Le Pays (Ouagadougou)

Burkina Faso:La chronique du fou: Afrique

23 Juillet 2004


opinion

Pauvre et fêtard

La Gambie, un minuscule pays d'Afrique de l'ouest, 11300 km2 dont seulement 2700 km2 de terres cultivables, enclavé dans le Sénégal et dont le PIB (Produit intérieur brut) est constamment dans le creux de la vague avec 380 dollars US par habitant.

Tirant l'essentiel de ses devises de la contrebande, ce pays, pauvre de toute éternité, vient d'être classé 155e/sur l'échelle de la pauvreté par le récent rapport mondial du PNUD sur le développement humain. C'est ce pays qui fait partie de ces diarrhées d'Etats que le colonisateur a expulsés en décampant de l'Afrique et qui a fêté, le 22 juillet dernier dans un faste insultant, le 10e anniversaire de l'arrivée au pouvoir de Yaya Jammey, président de la République. Pour la circonstance, on a assisté à une procession de chefs d'Etat qui ont convergé vers Banjul la capitale. C'est dire que ces derniers apportent non seulement leur caution à leur pair gambien, mais également sont prêts à l'imiter s'ils ne l'ont pas déjà devancé. Au total, 1 million d'euros (600 000 000 de FCFA) ont été puisés dans les Caisses de l'Etat pour fêter l'événement, si on ne tient pas compte des dépenses occultes concoctées dans les antichambres parallèles, ces espèces de tours d'ivoire interdites aux regards indiscrets et si on fait abstraction des inévitables surfacturations en de telles circonstances. De quoi construire des dizaines d'écoles, de postes de santé et de nombreux forages. Sans oublier que pour un pays essentiellement agricole comme la Gambie, cette somme astronomique aurait pu servir à l'amélioration des techniques agricoles ou tout simplement à assurer une certaine auto-suffisance alimentaire. Mais, le maître de Banjul peut avoir l'excuse de n'être pas le seul à raffoler de réceptions mondaines, à cultiver et à vénérer le culte de la personnalité, la folie des grandeurs, à faire rimer les apparats avec les divertissements dont la pertinence n'a rien à voir avec les intérêts des citoyens à qui on demande de façon récurrente de se serrer la ceinture pendant que les dirigeants desserrent leurs bretelles. Comme on le voit, la plupart des chefs d'Etat africains ne se gênent pas d'avoir cette répugnante singularité de s'amuser en se servant des larmes de leurs citoyens. Ils ne se rendent même pas compte, dans leur liesse, que de tels comportements sont des bombes sociales à retardement qui peuvent exploser à tout moment et les emporter.

Car comme dirait l'autre, les jacqueries ont souvent pour origine l'opulence ostentatoire des nantis face à l'extrême dénuement de l'immense majorité de ceux qui ont le sentiment d'être exclus du gâteau national qui, si squelettique soit-il, devrait être plus ou moins équitablement partagé. En Gambie, l'opposition, naturellement, est montée au créneau pour dénoncer les abus du pouvoir qui considère les caisses de l'Etat comme sa propriété personnelle et dont devrait bénéficier seule une caste prédestinée. On aurait encore toléré que de telles dépenses soient effectuées pour fêter un événement de portée historique ou qui serait le fruit d'un consensus national. La fête nationale de l'indépendance de la Gambie aurait mérité un tel divertissement non pas pour ériger un cordon alimentaire (dont le menu est conmandé chez Mac Donald), entre la nomenklatura au pouvoir et les pauvres citoyens, mais pour une profonde réflexion. Mais, cela ne devrait cependant pas devenir un rituel dans un pays sous perfusion comme la Gambie.

L'Afrique, comme on le sait, à coutume de prendre l'Occident comme une valeur de référence en matière de gestion du pouvoir d'Etat.

Malheureusement, à l'application, elle ne s'embarrasse pas de piétiner ces mêmes valeurs en se lançant dans des dépenses qui n'apportent aucun plus dans l'amélioration des conditions de vie des populations. Un pays comme l'Allemagne par exemple, plutôt que de fêter l'anniversaire de la chute du mur de Berlin, préfère investir dans sa politique de protection de l'environnement pour ne citer que ce volet. Pourtant, la portée historique et politique de la chute du mur de Berlin n'échappe à personne dans la mesure où elle consacre la fin de la division d'un peuple qui a souffert dans sa chair du déchirement provoqué par la guerre froide. En fait, ce qui vient de se passer en Gambie et qui a tendance à se généraliser à l'échelle du continent, est le fait de cette nouvelle génération de jeunes chefs d'Etat plus décevants que leurs prédécesseurs, les pères des indépendances. Ces derniers, pour qui tout était pourtant permis, à l'époque des partis uniques, trouvaient indécent de se livrer à de telles élucubrations festives. C'est vraiment irritant de voir que certains de nos chefs d'Etat actuels, élus dans des conditions parfois controversées, dilapident les maigres ressources de leurs Etats. Avec un tel comportement, proche de l'abus de biens sociaux, nos chefs d'Etat qui s'abritent derrière une immunité autodécernée, peuvent, s'ils le veulent, transporter les caisses de l'Etat pour aller jouer dans les casinos ou pour miser dans les salles de jeux Qui pourrait les en empêcher ?

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