Fraternité Matin (Abidjan)
Venance Konan
23 Juillet 2004
éditorial
Abidjan — " Que l'on nous épargne les phrases du genre " s'il y a des corrompus, c'est parce qu'il y a des corrupteurs "
Il y a quelques semaines, le responsable d'une association de lutte contre la corruption en République Démocratique du Congo déclarait sur Radio France Internationale que dans son pays, un ministre avait vendu des mines à cinq millions de dollars l'unité, alors qu'elles en valaient cinquante millions chacune. Cela nous fait immanquablement penser à notre Terminal à conteneurs cédé à 7 millions d'euros, alors que selon la Banque mondiale, il en valait au moins quarante millions. Et depuis que cette affaire a été mise sur la place publique, le directeur du port se démène comme un beau diable pour démontrer qu'il est le meilleur gestionnaire de port que la Côte d'Ivoire ait jamais connu. Mais qui se laisse encore prendre à ce jeu de dupe ?
Le 13 mai 1997, nous écrivions dans une chronique publiée dans Ivoir'Soir ces phrases : " Que l'on nous épargne les phrases du genre " s'il y a des corrompus, c'est parce qu'il y a des corrupteurs " Notre pays n'est pas encore au stade du Zaïre, mais il n'est pas loin de celui du Nigeria. C'est à force de laisser faire, de fermer les yeux et de donner des explications absurdes comme celles évoquées plus haut que l'on y parvient. " La semaine suivante, c'est-à-dire le 20 mai 1997, en parlant du patriotisme, nous écrivions, toujours dans le même journal : " Au Zaïre, pays aux richesses phénoménales, le peuple crevait de faim pendant que des fortunes colossales se bâtissaient, pendant que ceux qui le pouvaient détournaient ce qu'il y avait à détourner Et lorsque l'anarchie et le laisser-aller s'installent, personne n'est surpris lorsqu'un jour quelqu'un prend les armes. Comme au Liberia, comme au Zaïre. "
N'avez-vous pas le sentiment que nous sommes exactement dans la situation de l'ex-Zaïre ? A force de laisser faire, à force de ne penser qu'à nos seuls ventres, nous avons aujourd'hui un pays coupé en deux, dont plus de la moitié est occupée par une rébellion qui s'appuie sur un pays voisin censé être beaucoup plus pauvre, beaucoup plus faible. Et pendant ce temps, que fait notre jeunesse ? Comme celle de l'ex-Zaïre. Elle boit, danse, copule, et ses idoles sont des jeunes gens enrichis on ne sait trop comment, et dont la principale activité est de jeter l'argent par la fenêtre et porter les habits les plus chers que les plus riches d'Europe peuvent difficilement s'offrir. Quant à la classe politique, son unique préoccupation est la lutte pour le partage du pouvoir, afin de pouvoir s'offrir les " viandes les plus viandées " comme dirait feu Amadou Kourouma. On a tous suivi la bataille de chiffonniers autour du port d'Abidjan. Ce que les uns et les autres s'opposaient comme arguments était que chacun voulait s'accaparer une structure juteuse. Pour préparer les futures élections.
Quand on voit comment le port a été cédé à Bolloré, comment on a piétiné toutes les règles minimales de bonne gouvernance et toutes les recommandations des institutions financières internationales, et comment on a éjecté du gouvernement un ministre qui voulait jouer à l'empêcheur de manger en rond, on comprend mieux maintenant. Et on dit que tout cela, c'est pour libérer la Côte d'Ivoire d'une trop grande mainmise d'une certaine France et redonner l'économie ivoirienne aux Ivoiriens. Vive la réfondation. Comme dans l'ex-Zaïre, tout le monde voit les colossales fortunes qui se bâtissent pendant que le peuple croule sous la misère. Pendant que les déplacés de guerre s'entassent dans les salons de leurs parents qui eux-mêmes avaient déjà tout le mal du monde pour joindre les deux bouts. On voit les milliards qu'Henri Amouzou prétend avoir distribués à des prétendues coopératives fictives, et la fortune que son compère Tapé Doh et lui se bâtissent sur le dos des vrais paysans, pendant que ces derniers ont à peine de quoi se nourrir et se vêtir. On voit les grosses maisons avec beaucoup de béton, comme les nouveaux riches nègres les aiment, sortir chaque jour de terre.
Pendant que les ascenseurs des gratte-ciel ne fonctionnent plus, et que les immeubles eux-mêmes menacent chaque jour de s'écrouler. Savez-vous que dans cette situation compliquée que nous vivons, l'Assemblée nationale a estimé qu'il était plus urgent d'offrir douze Mercedès dernier cri à ses vice-présidents et à son secrétaire général ?
Zaïre, Côte d'Ivoire. Deux pays, un même destin. Chacun était le plus envié dans sa région. Et chacun s'est écroulé à cause de l'incurie et de la rapacité de ses citoyens.
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