Sud Quotidien (Dakar)

Sénégal: L'industrie textile au Sénégal : le blues du secteur n'est pas une fatalité

Malick Ndao

23 Juillet 2004


Dans le dernier indice de la production industrielle, produit par les services de la Direction de la Prévision et de la Statitique (Dps), le poste Textiles cuir a perdu -66,2 %.

Comme nous l'évoquions hier, la situation du secteur est alarmante, mais n'est pas une fatalité. Seulement, si rien n'est fait dans les plus brefs délais, et sur la base d'une vision globale, il n'y aura plus d'industrie textile locale au Sénégal, en dépit des nombreuses volontés qui s'acharnent dans le secteur, alors que l'Agoa et tous les autres défis à relever n'attendent pas.

Le blues qui traverse la filière textile au Sénégal doit être vu de manière horizontale et les actions à mener doivent être basées sur une vision globale du secteur, en prenant en compte tous les métiers du textile. Si l'on considère le secteur de la confection, par exemple, au Sénégal, celui-ci, constituée de petites PME-PMI, de petits ateliers évoluant dans le secteur de la haute couture et de milliers de tailleurs individuels, s'organise en petites échoppes agencées les unes sur les autres aux abords des rues principales de la capitale. Parallèlement, au niveau de la production semi-industrielle, les entreprises de ce secteur regroupées au sein de la Fenaph (Fédération Nationale des Professionnels de l'Habillement) rencontrent beaucoup de difficultés, et depuis 1985, 50 % de ces sociétés auraient disparu et leurs effectifs réduits de près de 60 %.

Elles ont en tout cas du mal à s'approvisionner en matériaux de qualité (tissus, fils ), et le matériel de production est assez vétuste, sans compter que la formation fait beaucoup défaut.

Ces entreprises ont pourtant la possibilité de soumissionner à des appels d'offres

nationaux émanant de l'administration (douanes, armées, sapeurs pompiers, ministères divers ), et c'est leur principale source de marchés, contrairement aux nombreux intervenants du secteur informel qui ne sont pas en règle avec la législation et ne peuvent pas apporter les garanties nécessaires pour ce type de marchés.

À côté, il y a les stylistes qui s'exportent bien et sont reconnus internationalement pour leur travail de qualité. Mais, s'ils ont chacun leur particularité et se distinguent par leur originalité, leur travail précis de la fibre et de la matière en général, cependant ils travaillent seuls, réduisant ainsi leur impact à l'international. Pour ne rien arranger, ils ne bénéficient non plus d'aucun soutien de la part de l'Etat, à même de leur permettre de conquérir des marchés.

De la même manière que le secteur industriel connaît des difficultés pour se mettre à un niveau compétitif, le secteur artisanal, malgré son importance numérique, connaît un certain nombre de problèmes tels que la faiblesse d'organisation dans le secteur et celle de la qualification professionnelle, les difficultés d'accès au crédit et le manque de débouchés. C'est le cas des tisserands et autres teinturiers.

Somme toute, c'est une vision globale que le développement du secteur appelle. Mais en fait, avant de parler de développement, encore faut-il que l'existant soit remis en conditions, pour prétendre profiter des nombreuses opportunités qui s'offrent avec l'Agoa, les Accords de Cotonou, et faire face aux défis qui pointent à l'horizon et risquent fort de terrasser l'industrie textile sénégalaise déjà à genou.

Le péril est jaune

La concurrence des importations du secteur informel est une chose, mais la compétitivité du secteur est aussi, depuis longtemps, grevée par des coûts de production élevés, en intrants et autres coûts de l'électricité. Toutes ces difficultés sont récurrentes, et pourtant, les autorités sénégalaises avaient opté pour la réhabilitation de l'industrie textile afin d'en faire un secteur prioritaire, 'en optimisant les opportunités de l'Agoa'. Les professionnels, conscients du potentiel, ont tenté de s'organiser afin de reprendre le contrôle du marché local en sensibilisant les autorités sur le problème qu'engendre notamment la friperie, en cherchant à renouveler le matériel de production et à tirer avantage du fort potentiel de la main d'oeuvre sénégalaise. Seulement, on assiste à un immobilisme effrayant des autorités, alors qu'à côté de tous les obstacles cités plus haut, d'autres menaces pèsent sur la filière textile du Sénégal. À court terme, celle qui pointe à l'horizon décembre 2004 provient notamment de la Chine, avec la perspective du démantèlement de l'Accord multifibres (Amf) prévu à cette date.

L'impact très négatif que la suppression de l'Amf fait peser sur l'industrie textile sénégalaise et africaine, en général, est redouté jusque dans les pays industrialisés qui, conscients du danger que représente la Chine, se préparent et mettent en place des dispositifs pour contrôler leurs marchés, convaincus qu'ils sont, que la suppression, dans cinq mois, des quotas, ne pourra être supportée que si un plan d'ensemble est clairement défini et mis en oeuvre. Ce n'est pas pour rien que l'Iut (Union des industries textiles du Nord Pas de Calais), une organisation professionnelle regroupant plus de 250 entreprises adhérentes de toute la filière Textile, a décidé de cosigner la 'Déclaration d'Istambul' qui, fédérant 80 associations mondiales du textile et de l'habillement (40 pays), recommande à l'Omc (Organisation mondiale du Commerce) de reporter de trois ans, la suppression des quotas.

En date du 13 juillet 2004, la loi « AGOA Acceleration Act » portant extension de l'AGOA, tel qu'approuvé par la Chambre des Représentants (Sénat et Congrès), a été signée sur la base de 10 points dont : les effets sur la promotion des investissements en Afrique et particulièrement dans le secteur du textile et la confection, et la création d'emplois, mais surtout, 'les effets dommageables anticipés de la levée des quotas résultants des accords de l'OMC, sur la compétitivité de l'industrie du textile et de la confection des pays africains d'Afrique sub-saharienne'.

Selon les estimations de la Banque mondiale, la Chine pourrait capter 200 milliards de FCfa du commerce mondial dans le secteur textile et principalement au détriment des producteurs non asiatiques. En 2003, la Chine a investi 25 milliards de dollars dans le secteur textile-Habillement, avec l'ambition: 'd'habiller le monde'.

Pour sa part, le gouvernement taiwanais annonce 500 millions d'Euros sur 5 ans pour revitaliser son industrie textile face à la concurrence.

En Egypte, le gouvernement a mis en place, en octobre 2003, une nouvelle réglementation sur l'étiquetage. Le système imposerait obligatoirement d'attacher à chaque pièce de vêtement, une étiquette comportant les informations détaillées sur l'origine, le fabricant, etc.

MME OUMOU SALAMATA TALL, INDUSTRIELLE

'Sans industrie, pas de développement'

Depuis 12 ans qu'elle évolue dans le secteur du textile, le parcours de Madame Oumou Salamata Tall est ce qu'on appelle 'un saut qualitatif'. Autodidacte, c'est à la force d'une volonté encore plus actuelle aujourd'hui, et un peu d'huile de coude, qu'elle est à la tête d'une entreprise, alors vouée à la fermeture, qu'elle a reprise, et qu'elle tente de remettre sur les rails malgré le contexte de morosité du secteur textile.

Comment avez-vous repris la société Icotaf et comment l'avez-vous trouvée ?

Il faut savoir que la Srg-Icotaf était en location-gérance pendant dix ans, et par la suite, lorsque la Srg a été liquidée, j'ai racheté les parts de la Sotiba et suis devenue actionnaire à 60% de Icotaf. Ce n'était pas facile, parce que le secteur textile est un secteur assez particulier. Mais en fait, nous sommes restés pendant six à sept mois sans réellement fonctionner, à cause de difficultés liées à la liquidation de Srg qui restait, par ailleurs, nous devoir quelque un milliard de FCfa. On fonctionnait en tout cas, je dirais à 30% de la capacité de l'usine, mais aujourd'hui, nous sommes à près de 60% de notre capacité avec les départements filature, tissage, et un peu l'impression depuis à peine deux mois. Par ailleurs, il est vrai que nous avons dû revoir l'effectif qui était de 300 à 400 travailleurs à la baisse.

Combien avez-vous investi pour reprendre les activités de Icotaf ?

Avec mon associé autrichien, nous avons investi plus de 800 millions de FCfa dans l'outil de production et nous envisageons de poursuivre l'investissement.

À vous entendre, on dirait que vous n'avez plus vraiment de problèmes par rapport à la situation que vit le secteur.

Il faut dire que nous venons, en réalité, de démarrer. Il n'empêche, la difficulté pour nous et même pour tous les autres acteurs, c'est la fraude même si, il faut le dire, nous ne sommes pas très organisés pour nous battre contre ce fléau. Mais ces problèmes de la fraude et des importations massives venant notamment de la Chine, nous posent beaucoup de problèmes alors que nous investissons beaucoup dans un secteur aussi important. Si vous prenez un pays comme le Nigéria, le gouvernement a pris des mesures propres à protéger leur industrie. Nous, on ne nous protège pas, mais il est clair que s'il n'y a pas d'industrie, on ne peut pas développer le pays. Il faut donc, je pense, soutenir l'industrie en général. Nous ne demandons pas des subventions comme cela se fait en Inde, par exemple pour les industriels du textile, mais il y a des mesures vigoureuses à prendre ici, et la première, c'est d'écouter les industriels. On ne nous écoute pas. J'ai l'impression que le gouvernement ne prend pas en compte notre secteur et qu'il ne le connaît même pas. À ce rythme, tout le monde risque de fermer et aller importer, puisque c'est plus facile, il y a moins de problèmes dans l'importation. Mais, il y a aussi que le secteur bancaire devrait beaucoup aider les entrepreneurs et leur faciliter les choses.

Quelles sont pour vous, les perspectives dans ce secteur?

On va continuer à nous battre et nous organiser davantage.

Qu'est-ce qu'on attend?

En revanche, dans la zone Afrique, particulièrement dans l'Uemoa et plus particulièrement au Sénégal, on ne semble pas réellement prendre conscience du péril jaune qui menace davantage l'industrie textile et le coton local, qui risquent d'être sacrifiés sur l'autel des sacro-saints principes théoriques de la libéralisation-mondialisation, etc.. Si les autres, malgré ces principes, se bougent et trouvent des mécanismes efficaces pour protéger leurs industries et créer des emplois, pourquoi pas nous ?

Pour protéger son industrie des importations sauvages de linge de lit en coton originaire du Pakistan, l'Europe a institué un droit antidumping de 13,1% sur les importations. Une taxe appliquée au prix net franco-frontière communautaire avant dédouanement. Plus proche de nous, l'Ouganda a mis en place des programmes de soutien qui portent, entre autres, sur une diminution de 25% voire plus de la friperie. Au Mali, la Fitina a bénéficié de beaucoup d'avantages de la part du gouvernement malien dans le cadre d'un programme de soutien au secteur textile.

Au Sénégal, un programme de soutien à la filière est pourtant bien inscrit dans la Stratégie de croissance accélérée, qui fait partie des priorités de l'Apix, pourquoi ne le met-on pas en oeuvre ?

Le Sénégal est une formidable destination pour l'investissement dans le textile, mais seulement, de par sa position géographique qui fait du pays, la porte d'entrée de la plus grande zone cotonnière en Afrique. Cette position et la jeunesse de la population en font un terrain propice aux Ide (Investissement direct étrangers) destinés au secteur du textile. Mais qui viendrait investir dans un pays où il n'y a pas d'industrie locale ? La bataille est donc, aujourd'hui, dans cette problématique du 'comment faire pour reconstituer le tissu industriel local' qui est dans la situation que nous savons. Le problème des importations, de la fraude et de la friperie, tout cela doit être intégré dans un programme de soutien de la filière textile notamment dont la mise en oeuvre est absolument nécessaire. La concertation nationale sur le textile qui est prévue a un enjeu certes important, mais la situation de la filière ne saurait attendre indéfiniment la mise en oeuvre des actions à entreprendre. Encore qu'une concertation nationale serait même nécessaire pour tous les secteurs de l'industrie sénégalaise.

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