Le Journal du Jeudi (Ouagadougou)

Burkina Faso: Nation : le blues des hommes intègres frise la paranoïa

28 Juillet 2004


opinion

Le Programme des Nations unies pour le développement s'est encore entêté à classer le pays des Hommes intègres au rang des nations sous-développées. A moins que ce ne soit le Faso qui ait appliqué un "nous pas bouger" stoïque comme une tourterelle sous l'orage.

175 ème sur 177! Si un élève revenait à la maison avec un tel classement, c'est sûr que son père lui aurait administré une bonne fessée, au bon vieux temps. Actuellement, il se contenterait d'un "c'est pas bon, fais un effort."

Au-delà de toutes les explications qui ne manqueront pas et de la part du Pnud, et de la part des autorités burkinabè, cet énième classement, à première vue peu honorable pour le commun des mortels, survient comme un uppercut qui va accentuer le blues des hommes intègres qui, curieusement depuis qu'ils ont retrouvé le chemin de la vie constitutionnelle normale, ne cessent de gémir. C'est à croire que la liberté de parole a enfanté l'art de la complainte. On se plaint de tout, on est aigri à propos de tout et on n'est satisfait de rien. On nage à vrai dire en pleine paranoïa. Un mal de vivre relayé et amplifié par les médias (eh oui! nous sommes aussi coupables) et les leaders d'opinion. C'est comme pour la belle-mère du spot du cube jumbo: rien n'est jamais à leur goût.

En premier lieu, il y a le système. La démocratie est mal enclenchée, les acteurs politiques sont tous pourris, les opérateurs économiques sont véreux (même la RDP ne condamnait pas tout le monde), le système éducatif est nul, les syndicats sont ramollis, les journalistes des vendus qui ne dénoncent pas assez les travers des dirigeants. Curieusement, ces mêmes journalistes, pour tirer leurs marrons du feu ou plus précisément des foudres de cette opinion, prennent des risques de se mettre sous le couperet du Code de l'information pour être intéressants ou être simplement vaillants (quitte à négocier l'annulation d'une plainte en diffamation).

Ce blues à couper au couteau transpire encore plus dramatiquement dans les trémolos de ceux et celles dont le métier est de divertir. Adieu l'époque des héroïques "Wogdogo ya noogo" de l'Harmonie voltaïque ou des "Ba-yiri ya noogo", ou encore des "runda ya samedi" de Sandwidi Pierre et des "vive les vacances", mieux "runda ya kibsa" de Oger Kaboré. Signe des temps, "ba-yiri" aujourd'hui fait plutôt penser à des expulsés, à des Burkinabè à recaser. Quand un chanteur aux dreadlocks ou au pantalon bouffant ouvre la bouche, c'est pour soi-disant dénoncer le ghetto, comme si quelqu'un pouvait montrer à Ouaga des habitations de fortune faites de tôles rouillées sur des baraquements en bois. Soyons sérieux. Positivons! Même dans les quartiers non lotis de Simonville, le Burkinabè donne un soin particulier à son habitat qui est son premier patrimoine et sa fierté.

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Il ne s'agit pas de jouer à l'autruche, mais cette culture de la perte de l'espoir est peut-être celle que produit la propension à la démesure. Si chaque Burkinabè essayait de vivre selon ses moyens, il y aurait sans doute moins d'aigris, moins de frustrations et chacun retrouverait le paradis qui correspond à son cocon. C'est une évidence, selon que l'on est de la catégorie A, B, C ou D de la Fonction publique, qu'on est planton ou DG, qu'on est homme d'affaires ou ouvrier, on ne peut pas avoir le même train de vie! On ne peut pas avoir le même type de villa. On ne peut pas avoir le même type de moyen de locomotion. Les enfants ne peuvent pas fréquenter les mêmes écoles. On ne peut pas s'habiller de la même manière. Les inégalités sociales, qui sont dans la nature des choses, ne doivent pas être source de complexe ou de perversité. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. C'est du déjà entendu. Mais la sagesse résiste à l'épreuve du temps. Le bonheur n'est jamais bien loin, pour celui qui sait vivre sa vie.

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