Inter Press Service (Johannesburg)

Guinée: Les crises multiples affaiblissent le régime

Saliou Samb

23 Juillet 2004


Conakry — Sous une pluie battante en ce mois de juillet, Mariama Sylla, une vendeuse de riz à Conakry, attend patiemment son tour dans une file de gens cherchant désespérément à s'approvisionner en riz dans un magasin de Kaloum, au coeur de la capitale de la Guinée.

Au bout d'un effort soutenu dans cette foule qui a du mal à se contenir, le bras trempé d'eau mêlée à la sueur, Sylla parvient enfin à tendre les 120.000 francs guinéens (environ 48 dollars) au vendeur qui lui présente trois sacs de riz de 50 kilogrammes chacun.

Dans ce pays d'Afrique de l'ouest où, selon des statistiques officielles, plus de 50 pour cent de la population vit avec moins d'un dollar par jour, le prix du sac de riz, l'aliment de base pour la majorité de la population, a pratiquement doublé. Fixé par le président Lansana Conté, en mars dernier à 26.500 francs (10,6 dollars), le prix du riz a grimpé à 40.000 FG (16 dollars), malgré la subvention de 11.000 FG (4,4 dollars) que l'Etat accorde aux grands importateurs sur chaque sac de 50 kg à l'achat.

"Ce prix est insoutenable pour nous. Je suis obligée de donner de l'argent à mes copines pour qu'elles puissent m'acheter du riz car il est extrêmement difficile pour une personne seule d'acheter plus de trois sacs", déclare Sylla à IPS.

"Nous sommes obligées de vendre du riz pour survivre et ces fluctuations nous font perdre de l'argent. Nous avions revendu notre riz à 33.000 FG (12 dollars) et nous sommes obligées aujourd'hui de l'acheter à 40.000 FG (16 dollars)", ajoute-t-elle.

Conséquence de cette situation : même un sac de riz local est vendu entre 75.000 et 80.000 FG (entre 30 et 32 dollars) par les détaillants qui cherchent non seulement à rattraper les différentes pertes, mais surtout à faire des bénéfices. N'en pouvant plus, des centaines de jeunes se sont révoltés pour se ruer violemment vers les camions transportant le riz et forcer les portes des magasins de stockage.

"Il est devenu difficile de faire traverser les camions de riz à Conakry, sans qu'ils ne soient attaqués par des badauds", reconnaît Alseny Barry, l'un des opérateurs économiques bien connus en Guinée.

Plusieurs pillards ont été arrêtés par la police et la gendarmerie, dont les éléments sont en alerte depuis les premiers incidents signalés dans les quartiers de Matam, Ratoma, en banlieue de Conakry, mais également à Kaloum. "Le gouvernement affirme qu'il va subventionner le riz importé, mais je me demande comment il va pouvoir le faire. On ne peut déjà pas maîtriser la pression exercée par les devises étrangères sur notre monnaie nationale,faute de réserves suffisantes en devises. En 1991, nos revenus annuels étaient à environ 400 millions de dollars. Aujourd'hui, nous ne pouvons même pas assurer quelques jours d'importations, c'est-à-dire moins d'un million de dollars. Où allons-nous trouver des devises pour respecter nos engagements?", interroge un économiste de la banque centrale, qui a requis l'anonymat.

"L'approvisionnement en riz ne devrait pas poser de problèmes dans notre pays. Au lieu de miser sur l'importation (d'Inde, de Chine, de haïlande), nous avons les terres qu'il faut et le niveau de pluies suffisant pour développer cette culture en Guinée. Pourquoi nous ne le faisons pas?", demande le célèbre cinéaste Cheik Doukouré. Lors du dernier marché des devises à la mi-juillet, le cours du dollar est monté de 550 FG (de 1.950 FG pour un dollar, il s'échange désormais à 2.500 FG), dopant le marché noir où le billet vert s'échange entre 2.750 et 2800 FG.

Le marché noir est le principal lieu où les Guinéens achètent des devises, y compris certains grands commerçants pourtant sommés par le gouvernement de s'adresser à la Banque centrale de la République de Guinée (BCRG). Le gouverneur de la BCRG, Alkaly Mohamed Daffé, a convoqué mercredi, 21 juillet, tous les dirigeants des banques primaires pour tenter de ramener la situation à des proportions raisonnables.

"Le dollar est acheté à 2.500 FG au niveau de la BCRG, il doit être revendu à 2.550 FG au niveau des banques primaires et au maximum à 2.600 FG au marché noir. Il faut nécessairement respecter cette fourchette", a déclaré Daffé à la rencontre. L'un des effets pervers de la hausse du prix des devises est une inflation galopante de plus de 25 pour cent, en tenant compte de la fluctuation des prix des denrées de première nécessité. "Même le pain qu'on achetait à 300 FG (12 cents), il y a environ un an, est monté à 500 FG (20 cents) la baguette", déplore Sylla, la vendeuse de riz. Les nombreux rappels à l'ordre du président Conté - affaibli par la maladie - sont demeurés sans effet.

La situation de la Guinée est devenue d'autant plus préoccupante que l'Union européenne (UE) a gelé environ 220 millions d'euros (269,4 millions de dollars) d'aide destinée à ce pays, selon Abdoul Aziz Mbaye, représentant par intérim de l'UE en Guinée.

De même, le Fonds monétaire international (FMI) n'a pas décaissé d'aide budgétaire en direction de la Guinée depuis novembre 2000. Elle est d'environ 35 millions de dollars par an pour la Guinée en cas d'acceptation du programme par le conseil d'administration, selon une source officielle à Conakry.

Avec la flambée du prix du riz, la forte pression sur la monnaie guinéenne, les pillages de camions transportant du riz et de magasins, le blocage de l'aide de l'UE et du FMI, le régime guinéen traverse une des périodes les plus pénibles depuis l'avènement du général Conté au pouvoir, en 1984. Ce qui a amené l'opposition à demander la formation d'un gouvernement de transition. L'opposant Jean Marie Doré, secrétaire général de l'Union pour le progrès de la Guinée, a expliqué à IPS que "mis à part l'Union pour le progrès et le renouveau, tous les partis opposés au régime de Conté ont signé un document pour demander un gouvernement de transition qui aura pour tâche de gérer le pays pendant 18 mois et d'organiser des élections anticipées". Selon Doré, "le gouvernement de transition sera dirigé par un président de la République et un Premier ministre chef du gouvernement. Ces deux personnalités ne pourront pas se présenter à la présidentielle. Nous excluons toute participation de Conté à ce gouvernement", a-t-il souligné. "Nous allons associer la société civile et nous allons discuter avec l'armée", a ajouté Doré.

"Conté a démontré son incapacité à gérer le pays. Il n'est pas capable de donner à manger à sa population, encore moins lui assurer des services vitaux tels que l'eau ou l'électricité", a martelé Bâ Mamadou, porte-parole du Front républicain pour l'alternance démocratique, réunissant les principaux partis de l'opposition guinéenne dont le Rassemblement du peuple de Guinée, d'Alpha Condé. Si les autorités ont méprisé cette énième menace à laquelle l'opposition les a habituées, elles ont envoyé une délégation au siège de l'Union européenne à Bruxelles pour négocier la reprise du financement des projets en Guinée. La radio d'Etat a annoncé brièvement cette semaine, à Conakry, que "l'UE a approuvé le plan du gouvernement pour la reprise du dialogue national". Mais, selon des analystes, cela semble une bien maigre consolation face aux nombreux défis qui assaillent le pouvoir de Conté très affaibli.

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