Fraternité Matin (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Tapé Gozé (directeur de l'école normale supérieure) : "17 500 enseignants formés en 40 ans, nous avons atteint l'âge de la maturité"

Elvis Kodjo

24 Juillet 2004


interview

Abidjan — Les manifestations marquant le quarantenaire de l'ENS connaîtront leur apothéose aujourd'hui, en présence du Chef de l'état.

L'ENS (Ecole normale supérieure) célèbre ses 40 ans avec un faste particulier, depuis lundi. Ce bruit couve-t-il un sens particulier ?

Oui, l'ENS a 40 ans, 40 ans d'exercice, 40 ans de formation des formateurs, c'est-à-dire de formation des professeurs, des encadreurs pédagogiques et des encadreurs de la vie scolaire. C'est l'âge adulte de l'Ecole normale supérieure. Donc, nous devons nous arrêter un instant et faire le bilan de notre activité et voir les orientations nouvelles. Voilà donc le sens de cette manifestation.

En terme de bilan, quel est l'apport de l'ENS à la formation en Côte d'Ivoire ?

L'apport de l'ENS est visible. L'ENS est le seul établissement d'enseignement supérieur qui forme les professeurs de l'enseignement secondaire. Tous les professeurs que vous avez dans nos lycées et collèges et qui ont une formation professionnelle viennent de notre établissement. Tous les inspecteurs de l'Enseignement primaire que vous avez sur le terrain viennent de notre établissement. Tous les conseillers d'orientation, les conseillers d'éducation, les éducateurs, viennent de notre établissement. L'ENS a formé la presque totalité des formateurs du système éducatif ivoirien. On peut estimer cette formation à 17 000 ou 17 500 professeurs encadreurs qui ont été formés ici depuis 40 ans.

Au niveau des perspectives, que peut-on attendre de l'ENS dans les années à venir ?

Les perspectives de l'ENS sont ouvertes. L'ENS a fait de la formation, l'ENS aujourd'hui doit faire aussi de la recherche. L'orientation de recherche se dessine, l'orientation de la recherche pédagogique aussi se dessine. L 'ENS doit pouvoir contribuer à la réalisation des manuels scolaires, de documents pédagogiques. Voilà une nouvelle orientation. L'orientation de la formation continue des professeurs qui sont déjà en exercice comme le fait l'ENA pour les administrateurs. Donc aujourd'hui, à l'ENS, viennent les anciens étudiants qui étaient là il y a dix ans, quinze ans, reçoivent une formation leur permettant d'accéder à des grades supérieurs. Nous avons formé près de 300 secrétaires professionnels au niveau du CAP/CPL. En clair, voilà des professeurs qui vont avoir un supplément de salaire à partir de leur formation.

L'ENS fait aussi de la formation académique continue. A l'attention de nos enseignants qui sont sur le terrain et qui n'ont pas eu la chance de passer la licence, nous organisons l'université des vacances. Ainsi, ils peuvent faire la licence, les instituteurs peuvent faire le DEUG I Beaucoup d'instituteurs aujourd'hui passent la licence grâce à cette université et beaucoup de professeurs de collèges qui passent d'abord la licence et ensuite le CAPES. Il y a même des enseignants qui sont en train de préparer leur doctorat, puisque nous avons les encadrements nécessaires pour les hisser à ce niveau. Finalement, l'ENS, c'est l'établissement qui se consacre à la promotion des formateurs. Notre mission essentielle, c'est la promotion des formateurs et je crois qu'aujourd'hui, nous avons les moyens de le faire.

Qu'est-ce qui motive les nouvelles orientations que vous voulez imprimer à l'ENS ?

C'est la recherche. L'ENS est un établissement d'enseignement supérieur et on ne peut pas faire de l'enseignement supérieur sans recherche, puisque la promotion des enseignants est déterminée par la recherche. Il y a la recherche générale dans les différentes disciplines universitaires (physiques, chimie, mathématiques, histoire-géographie, lettres modernes) et il y a de la recherche concernant l'éducation. On peut faire, par exemple, des recherches sur les apprentissages scolaires : qu'est-ce qui fait que nos enfants échouent vite à l'école ? Qu'est-ce qui fait qu'il y a par exemple 24% de redoublement au CP1 alors que dans d'autres pays ce n'est pas la même chose ? Est-ce vraiment l'effet de la langue maternelle ? Si oui, qu'est-ce qu'il faut faire ? Comment enseigner les mathématiques pour que les enfants les assimilent mieux puisque c'est un problème fondamental ? Comment réorganiser le système pour qu'il permette effectivement à chacun d'apprendre ? C'est-à-dire une éducation pour tous, mais aussi une éducation pour chacun. En fait, il ne faudrait pas abandonner les enfants en route parce qu'ils ne voudraient pas faire de mathématiques ou la physique ou autre. Il faut que chacun accède au niveau où il peut accéder et développe les compétences nécessaires à son insertion sociale.

Ainsi, par exemple, dans le premier cycle, il y avait des coefficients. Est-il nécessaire de les conserver ? Est-ce que si un enfant court bien, il ne faudrait pas l'encourager à courir ? Est-ce qu'on ne peut pas devenir milliardaire en courant ou en faisant de la musique ou du sport? Par exemple, Drogba Didier vient d'être "acheté" à près de 24 milliards de francs. Pour un coup de pied dans le ballon ! Ces talents-là, l'éducation doit les encourager. Il ne faut pas rejeter les enfants. S'ils ne savent que dessiner, nous avons aussi l'obligation de leur apprendre à dessiner pour qu'ils gagnent leur vie par ce biais. L'éducation doit prendre en compte toutes ces possibilités-là pour que chacun puisse s'exprimer.

Le ministère de l'Education nationale a mis en chantier depuis l'année dernière un nouveau concept de formation appelée "curricula par compétences". L'ENS en serait-elle l'inspiratrice ?

Je ne peux pas dire " oui " ou " non ". A partir du moment où le ministre de l'Education nationale prend une orientation, il la prend en tant qu'homme politique et il n'a pas besoin de dire d'où il la tient. Mais je partage absolument cette vision qui consiste à développer la personnalité totale de l'enfant, à ne rien négliger et à donner à chacun sa chance au niveau de l'insertion sociale. Ce qu'il fait là va dans le sens de la nouvelle orientation de l'éducation. Eduquer un enfant, c'est lui donner sa chance et éviter de le laisser en bordure de la route en lui faisant croire qu'il est un abruti, qui est nul, incapable de s'en sortir Chacun peut s'en sortir. Mais pour que chacun s'en sorte, il faut que le système éducatif se plie un peu aux demandes d'éducation et il y en a dans tous les sens : en musique, en lettres, en mathématiques, dans les structures d'ingénierie

Au niveau de l'ENS, les formateurs sont-ils déjà aiguillés en faveur des curricula par compétences ?

C'est une orientation que nous sommes en train de prendre. Mais évidemment, pour prendre cette orientation, il faut aussi, soi-même, développer la compétence. Nous sommes donc en train de faire en sorte que dès que des orientations nouvelles arrivent, les enseignants de l'ENS soient formés en priorité afin de pouvoir démultiplier cette formation. Nous sommes déjà en train de voir la formation des enseignants de l'ENS par le biais de cette méthodologie qui est la formation par compétences. L'approche actuelle que nous avons est une approche disciplinaire (Histoire-géographie, mathématiques, etc.) ; mais tout cela pour faire quoi ? Pour développer quel type de conduite ? Il y a un certain nombre de questions qui sont posées et il y a des exemples qui existent ailleurs où ce type de formation se donne. Mais évidemment, il faut des ressources.

On constate depuis quelques années une réelle désaffectation vis-à-vis de la fonction enseignante. Cela se ressent-il au niveau de l'ENS ?

Nous avons quelques difficultés en ce qui concerne le recrutement en sciences, notamment en mathématiques et en physique. Cette année, nous avions 300 postes à pourvoir, eh bien, nous n'avons pas encore trouver 80 candidats. Où vont les mathématiciens ? Il faut dire qu'au niveau de l'Université, la production de mathématiciens est faible. Et lorsqu'ils réussissent, ils vont dans des secteurs porteurs tels que celui d'ingénieur où ils sont mieux rétribués. Ce n'est pas un cas spécifique à la Côte d'Ivoire. En France, c'est pareil. C'est le Tiers-monde qui enseigne les mathématiques en France. Aux Etats-Unis où j'étais il y a un mois, c'est le même problème. Ceux qui enseignent les mathématiques là-bas, ce sont souvent ceux qui viennent de prendre la nationalité et qui croient qu'ils peuvent gagner leur vie dans l'enseignement. Les autres vont dans les métiers d'ingénieur où on peut gagner 200 à 300 000 dollars l'année C'est le même problème que nous avons ici. Mais tout est question de choix et d'orientation. Si on n'arrive pas à satisfaire les besoins en formation des formateurs, on ne pourra pas se développer ; car, après tout, c'est la formation qui est à la base du développement des compétences, quelle que soit la branche choisie.

Cela dit, les jeunes Ivoiriens viennent à l'enseignement malgré tout. Ce que j'aurais souhaité, c'est que les femmes y viennent un peu plus. Dans les disciplines scientifiques, en mathématiques par exemple, souvent, nous n'avons aucune femme. Sur les 80 candidats approximativement dont j'ai parlé plus haut, il n'y a pas de femme.

Au niveau de la formation des formateurs, il serait souhaitable qu'on trouve autant de femmes que d'hommes, puisqu'en Côte d'Ivoire, le ratio hommes/femmes est de 50%. Les femmes ont peut-être pris du retard par rapport aux hommes, mais pour une éducation équilibrée des enfants, il faudrait que dans les établissements, on trouve aussi bien les femmes que les hommes.

Quelle est la tendance au niveau de vos effectifs : croissance ou décroissance ?

Les effectifs sont en train de s'accroître. Je crois que l'année prochaine, pour la formation continue, nous allons avoir, au niveau des professeurs, près de 600 candidats qui vont entrer ici. Nous avons voulu, en outre, former les professeurs de mathématiques à partir de la première année. L'Université n'en produisant pas suffisamment, nous avons recruté en première année de mathématiques et physiques une centaine d'étudiants à titre expérimental.

Et puis, puisqu'il y a les conseils généraux et que les demandes d'éducation vont être fortes, la Fonction publique nous offre des quotas assez élevés. Au niveau des effectifs, cette année nous étions autour de 2 200 ; l'an prochain, je pense que nous tournerons autour de 2 300.

Dans les prochaines années, je pense qu'il va falloir songer à une seconde Ecole normale supérieure. L'Ecole normale supérieure n'est pas l'Université. 2 000 étudiants, c'est déjà beaucoup. Si on arrive à 5 000, ce sera une université. Il faut une Ecole normale supérieure à effectif raisonnable. Si les choses se passent bien, dans les prochaines années, il faudrait ouvrir une seconde à Bouaké, peut-être, c'est-à-dire là où il y a déjà une université. L'Université est nécessaire là où il y a une Ecole normale supérieure puisqu'on a besoin aussi des compétences de l'université pour donner des compléments théoriques, pour nous aider à encadrer.

Il y a certainement des actions à mener pour rendre plus attrayante la fonction enseignante, par la revalorisation du salaire par exemple. Y avez-vous déjà pensé ?

Nous avons fait des propositions qui vont dans le sens du statut de l'étudiant de l'ENS. Ils sont élèves tout simplement. Or, nous souhaiterions qu'ils deviennent élèves-fonctionnaires. Lorsqu'un étudiant entre à l'ENS, il devrait avoir un matricule et un pré-salaire. Ensuite, il faut voir le niveau des salaires. Les professeurs, en dehors de l'enseignement, n'ont pas d'autres indemnités. On peut être de la Fonction publique, avoir un salaire plus faible que l'enseignant mais bénéficier de divers avantages que l'enseignant ne peut avoir. Mais le problème de base, à mon avis, ce n'est pas d'améliorer les conditions de vie des enseignants. C'est d'améliorer les conditions de vie des travailleurs ivoiriens. Aujourd'hui en Côte d'Ivoire, nous avons des cadres supérieurs qui ne peuvent même pas s'acheter une voiture d'occasion. Avec 300 ou 400 000 F, que peut-on faire en réalité ? Rien. Or si on avait des niveaux de salaire, par exemple en A2, A3, qui allaient vers 800 ou 900 000 F, avec des pointes en A4, A5 qui vont 1,5 million de francs, ce serait plus juste.

La nouvelle réforme à faire donc, c'est de faire en sorte que les grilles de salaires soient relevées en fonction du coût de la vie. En France, le SMIG, aujourd'hui, tourne autour de 700 000 F. Aux Etats-Unis, il doit être autour d'un million cinq cents mille francs. Avec cela, on peut vivre décemment. En Côte d'Ivoire, on a essayé de travailler là-dessus. Certains ont pensé qu'avec 100 000 F, ça devrait pouvoir aller. Mais est-ce vraiment suffisant pour se loger décemment, payer ses charges diverses ? Il faudrait peut-être passer à 150 000 F.

Il faudrait inscrire la question dans une dynamique d'ensemble où chaque Ivoirien sera payé en fonction de son grade. A la Fonction publique, les classements sont déjà connus. On ne peut pas chaque fois retirer des groupes. A cette allure-là, on va se retrouver dans un cercle vicieux. Le développement de la Côte d'Ivoire ne dépend pas que des enseignants. Il dépend de tous les travailleurs. Il faut donc, plutôt, des réformes d'ensemble.

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