24 Juillet 2004
Port Louis — Après un gel de huit ans, le tarif d'électricité connaîtra dans une semaine sa troisième majoration en quatre ans. Au cumul, les tarifs auront augmenté de 37 % depuis octobre 2000. Le Central Electricity Board prévoit une hausse additionnelle de 14 % d'ici 2008. Consommateur, résignez-vous
L'électricité coûte 5 % plus cher à partir du dimanche 1er août. Le consommateur ferait bien de s'habituer à ces majorations. Elles seront désormais annuelles. Du moins ce sera le cas si le Central Electricity Board (CEB) en a le libre arbitre. Une perspective qui donne lieu à toutes sortes de spéculations sur les raisons qui motivent une hausse. Pour sortir du domaine des hypothèses, une incursion dans l'univers électrique des producteurs d'énergie s'impose.
À Maurice, l'électricité est produite par le CEB, des producteurs indépendants et, durant la coupe, les usines sucrières. Qui des trois est responsable de la hausse tarifaire ? Dans la perception populaire, ce sont les producteurs indépendants.
Le secteur privé, se dit-on, se fait de gros sous aux dépens du consommateur. Cette perception a été nourrie par la nature des contrats liant ces opérateurs au CEB, qui est un organisme paraétatique. L'Etat, estime-t-on, s'est montré trop généreux à leur égard. Et c'est le consommateur qui en fait les frais. Il paie son kilowatt heure (kwh) d'électricité plus cher que si le CEB avait opté pour une autre source d'énergie : le charbon par exemple. Le projet St-Aubin apporte de l'eau au moulin de ceux qui font cette analyse.
C'est à la force du charbon que St-Aubin vient de décrocher un contrat pour fournir le réseau national à l'issue d'un récent exercice d'appel d'offres. Elle a fait l'offre la moins chère. Cela fait penser que les centrales privées ne sont pas obligées d'utiliser la bagasse. Si elles le font, c'est forcément pour subventionner l'industrie sucrière, productrice de la bagasse et actuellement confrontée à des difficultés structurelles. Après tout, les patrons sucriers n'ont-ils pas aussi de gros intérêts dans les centrales ?
GROSSES DETTES
Ces arguments sont trop simplistes et reflètent mal la réalité. Une réalité où le CEB est en faillite virtuelle et donc incapable de soutenir seul le rythme auquel croît la demande énergétique. Une réalité aussi où le type d'investissement requis pour opérer une centrale électrique met en jeu des bailleurs de fonds internationaux qui dictent les conditions de leur participation. Une réalité, enfin, où l'opérateur privé ne peut justifier sa participation que s'il est assuré d'un certain retour sur l'investissement.
L'électricité coûte cher avant tout parce que sa production est coûteuse. Dans la conjoncture, c'est à l'opérateur qui utilise le combustible le plus cher et qui est le plus endetté qu'il faudrait attribuer la responsabilité des hausses tarifaires. Le CEB est le seul à se qualifier.
L'électricité est produite essentiellement en brûlant des hydrocarbures (près de 50 %) et la bagasse (45 %). Dans le premier cas, les combustibles sont importés au prix du marché - un prix très volatil qui a augmenté de 60 % en un an. La bagasse est une source renouvelable et produite localement. Les centrales la paient Rs 100 la tonne.
Il n'y a pas que le combustible qui détermine le coût de l'électricité. L'appareil de production nécessite des investissements colossaux. Une centrale bagasse-charbon coûte environ Rs 3 milliards.
Le CEB est le plus gros producteur d'électricité (55 % de la consommation nationale). Il produit son électricité essentiellement en brûlant les hydrocarbures. La bagasse étant entre les mains du secteur privé, il n'a pas trop le choix. Il a aussi de sérieux problèmes de trésorerie - de grosses dettes et aucune réserve. L'essentiel de son budget va à l'achat de combustibles et d'électricité des producteurs privés pour suppléer à son propre déficit de production.
Cette année, pour chaque roupie dépensée par le CEB, 30 sous iront à l'achat de diesel, gaz et kérosène, 23 sous au service de dettes et 28 sous à l'achat d'électricité des producteurs privés. «Nous sommes insolvables. Si nous étions une compagnie privée, nous aurions été forcés à déclarer faillite», déclare la directrice, Donna Leclair, d'un ton neutre.
Un plan d'assainissement des finances du CEB étalé sur cinq ans est en voie d'être finalisé. Il préconise une hausse tarifaire de 19 % d'ici 2008, répartie comme suit : 5% cette année, 4 % en 2005 et 2006 et 3% en 2007 et en 2008. Ces augmentations suffiraient tout juste à remettre le CEB à flot. L'organisation gagnerait juste assez pour financer ses dépenses. Seulement voilà : il y a eu retard dans l'application des projections. La première hausse devait entrer en vigueur en avril. Elle ne le sera qu'en août.
Le CEB Act autorise l'organisation à procéder à des ajustements quand la nécessité se fait sentir. Mais, en pratique, elle a besoin du feu vert du gouvernement. C'est ainsi qu'entre 1992 et 2000, les tarifs ont été gelés alors que le CEB investissait gros pour augmenter sa capacité de production.
RÉVISION OBLIGÉE
«Au mieux, nous n'allons bénéficier de la hausse que pour un tiers de l'année. Nous sommes obligés de revoir nos projections», fait remarquer Donna Leclair. L'idée, cette fois, sera de se donner une marge pour constituer des réserves.
Obligé, le CEB l'est effectivement et cela pas uniquement par pur souci de rentabilité. La Banque européenne d'investissement qui finance l'extension de la centrale de Fort George à hauteur de 50 %, l'exige. Elle insiste sur une révision annuelle des tarifs et du protocole de comptabilité observé au CEB. Elle demande également que l'organisation se constitue des réserves et emprunte plus judicieusement.
«L'opérateur privé qui veut investir dans une centrale est confronté aux mêmes exigences des bailleurs de fonds», reconnaît la directrice du CEB. S'étonne-t-on alors qu'il négocie dur pour un contrat en béton ? Les opérateurs privés louent à grands frais les services de spécialistes internationaux pour négocier le contrat de vente de l'électricité.
Et le consommateur dans tout cela ? Devra-t-il se résoudre à voir sa note d'électricité augmenter d'année en année ? On craint que oui. Après tout, tous les pays du monde se soumettent à cette règle. À tel point que certains ont légiféré en faveur de hausses tarifaires régulières, stables et prévisibles, la logique étant que de petites augmentations sont plus gérables.
Le consommateur pourra se consoler de l'engagement du CEB à toujours augmenter les tarifs à un taux inférieur à celui de l'inflation. «Vous savez, la majoration des tarifs est une réalité de la vie, aussi longtemps qu'elle est juste et justifiée», relève Donna Leclair. La philosophie, il est vrai, sucre la pilule
Le charbon-bagasse plus cher ?
Les opérateurs privés produisent-ils l'électricité à plus cher? Jusqu'où l'Etat leur a-t-il étendu des avantages indus ? La question alimente les débats depuis longtemps. Elle gagnerait à être examinée de près.
Les opérateurs privés sont saisonniers ou permanents. Dans les deux cas, ce sont des producteurs sucriers, et dans le cas d'opérateurs permanents, des partenaires externes. Le producteur saisonnier est en fait la sucrerie qui produit son électricité pour rouler.
Depuis toujours, l'usine sucrière met son excédent de production électrique sur le réseau national. À partir de 1995, l'Etat propose de formaliser la collaboration avec les saisonniers. Ils obtiennent un prix plus intéressant, curieusement indexé sur le cours du pétrole alors que leur production n'a rien à voir avec ce combustible.
Une des premières missions de la nouvelle administration du CEB a été de renégocier cette clause. Elle a pu ainsi économiser plus de Rs 30 millions. Il paraît que les sucriers n'ont pas opposé de grande résistance lors de la renégociation. Ils étaient conscients de bénéficier de faveurs qui ne sauraient durer L'électricité coûte moins que celle de la centrale la plus performante du CEB (Fort George) : Rs 1,35 l'unité contre Rs 1,94.
Cinq ans plus tôt entraient en scène les opérateurs permanents, connus comme les producteurs d'électricité indépendants (PEI). Ils sont trois à opérer actuellement - Belle-Vue, Beau-Champ et Fuel - qui produisent l'électricité à partir de la bagasse durant la coupe et à partir du charbon le reste de l'année. Un quatrième PEI, St-Aubin, entre en opération en 2005. Il brûlera uniquement du charbon. Chaque PEI négocie son prix de vente de l'électricité au CEB. Ce prix dépend de l'ancienneté de l'opérateur. Il est indexé à l'inflation et au cours du charbon, beaucoup moins volatil que celui du pétrole.
Ainsi, la structure tarifaire négociée avec les PEI prévoit que le prix baisse au fur et à mesure que l'investissement initial est recouvré. L'opérateur bénéficie donc d'une marge de profit plus ou moins stable. Il peut l'optimiser en améliorant son efficience.
Certains aspects du contrat avec les PEI ont fait sourciller. Tel est le cas de la clause connue comme «take or pay». Elle engage le CEB à acheter une quantité minimale d'électricité quoiqu'il arrive sous peine de devoir indemniser le producteur qui est lui aussi pénalisé s'il ne peut tenir son engagement. Le CEB rouspète car il se voit contraint d'acheter de l'électricité au prix PEI alors qu'il peut avoir des recours ponctuels moins chers. Les PEI arguent qu'ils ne peuvent investir aussi massivement dans une centrale sans avoir la garantie de vendre suffisamment pour amortir leur placement.
Personne n'a forcément tort. Le CEB a réformé la clause de discorde quand il a été question de prendre à bord le quatrième PEI. Il a préféré scinder le tarif en deux. Ainsi, St-Aubin, qui est le quatrième opérateur à bord, sera payé en deux temps : le premier tarif a trait à l'investissement et le second à l'actuel coût de génération. Cette formule est conforme à la tendance mondiale dans le secteur.
Malgré tout, les PEI produisent-ils l'électricité à plus cher ? Les principaux concernés sont convaincus que non. Selon le CEB, Beau-Champ, le plus ancien des PEI, produit à un peu plus de Rs 2 l'unité. Encore que, pour être juste, il faut reconnaître que cette centrale n'a que six ou sept ans alors que Fort-George a facilement le double de cet âge. Après la période-butoir de 10 ans, les PEI s'attendent à être bien plus compétitifs. Belle-Vue, par exemple, produira l'unité à Rs 1,20.
Ce qui est sûr, en revanche, c'est que St-Aubin sera le PEI le moins cher du moment. La raison est évidente : son combustible, le charbon, coûte le moins cher. Le problème avec le charbon est qu'il est un gros pollueur. Ce n'est pas dit que le prix coté par St-Aubin inclut le coût de la pollution. Mais, à côté des pollueurs patentés de l'Occident, Maurice peut se permettre quelques escarbilles. Ils sont nombreux, en tout cas, à le penser.
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