Honoré De Balzac
25 Juillet 2004
interview
De retour d'un voyage aux USA, nous avons eu le privilège de rencontrer le Président du RDEB, Ram Ouédraogo, qui s'est prêté avec la disponibilité et la courtoisie habituelles, au jeu des questions/réponses. Un entretien enrichissant.
Comment se porte le RDEB, votre parti ?
Le RDEB se porte, je ne dirais pas comme un charme mais nous menons nos activités. Au plan national, nous sommes présents dans les 45 provinces du Burkina, au plan international nous entretenons des rapports très cordiaux avec nos pairs des autres pays, des autres continents. Nos militants se retrouvent tous les samedi que Dieu fait.
SF : Vous rentrez d'un périple aux USA et en France et l'homme public que vous êtes se doit de satisfaire la curiosité de l'opinion sur ce voyage. Qu'est-ce qui a motivé ce déplacement au pays de l'Oncle Sam et à Paris ?
R.O. : Vous savez très bien que nous, écologistes, sommes présents partout dans le monde. Ce sont les Verts des USA qui tenaient leur Convention d'investiture au mois de juillet qui nous ont invité. J'ai eu l'honneur d'y prendre part en tant que représentant du continent africain. Sur le chemin du retour, j'ai fait une escale en France, précisément à l'Assemblée nationale où j'ai rencontré Noël Mamère et aussi au siège des Verts où j'ai rencontré leur Secrétaire national en la personne de monsieur Gilles Lemaire.
Le parti des Verts américain n'est pas très connu au Burkina. Pouvez-vous nous faire une présentation succincte de ce parti ?
C'est vrai qu'en général en Afrique, on pense qu'aux USA, il n'y a que deux grands courants : les Démocrates et les Républicains. Mais ce n'est pas exact parce qu'il existe d'autres partis qui prennent part aux élections.
L'élection présidentielle américaine est prévue pour le mois de novembre. Quelles sont les chances du Green Party ?
Evidemment, il faut être réaliste ; face aux grosses machines démocrate et républicaine, les chances sont un peu minces. Mais laissez-moi vous dire que les voix des écologistes seront déterminantes pour la suite des événements.
Etre invité à une Convention aux USA, qui plus est pour représenter le continent africain, ce n'est pas donné à n'importe qui. Entre nous, comment vous y êtes-vous pris ?
Ce n'est pas un secret. Vous savez très bien que je suis la locomotive de l'écologie politique en Afrique, cela depuis une quinzaine d'années. En France déjà, je militais dans les Verts français. C'est donc tout un réseau d'amitié et de fraternité, nous connaissant pratiquement tous. Je suis par ailleurs membre de la Fédération des partis écologistes d'Afrique et je suis en contact avec les Verts européens. Je suis un des premiers Verts à être dans un gouvernement, un des premiers à être au Parlement et surtout, ce qui pèse toujours, c'est ma candidature à l'élection présidentielle de 1998 parce qu'ayant obtenu le score de 6, 61 %, le meilleur score d'un Vert à une élection présidentielle, mieux que Ralph Nader qui avait fait moins de 4 %. A l'époque, toute la presse qui traite de l'écologie politique m'avait présenté.
Je fais également partie du Réseau mondial des Verts. Ce réseau s'est réuni en marge de la Convention parce qu'il a l'intention d'organiser le sommet mondial des Verts en Afrique en 2006. On m'a donc demandé de faire l'état politique du continent pour déterminer les pays susceptibles d'organiser une telle rencontre. J'ai fait une communication sur le sujet et les principaux critères que j'ai retenu sont des critères de sécurité, de démocratie, des droits humains, des moyens logistiques, de communication, etc..
Nous avons eu également des ateliers sur les OGM, les énergies renouvelables, etc.. Au plan international, nous avons parlé de l'Irak, du problème palestinien, des guerres, de la pauvreté, etc.. Mes amis Verts m'ont demandé de revenir après la présidentielle de novembre 2004 afin que nous tirions ensemble les leçons du scrutin.
Avez-vous eu l'occasion d'échanger autour de préoccupations nationales et africaines ?
Tout à fait. D'abord, les préoccupations nationales car la clé du développement, c'est la paix, la stabilité politique, c'est le triomphe de la démocratie parce qu'on ne doit pas jouer avec la démocratie. Nous avons aussi parlé de la pauvreté et nous nous sommes demandés pourquoi nos peuples croupissent dans la misère. Nous avons parlé de la détérioration des termes de l'échange, des subventions aux agricultures des pays riches ; mais nous avons avant tout cherché à situer nos responsabilités en tant qu'Africains par rapport à la gouvernance politique, économique et démocratique tout court. Nous n'avons donc pas manqué de ce fait d'évoquer la question des chefs d'Etat africains qui veulent rester au pouvoir à vie.
Sur le chemin du retour en France, vous avez rencontré un ami de longue date en la personne du député-maire de Bègles, Monsieur Noël Mamère. Quel a pu être l'objet de vos échanges ?
Nous avons beaucoup échangé sur la politique intérieure française. Vous n'ignorez pas qu'il a été suspendu de ses fonctions pour avoir marié deux hommes. Et puis Noël Mamère est un grand défenseur de l'Afrique et qui se préoccupe du développement du continent. Nous avons donc échangé sur ces questions-là.
Au Burkina, une rencontre internationale soutenue par le Département de l'agriculture américain s'est tenue sur les OGM. Votre opinion sur cette rencontre et sur les OGM ?
Avant de partir, je savais effectivement qu'une rencontre allait se tenir sur les OGM. Dans les ateliers que nous avons eus aux USA, nous en avons parlé. Si vous regardez sur ce mur (NDLR : il indique le mur de la pièce où nous sommes), il est affiché : " Non aux OGM, c'est à vous de décider ". C'est pour dire que chez nous, c'est un thème récurrent, nous n'avons pas attendu cette conférence pour nous prononcer sur le sujet. C'est vrai que notre pays ne peut pas rester en dehors des progrès scientifiques et technologiques mais lorsque les pays développés eux-mêmes disent de faire attention aux OGM, un pays africain arriéré comme le Burkina peut-il dire qu'il va se lancer dans la culture des OGM ? Peut-être aurait-il fallu attendre les différentes expérimentations, les différentes garanties de sécurité avant de les expérimenter chez nous. Ces OGM, dit-on, permettent d'accroître la productivité, rendent les plantes plus résistantes, etc.. mais, et les effets collatéraux, les différentes conséquences ? J'ose croire de ce fait qu'il s'agit d'une phase expérimentale dans les laboratoires mais pas une vulgarisation à grande échelle. Les semences proposées par les grandes firmes américaines, ce n'est pas de la philanthropie, c'est du profit. La dépendance de nos paysans vis-à-vis de ces semences ne peut qu'être totale lorsqu'ils se lanceront dans la culture des plantes dites OGM. Et si d'aventure des problèmes se présentent plus tard, nos terres seraient déjà impropres aux cultures traditionnelles. Ce serait la mort lente, sans compter les conséquences sur les écosystèmes, sur la bio-diversité. Je ne suis pas contre les progrès scientifiques mais je dis de faire attention ; la science non maîtrisée est un danger pour l'être humain et pour tous les écosystèmes.
Pouvez-vous jeter un regard rétrospectif sur la politique de réconciliation nationale dont vous avez été l'un des principaux acteurs ? Qu'est-ce qui a été bien fait, mal fait ? Qu'est-ce qui reste à faire ?
Sur cette question, j'ai ma lecture des choses. Je vais juste aborder quelques aspects. La réconciliation nationale au Burkina à ce jour est une symphonie inachevée. Souvenez-vous tout simplement que le 30 Mars 2001, les gens étaient au Stade du 4 Août pour demander pardon à la nation tandis que les autres étaient dans les différents cimetières pour pleurer leurs morts. Ca veut dire qu'au sortir du 30 Mars, nous avions un grand travail à faire pour amener l'ensemble des Burkinabé à souscrire à cette idée de pardon. Nous avions à montrer la bonne foi des tenants du pouvoir sur leur volonté de rupture avec le passé. Les Burkinabé eux, ne demandaient qu'à être convaincus pour adhérer à l'ensemble du processus. Mais comme moi, vous avez vu. Dès que le calme est revenu, dès que nous sommes sortis des législatives, les tenants du pouvoir ont commencé à dire : " Tout est réglé, nous n'avons plus besoin de personne pour régler nos problèmes. Il faut éviter les mélanges ; ceux qui s'opposent, s'opposent et ceux qui dirigent, dirigent, tout en oubliant que les problèmes étaient loin d'être résolus. A l'époque, nous avions créé les conditions de cette réconciliation. La crise avait été quelque peu résorbée, le calme était revenu. Mais pour la suite, il fallait créer les conditions d'une réconciliation nationale véritable. Mais que constatons-nous aujourd'hui ? Petit à petit, le pouvoir est en train de brader tous les acquis de cette journée historique du 30 mars 2001. Les réformes politiques, le code électoral, l'article 37, tout a été bradé. Au niveau social, nous avions mis en place le Fonds d'indemnisation. Je vous ai dit tantôt que beaucoup de familles n'avaient pas souscrit à cette journée de pardon. Elles sont donc en dehors du processus de réconciliation. Il y avait donc un grand travail à faire pour amener toutes ces familles à accepter ce pardon.
C'est donc une symphonie inachevée. Pour moi, toutes ces questions doivent être résolues pour ne pas laisser une société pleine de dangers pour les générations à venir. Il ne faudrait donc pas que les quelques personnes qui sont au pouvoir prennent en otage 12 millions de Burkinabé.
Durant votre absence, l'opposition a eu à s'accorder sur les critères devant déterminer les candidatures en son sein. En avez-vous pris connaissance et en êtes-vous satisfait ?
Je n'étais pas là mais nous avions nos représentants dans la commission qui a siégé. Je suis arrivé, un compte-rendu m'en a été fait, je fais confiance aux différentes commissions qui travaillent, je fais confiance à l'ensemble de l'opposition pour que le choix soit assez judicieux, pour que les critères soient objectifs, pour qu'en définitive soient désignés les deux ou trois candidats à même de travailler à l'alternance que tout le monde souhaite.
SF : Pensez-vous l'alternance possible en 2005 ?
R.O. : Mais bien entendu ! L'alternance est bien possible en 2005. L'actuel président cumule près de 22 ans de pouvoir. Si bien que des enfants qui sont nés en 1983 et qui ont 21 ans, ne connaissent que Blaise Compaoré. Faites un sondage, vous en tant que journaliste, vous verrez que vous ne trouverez pas 10 % des personnes interrogées qui se diront très heureuses. A partir de là, elles espèrent un changement qualitatif de leurs conditions de vie. C'est pourquoi je pense que l'alternance est possible. Maintenant, il s'agit de créer les conditions de l'alternance en créant un programme alternatif crédible, puis bien contrôler ces élections pour éviter la fraude, faire en sorte que les différentes institutions de la République jouent réellement le jeu de la démocratie, que la CENI joue pleinement son rôle mais surtout l'administration qui doit être républicaine en n'utilisation pas par exemple la logistique de l'Etat au profit d'un candidat. Avant que je ne parte, j'ai constaté que la campagne avait déjà démarré pour certains. A mon retour, j'ai constaté que ce sont toujours les inaugurations, les maisons de la femme par ci par là, etc Ca, c'est la campagne déguisée avec l'appui des médias d'Etat. Nous avons un Conseil Supérieur de l'Information, c'est à lui de veiller. Autour de toutes ces inaugurations à n'en plus finir, qui voit-on ? Ce sont les ministres, les députés, les directeurs généraux, les directeurs de sociétés d'Etat qui tournent avec les moyens de l'Etat pour battre campagne. Dans les conditions d'une élection transparente, il devrait y avoir le contrôle de tout cela. Mais les Burkinabé qui voient tout cela, ne sont pas dupes. Les mêmes dont on exploite la misère, que l'on corrompt avec les 1000 Francs à chaque scrutin et qui voient leurs conditions sociales inchangées, finissent par se dire qu'il faut un changement à tout cela. C'est pour cela que je dis que l'alternance est possible en 2005. Maintenant, il s'agit d'être vigilants face à un pouvoir qui a ses repères avec l'aide de la communauté internationale et avec celle de la population elle-même.
Lors du récent sommet de l'Union Africaine, Koffi Anan a créé l'événement en prenant à partie les chefs d'Etat qui malmènent leurs Constitutions. Qu'avez-vous à dire à ce sujet ?
C'est dommage. Vous savez, l'alternance a deux volets : le volet pacifique et le volet violent. Lorsque vous refusez l'alternance pacifique, il est possible que cela débouche sur l'alternance violente.
Dans un récent rapport du PNUD sur le développement, le Burkina Faso vient une fois de plus d'être classé avant-dernier. Votre opinion sur ce classement ?
C'est en cela qu'on voit qu'il faut l'alternance en 2005. Le Burkina Faso, tel que géré aujourd'hui, ne peut sortir de la pauvreté et de la misère. Au regard de ce classement, il faut un autre projet de société basé sur l'amour du prochain, sur la non-violence, l'équité, la solidarité, la tolérance, bref une société teintée d'humanisme. Une société qui est injuste comme la nôtre, par la faute des dirigeants, doit faire sa mue. Une société de 12 millions d'habitants où seule une infime minorité vit bien et dispose de toutes les richesses du pays au détriment de plus de 85 % de la population, ne peut pas être viable à long terme. Il faut inverser les tendances en combattant une certaine injustice sociale, les inégalités criardes qui se développent sous nos yeux. C'est en cela que les Burkinabé eux-mêmes doivent prendre leurs responsabilités : soit continuer de subir en silence, soit sanctionner ceux qui ont pris leur pays en otage. Il y a le CSLP qui est censé lutter contre la pauvreté. Mais il ne peut aucunement réussir parce qu'objectivement, dans une société où tout est organisé pour que seuls 10 % vivent bien au détriment de l'écrasante majorité, on ne peut prétendre vouloir combattre la pauvreté. On a d'un côté le fonctionnaire moyen qui, avec moins de 100.000 F par mois, a des traites mensuelles pour sa mobylette à crédit, doit payer l'eau, l'électricité, le carburant, puis nourrir décemment sa famille, et de l'autre le président d'institution, le ministre, le député (j'en suis un et j'en suis conscient) qui dans l'élaboration annuelle du budget, lute pour s'octroyer un maximum d'avantages sans compter qu'au plan du traitement salarial, il est déjà bien mieux que le fonctionnaire moyen. Il a déjà un ou même deux véhicules de fonction, ne paie ni son eau ni son électricité, voit ses travailleurs de maison payés par l'Etat, pour prendre l'exemple d'un ministre. Donc, ceux qui possèdent gagnent encore plus et ceux qui n'ont rien s'appauvrissent davantage. Croyez-vous que cette société-là puisse un jour sortir de la misère ? Ce n'est pas possible. C'est pourquoi je pense que le Burkina risque de toujours rester bon dernier parce que la répartition des richesses n'est pas équitable. 173/175, je trouve d'ailleurs cela bien gentil parce que si ça continue, nous serons très vite 175/175.
Le mot de la fin ?
Ce sera pour émettre un souhait, un cri du coeur. Que le Burkina Faso soit un pays de paix, de tolérance, de non violence et de justice sociale. Si ceux qui gèrent ne sont pas justes, se contentent de pratiquer la politique de l'autruche, c'est une société minée qu'ils risquent de laisser aux générations futures. Et quand je parle de futur, c'est un futur assez proche : dans 2, 3, 5 ou dans 10 ans mais pas dans 100 ans. Si une société n'est pas apaisée avec elle-même, si on n'a pas réglé toutes les contradictions, ceux que nous laissons derrière vont tenter de régler les comptes. C'est pourquoi il faut bannir la haine, l'esprit de vengeance, et que Dieu éclaire ceux qui nous gouvernent afin qu'ils prennent les décisions qui vont dans le sens de l'intérêt général, parce que ça n'arrive pas qu'aux autres. Mais il y a des conditions pour assurer cette paix-là. Il faut que nous en arrivions d'abord à une réconciliation totale et durable parce que les faux-fuyants créent tôt ou tard leurs mauvais effets. C'est un cri du coeur. Que le Seigneur Tout Puissant ramène tout le monde à la raison et que nous puissions vivre dans une société apaisée, digne, fière et où il fait bon vivre.
Propos recueillis par Lamine KONE
Citation de la semaine
" L'amour qui économise n'est jamais le véritable amour. "
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