Libération (Casablanca)

Maroc: Serge Reggiani : la dernière "ballade"

M. Jaouad Kanabi

25 Juillet 2004


Après la disparition du chanteur de charme qu'était Sacha Distel, mercredi, voilà qu'un autre très grand de la chanson française, classique celle-là, s'est éteint dans la nuit de mercredi à jeudi. L'acteur, chanteur et comédien Serge Reggiani, est décédé d'un arrêt cardiaque à l'âge de 82 ans à son domicile parisien.

Le Parmesan qu'était Reggiani, quitte son Italie natale à l'âge de 8 ans pour se réfugier en France avec sa famille. Après avoir fait ses études au conservatoire, il entame sa riche carrière d'artiste d'abord au théâtre comme comédien. A 20 ans, en pleine seconde guerre, il joue dans "Le Loup garou" de Vitrac, et côtoie dans "Britannicus" le grand Jean Marais. Ses interprétations dans "Les Parents terribles" de Cocteau, et surtout dans "Les Séquestrés d'Altona" de Sartre ne laissèrent pas indifférents les professionnels du cinéma. Dès 1942, Serge Reggiani est appelé à confirmer ses talents d'acteur, dans "Le voyageur de la Toussaint". Ce succès de jeune premier lui vaudra d'être retenu par de grands réalisateurs tels que Costa-Gavras, Carné, Cayatte, Duvivier, Sautet, Visconti et surtout Jacques Becker. C'est d'ailleurs au film de ce dernier «Casque d'or» (1952), où il interprétait l'amant tragique de Simone Signoret qu'il doit son surnom de «Manda l'Apache».

Même au début des années 60, quand il débuta sa nouvelle carrière de chanteur incité en cela par deux grands noms (Canetti et Barbara), Serge Reggiani n'abandonnera pas pour autant le grand écran. «Vincent, François, Paul et les autres» de Claude Sautet, tourné en 1974, aux côtés d'Yves Montand, Michel Piccoli et du tout jeune Gérard Depardieu, ou «Le chat et la souris», «Le bon et les méchants», «Violette et François» de Jacques Rouffio avec Isabelle Adjani, sont autant de films qui traduisent la fougue que Reggiani vouait à la scène.

«Je chanterai jusqu'au jour où je casserai ma pipe», disait le grand artiste à la silhouette frêle qu'on ne pouvait imaginer sans une cigarette au bec. Pourtant, avec sa voix, chaleureuse, triste, unique, sérieuse et grave, l'homme de scène que fut ce «rital» natif de Reggio d'Emile (Italie), arriva assez tard à la chanson. En 1959, il interprète une vingtaine de chansons à la radio, mais il ne récoltera que peu de notoriété dans le nouvel habit qu'il essaye de se tailler et ce, malgré une carrière bien remplie d'acteur. La consécration, il ne la connut qu'à l'âge de 43 ans lorsque ses deux «potes» Yves Montand et Simone Signoret lui firent rencontrer un directeur artistique, Jacques Canetti et la grande chanteuse Barbara qui le persuadèrent vite d'interpréter Boris Vian, Georges Moustaki, et autres chefs-d'oeuvre de grands paroliers. Rimbaud, Prévert, Baudelaire et les autres appartenaient à son environnement naturel et à son répertoire largement composé d'hommages à ces grands noms et à d'autres comme Albert Camus, François Villon ou Serge Gainsbourg.

En 1965 donc premier album, grand succès et un passage à l'Olympia. Barbara lui propose la première partie de son spectacle à Bobino et c'est le couronnement. Une grande aventure débute alors et les tubes se suivent à une folle cadence. La frêle silhouette, seule sur scène, au phrasé exceptionnel, aux positions à gauche apporte à la chanson un ton nouveau, tout de sincérité, et d'intensité dramatique. Le chanteur connaît un succès populaire et devient soudain l'idole de la fameuse jeunesse de mai 1968, n'en déplaise à Johnny.

Les mélomanes retiendront les magnifiques interprétations de chansons mythiques comme "Le Barbier de Belleville", "Ma Liberté", "Les Loups", "Sarah" ou encore "Le Déserteur", "L'Italien", "Ce soir mon amour"...

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Avec tout ça, Serge Reggiani cultivait aussi d'autres passions, l'écriture(«Les Adieux différés», une autobiographie co-écrite), la sculpture, la peinture. La dernière exposition de ses oeuvres remonte à un mois dans l'arrière-pays cannois. Quelques uns de ses tableaux portent le titre de chansons comme "Venise n'est pas en Italie" ou "La putain" notamment.

Eprouvé par le suicide de son fils Stéphane en 1980, il avait sombré dans l'alcoolisme et le silence pendant près d'une décennie avant de revenir sur scène chanter ses "70 balais", titre de l'un de ses derniers albums. Il a ensuite donné plusieurs concerts et continué d'enregistrer quelques albums commémoratifs.

«Quand le temps s'arrêtera, je t'aimerai encore, je ne sais pas où, ni comment mais je t'aimerai encore », chantait l'artiste, nous aussi Serge.

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