Le Soleil (Dakar)

Sénégal: Assises 2004 de Kaolack : 8 ans au meurtrier de Pape Moussa Diop

Babacar Dieng

26 Juillet 2004


La cour d'assises de Kaolack a condamné jeudi, Cheikh Tidiane Dieng à 8 ans de travaux forcés et fixé la contrainte par corps au maximum.

Reconnu coupable du meurtre de Pape Moussa Diop qui avait succombé à plusieurs coups de couteau, Cheikh Dieng, qui croupit en prison depuis 2000, devra y séjourner encore quatre autres années avant de réintégrer la société.

Ce procès, qui a duré près de huit heures d'horloge, aura été complexe de bout en bout. Complexité due au fait que l'accusé qui comparaissait, jurait sur tous les Dieux qu'il n'avait pas eu l'intention de donner la mort à Pape Moussa Diop, mais aussi du fait que les trois témoins entendus, le couple Modou Sène et Ami Cissé et Khadim dit Néné étaient tous de fervents disciples de Bacchus qui se ravitaillaient au bar clandestin de la dame Sophie Diatta, à Nioro. Les deux parties (avocat général et conseil de l'accusé), l'ont plus ou moins reconnu eu égard au parcours difficile de l'enfance de Cheikh Tidiane Dieng, tracé par le défenseur de la société. Les faits remontent au 31 mars 2000, date à laquelle les gendarmes de la brigade de Nioro ont été informés de la découverte du corps d'un certain Pape Moussa, qui aurait été mortellement blessé par deux individus. Arrivés sur les lieux, les enquêteurs constateront le corps sans vie gisant dans une marre de sang. Un examen sommaire révèlera plusieurs blessures pénétrantes et parfois profondes au niveau de la tête, sous le menton, au visage, au niveau du buste et des membres inférieurs. Le certificat de genre de mort établi relevait aussi un traumatisme crânien, deux plaies pénétrantes asphyxiantes sur le côté droit du thorax, à la face postérieure. Selon le médecin légiste, la mort a fait suite à des complications hémorragiques dues à des lésions pulmonaires. Devant les gendarmes qui l'ont cueilli par l'entremise des policiers de Kaolack, Cheikh Tidiane Dieng a reconnu les faits qui lui étaient reprochés, ajoutant qu'il a donné volontairement des coups de couteau à Pape Moussa Diop.

UNE ENFANCE MALHEUREUSE

L'accusé reconnaîtra avoir trouvé la victime dans le bar clandestin tenu par la dame Sophie Diatta à Nioro. C'était le jour du Magal de Porokhane et donc, de forte affluence des adeptes du mouridisme. En de pareilles occasions, les délinquants font légion. Et peut-être que Cheikh et compagnie en font partie car, en fait de Magal, c'est au bar clandestin qu'ils ont atterri. Il ressort de l'enquête préliminaire que Cheikh était assis tranquillement en train de consommer, lorsque Pape est venu lui arracher sa chaîne avant de s'enfuir. Il l'avait alors poursuivi et ce dernier aurait sorti un couteau qu'il réussit à lui prendre pour lui en porter des coups. Pape s'effondra, gisant dans son sang. Cependant, des témoins qui se trouvaient sur les lieux ont infirmé sa version. Ils ont en effet déclaré aux gendarmes que Cheikh Dieng, en compagnie d'autres individus, serait venu s'attaquer à Pape Diop et à ses copains, pour leur prendre leur sac de voyage. Pape Moussa Diop lui aurait opposé une résistance farouche et, pour s'en débarrasser, Cheikh Tidiane Dieng lui a donné plusieurs coups de couteau, le tuant sur le cou. Ce qui lui a donc valu de comparaître pour le délit d'homicide volontaire.

Répondant aux questions du président Jean Louis Toupane sur la personnalité de l'accusé, ce dernier lui a servi l'histoire d'une enfance malheureuse faite d'embûches. Né en 1976 à Thiès, ses études se limiteront au CM2. Il ira ensuite s'établir à Dakar où les choses se gâtèrent lorsqu'il a intégré un groupe d'individus malsains, au sein duquel se trouvait Pape Moussa Diop qui était charretier. «D'ailleurs, c'est comme s'il me poursuivait partout car, à chaque fois que j'essayais de me ranger, je le rencontrais sur mon chemin». C'est ainsi que Cheikh avait été initié au vol à la tire au marché Tilène de Dakar, alors qu'il n'avait qu'entre 12 et 13 ans. Il dut les quitter pour se lancer dans le commerce de charbon. «Là également, je trouvais Pape et sa bande dans le train en provenance de Koungheul. Ils m'ont dépossédé de mon argent et je dus abandonner ce commerce, par peur de représailles».

Pourtant, Cheikh est un garçon de bonne famille. Son père, a-t-il fait comprendre, est non seulement chef de quartier à Thiès, mais aussi un dignitaire de la famille d'Elhadji Malick Sy de Tivaouane. Mais il allait vite sombrer dans la délinquance le jour où il rencontra Pape Moussa Diop. Il avait même voulu emprunter un autre chemin qui l'a conduit en Gambie où il allait acheter des casquettes à revendre au prix fort au Sénégal. A la question du président Toupane lui demandant s'il connaissait un certain Khadim, il a répondu : «non». Sur les faits qui l'ont conduit devant les assises, il a précisé que ce fameux jour du 31 mars, il avait envie de prendre sa liqueur. «On m'indiqua le bar clandestin de la dame Sophie Diatta, à Nioro où j'ai trouvé Khadim Sady et Modou Sène dit Néné et Pape Moussa Diop». (Encore lui !)

LE VERRE DE SOUM-SOUM DE TROP

Le président dut lui rafraîchir la mémoire en lui rappelant que Khadim Sady et Néné se disputaient lorsqu'il est entré en scène. «Du moins, c'est le témoignage recueilli auprès d'eux». La réponse de l'accusé ne se fit pas attendre. «Comment peut-on piquer au couteau une personne qui ne vous a pas causé du tort ? C'est insensé». Pour lui, ce jour-là, il était assis tranquillement dans un coin du bar lorsque Pape Moussa, Khadim Sady, Modou Sène et d'autres types vinrent à sa hauteur et lui ont demandé de leur payer à boire. «Devant mon refus, Pape Moussa Diop a arraché ma chaîne. Lorsque je l'ai poursuivi et rattrapé, il s'est piqué avec son propre couteau. Néanmoins, je dus foncer sur lui pour récupérer mon bien», a-t-il dit, exhibant son épaule droite et les blessures qui proviendraient des coups que lui aurait donnés Pape Moussa. Poursuivant, il a dit avoir arraché l'arme des mains de son vis-à-vis pour lui rendre la monnaie de sa pièce. «Mais je crois que je ne lui ai donné que deux coups».

LA BOURSE OU LA MORT

Cependant, cette thèse devait être balayée d'un revers de main par les témoins qui ont défilé devant la barre. L'avocat général Gormack Ngom, a dit se porter en faux contre la version servie par l'accusé «qui dit que la bagarre a eu lieu à 21 heures, alors que les témoins, à l'enquête préliminaire, ont affirmé avoir déposé à 20 heures à la gendarmerie. Que la police également a constaté trois blessures sur Cheikh Tidiane Dieng qui parle de cinq coups reçus de Pape Moussa Diop». Selon l'épouse de Modou Sène Néné, la dame Ami Cissé, le jour des faits, elle revenait de Porokhane chercher son ivrogne de mari. Le président Jean Louis Toupane a dû lui rappeler sa déclaration devant les gendarmes pour l'amener à déverser tout ce qu'elle savait. «C'est quand j'étais dans la douche que j'ai entendu du bruit venant du bar d'à côté. Mon mari et son ami Khadim Sady se disputait lorsque survint Cheikh Tidiane Dieng qui leur planta chacun un coup de couteau», a-t-elle déclaré.

QUI A USE D'UN GOURDIN ?

De Pape Moussa Diop, la victime, Ami Cissé dira qu'il était un copain à son époux. Les deux autres témoins (Khadime Sady et Modou Sène Néné) confirmeront que c'est bien Cheikh Tidiane Dieng qui tenait un couteau et non Pape Moussa Diop et que c'est lui qui serait l'auteur du meurtre.

Ces témoignages ne convaincront pas le conseil de l'accusé, Me Delhaye, qui a révélé l'existence d'un gourdin (même si le président lui a notifié que cet élément n'existe pas dans le dossier). Le conseil dira : «certes, Pape Moussa avait reçu des coups de couteau ; cependant, force est de reconnaître que le traumatisme crânien mentionné dans le certificat de genre de mort ne peut être le fait d'un couteau, mais bien d'un gourdin. Alors, qui tenait ce gourdin si ce n'est Khadim Sady ?». Me Delhaye a dit souscrire à une bonne partie du réquisitoire de l'avocat général. «Oui, c'est vrai que dans ces cas de figures, les acteurs impliqués sont souvent sous l'emprise de l'alcool». Et de disserter sur la trame de cette affaire où son client est entré dans le bar où se trouvaient déjà Khadime Sady, Modou Sène Néné, Pape Moussa Diop et d'autres encore. Pape Moussa lui demande de lui payer à boire, ce dernier refuse. Alors il lui arrache sa chaîne. Il y a eu donc poursuite et bagarre. L'avocat a aussi qualifié de faux témoignages les déclarations servies à la barre par Modou Sène. Me Delhaye a été on ne peut plus formel, «si mon client a distribué des coups de couteau, il faut reconnaître aussi que le traumatisme crânien constaté n'est que le fait d'un gourdin reçu par la victime. Donc, Sady a menti et il devrait être inculpé de faux témoignage». Pour ces raisons, il a dit à la cour que son client ne mérite pas les 15 ans de travaux forcés requis par l'avocat général. «Alors, ayez pitié de lui d'autant qu'il n'a pas voulu tuer».

VOLONTE D'HOMICIDE

Auparavant, dans son réquisitoire, l'avocat général avait fait remarquer que les faits résultaient d'un fléau : La prolifération des stupéfiants, mais aussi l'existence de débits de boissons clandestins. Gormack Tall a retracé les faits pour dire qu'après son forfait, l'accusé a pris la fuite et c'est à Kaolack qu'il a été appréhendé par les policiers qui l'ont remis aux gendarmes enquêteurs de Nioro.

S'appuyant sur les déclarations des témoins, l'avocat général a dit que cette affaire est née dans un contexte dans lequel il était difficile de s'y retrouver. Aussi, a-t-il préféré s'en tenir aux faits qui, pour lui, étaient constants. Sur le meurtre, Gormack Tall a mis l'accent sur le certificat de genre de mort délivré par un spécialiste qui a relevé 9 plaies sur le cadavre de Pape Moussa. Quid des plaies cicatrisées de l'accusé ? L'avocat général répond qu'il n'est pas dupe. «Cheikh Tidiane Dieng s'est d'abord lacéré le corps avant de s'acharner sur la victime. Donc, il était animé d'une volonté d'homicide et dès lors, il est difficile de parler d'excuse de provocation», car pour lui, cette hypothèse ne se conçoit pas dans cette affaire de même que la légitime défense. «Pour dire simplement que dès lors, il n'est pas difficile d'asseoir la culpabilité de Cheikh Tidiane Dieng qui a reconnu avoir volontairement donné la mort à Pape Moussa Diop».

Par contre, le défenseur de la société s'est inquiété de l'absence des parents de la victime du début à la fin de l'audience. «Alors, est-ce que sa famille a besoin de lui ? Il est étonnant, dans ce cas de figure, que personne ne se soit manifesté, d'autant qu'il y a eu mort d'homme». Au vu de tout ce qui a été dit, il a requis une peine de 15 ans de travaux forcés à l'encontre de Cheikh Tidiane Dieng coupable de meurtre. La cour, après en avoir délibéré, a condamné Cheikh Tidiane Dieng à 8 ans de travaux forcés, fixé la contrainte par corps au maximum et l'a condamné aux dépens.

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