Vèle Putchay
26 Juillet 2004
opinion
Port Louis — Dans la préface à son recueil de nouvelles, Luckeenarainsing Bucktawor invite le lecteur à tirer ses propres conclusions après lecture de ses sept petites histoires : "The reader is invited to derive his - her own conclusions."
Cette invitation s'accompagne cependant d'un jugement personnel de l'auteur : "In our age of globalisation, where the universalisation of westernization is permeating most third world societies, the latter's basic value system is confronting an apparently 'modernizing' one which threatens to substitute the former. This book calls on the reader to ponder on values proper to the native soil which are eternal and responsible for social stability."
De ce fait, l'invitation tient lieu d'un début de conditionnement de la lecture. Dès le début, le lecteur découvre une prise de position de l'auteur, qui démarre son écriture romanesque. Au fil de sa lecture, il trouvera dans ce discours romanesque, la présence d'un discours subjectif qui, en se développant à travers les divers commentaires généraux qui accompagnent la narration, forme en réalité un discours idéologique - type de dialectique généralement réservée à des essais.
Sans aucun doute, le lecteur y verra l'image d'un auteur qui se veut être le porte-parole des voix qui s'élèvent contre un certain modernisme aux conséquences négatives pour la société mauricienne. Il comprendra dans l'aspiration de ce dernier une visée double : un refus de la culture occidentale et une défense des valeurs et des traditions orientales. L'auteur affirme que nos institutions légales sont un héritage colonial qui accorde plus d'importance aux droits légaux de la femme qu'à ses devoirs. De ce fait, il décrit notre société actuelle comme celle qui appartient à un monde où la femme a perdu le sens de sa mission divine : ("this is a world where womankind had lost her sense of divine mission on the numbered days allocated to her.")
Son style vise à orienter la lecture. Passive, celle-ci s'emprisonne dans les convictions de l'auteur qui a pour mission de convaincre à travers des arguments, ici romancés, de la possibilité d'une société idéale qui suppose, au préalable, le refus de la génération actuelle qui se dévoile dans sa profonde bestialité. Le lecteur s'unit à la subjectivité de l'auteur pour dire "non " à cette vie sexuelle de sauvagerie animalesque où la femme dévoile sa nudité, flattant ses capacités sexuelles, et fière de changer de partenaires. "Not wild animal sex of today when the female shows as much as possible of her nudity, trumpeting her sexual capacities and is proud of her frequent change of partners which is almost becoming a norm."
Pour le lecteur non averti , la femme est responsable de la dépravation des moeurs : "C'est aux hommes d'être chefs. N'est-ce pas l'ordre de Dieu dans la Bible ? La société est à son équilibre quand l'homme est aux commandes. La société se désintègre quand la femme tente d'occuper le rôle destiné à l'homme. " L'invitation à lecture est-elle une invitation à épouser les pensées de l'auteur? Les commentaires accompagnant la narration dévoilent une attitude sexiste de l'auteur. Guru, le personnage masculin, inspire l'innocence et l'admiration . Kevin est un jeune homme réservé, pensif, avec un caractère profond. Est-ce ce même caractère qui lui permet de juger cette Australienne comme une "prédatrice"?
A l'inverse, la femme est méprisée parce qu'elle a le pouvoir de faire et de défaire l'homme. Ainsi, l'avocate est décrite comme "une féroce féministe". Le divorce devient "une autorisation à commettre l'adultère". Pas étonnant qu'un tel discours aboutisse à la condamnation de toutes les formes d'institutions légales qui sont demeurées à l'époque coloniale. Celles-ci sont une garantie aux droits de la femme contre la violence conjugale mais négligent de lui rappeler ses devoirs.
Lire ces nouvelles, c'est rejoindre l'auteur en se faisant juge des «institutions legales pour les déclarer inaptes à juger les problèmes conjugaux, c'est adhérer au discours passéiste de l'auteur qui prône celui du Mahatma Gandhi lorsque celui-ci déclarait que les cours de justice nourrissent les querelles conjugales ("As for the law courts, they - as Gandhi had said - excite quarrels.") Lire ces nouvelles, c'est trouver dans l'industrialisation une intrusion négative dans la vie des couples : en ouvrant la porte du travail aux femmes, celle-ci devient la cause d'un mode de vie et de mentalité chez les Mauriciens. Lire Luckeenarainsing Bucktawor, c'est dire non à la culture occidentale en la rendant responsable de la dissipation de certains préceptes et certaines valeurs ancestrales, qui sont les "cardinal points of Mauritian culture that formed the Mauritian society, but now disappearing under the western impact".
Si Bucktawor place son premier livre sous la volonté d'un refus d'une forme de modernisation, il annonce par la même occasion un ton à venir propre au sien mais qui pourrait se relever d'une dangerosité quelconque. Enfin, gageons que tout lecteur averti tiendra compte de ce même précepte qui termine sa nouvelle A Mauritian girl visits India : "one should be careful of widely-held prejudices" (On doit se méfier des préjugés largement répandus) .
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