Makhtar Diouf
27 Juillet 2004
Depuis quelque temps, le Sénégal s'est mis à l'école du Japon. Tout au moins au niveau des travailleurs invités à manifester leur mécontentement (grandissant) en arborant un foulard rouge, comme le font leurs homologues japonais. Encore que le foulard pourrait être de couleur autre que rouge. En vérité, il est des domaines bien plus importants où le Sénégal gagnerait aussi à s'inspirer du modèle japonais. Comme la gestion de l'Etat.
Au Japon, c'est une loi de 1947 qui fixe le nombre de ministres. Depuis janvier 2001, le nombre de ministères est fixé dans la limite de 14 (quatorze), avec un maximum de 17 (dix-sept), et le nombre de ministres sans portefeuille à 6 (six). Le pays, avec ses 126 millions d'habitants, sa position de seconde puissance économique mondiale et de premier pourvoyeur d'aide au développement en valeur absolue, ne compte actuellement que 10 (dix) départements ministériels : Agriculture, Forêts et Pêche ; Economie, Commerce et Industrie ; Education, Science-Technologie, Sport et Culture ; Management public, Affaires intérieures, Postes et Télécommunications ; Affaires étrangères ; Santé, Travail et Bien-être ; Terre, Infrastructure, Transport ; Justice ; Finance ; Environnement. Ce à quoi s'ajoutent 6 (six) ministres sans portefeuille, délégués auprès du Premier Ministre, pour s'occuper de problèmes sectoriels bien précis.
Le Premier Ministre qui là-bas a rang de chef d'Etat, nomme et révoque les ministres, mais il n'a aucun pouvoir pour, selon des considérations subjectives, créer des positions ministérielles. La tradition administrative au Japon est de réduire autant que possible le nombre de ministères, «pour simplifier et rendre plus efficace le travail administratif», en utilisant la méthode du «raser pour construire» : un ministère est supprimé avant qu'un autre ne soit créé.
Au Japon, le budget de l'Etat est l'objet d'une gestion stricte et transparente. La Constitution (article 85) stipule qu'aucune somme d'argent ne peut être dépensée par le gouvernement sans autorisation du Parlement. Il est constitué pour le Cabinet, c'est-à-dire l'ensemble du gouvernement, un Fonds de Réserve, pour faire face à des dépenses non prévues, mais qui ne peut être utilisé sans autorisation du Parlement (article 87). Rien à voir avec ces «caisses noires» opaques utilisées sans le moindre contrôle. Il existe dans le pays une Commission Nationale d'Audit tout à fait indépendante, à qui le gouvernement doit rendre compte de toutes les dépenses effectuées. Il ne s'agit pas seulement d'une procédure comptable pour justifier comment l'argent a été dépensé ; c'est aussi une exigence de justification du bien-fondé économique (pourquoi) de la dépense, en termes de calcul coût-avantage. Au moins une fois par an, le gouvernement est tenu de faire un exposé sur l'état des finances publiques devant le Parlement et devant la nation. (Passons sur les articles (19 à 23) de la Constitution qui garantissent la liberté d'expression et les libertés académiques).
Le Japon dispose de deux avions de commandement Boeing 747-400, qui, en dehors des rares déplacements du Premier Ministre, remplissent trois fonctions : évacuation d'urgence des nationaux japonais à l'étranger en cas de troubles ; opérations d'aide d'urgence dans des pays en proie à des calamités, et aussi dans le pays sujet à des séismes ; opérations de maintien de la paix des Nations Unies.
Le Premier Ministre japonais ne s'adonne à aucun forcing de marketing personnel par des voyages répétés. Combien d'Africains, d'Européens, d'Américains, connaissent le nom du Premier Ministre du Japon ? Mais tout le monde connaît les marques des voitures, des appareils électroniques, des ordinateurs «made in Japan». C'est cela l'essentiel.
Pour ce qui est de l'audience internationale personnelle, elle s'obtient par des réalisations concrètes dans son pays, pour son pays. C'est de là qu'un Nelson Mandela tire son titre «d'homme le plus célèbre du monde», sans d'ailleurs l'avoir cherché. Celui qui est habilité à «s'occuper de l'Afrique», c'est le Président de l'Union africaine, qui a toutes les qualités et compétences requises à cet effet. Que les chefs d'Etat en fonction cessent donc les bousculades de positionnement international, et s'occupent des nombreuses et pressantes tâches domestiques pour lesquelles ils ont été élus !
Revenons au Japon. Les autorités de ce pays, dans la gestion des affaires publiques, ne font qu'appliquer des principes simples de management, comme la loi de Parkinson. Northcote Parkinson (1909 -1993 ) de nationalité britannique, et historien de formation, était parti du constat qu'au fur et à mesure du déclin de l'empire britannique, le nombre d'employés au Ministère des Colonies augmentait. Ce qui l'avait amené à réfléchir sur les problèmes d'organisation. De sa première formule «tout travail tend à se dilater pour remplir tout le temps disponible», découle une critique acerbe de la bureaucratie et la formulation de règles de gestion administrative, valables pour les entreprises comme pour les Etats, afin d'éviter la pléthore des effectifs et leur inefficacité. Selon Parkinson, «il n'y a pas de rapport, ou peu de rapport, entre le travail à effectuer et la taille du personnel qui lui est assigné Les politiciens et les contribuables s'imaginent, avec des périodes de doute, que l'augmentation du nombre d'officiels doit refléter le volume de travail à faire Le fait est que le nombre d'officiels et la quantité de travail ne sont pas du tout reliés».
Il est à remarquer que l'ouvrage dans lequel Parkinson reprend l'ensemble de ses articles antérieurs est intitulé «La poursuite du progrès» (1958). Toutes les entreprises bien gérées, toutes les administrations publiques bien gérées, en Amérique du Nord, en Europe, en Asie, s'appuient sur de tels enseignements pour progresser.
Le Sénégal, avec ses 9 ou 10 millions d'habitants compte aujourd'hui, et pour la première fois, 39 (trente-neuf) départements ministériels, dont plus de la moitié sont sans objet. Sans compter la kyrielle de ministres-conseillers (pour conseiller quoi au juste ?) et autres quidams «ayant rang de ministres». Seuls les préposés au budget chargés de liquider leurs traitements et autres avantages matériels connaissent leur nombre exact. C'est à croire que l'objectif de développement économique est devenu remplacé par l'objectif d'inflation des ministères et des institutions. Le premier gouvernement du Sénégal en 1960 comptait 16 (seize) ministères. Pendant toute la période 1960-80, le nombre de ministres a tourné autour de la moyenne de 16 (seize). Ministères et ministres se confondaient. Autrement, dit, était ministre celui qui avait en charge un département ministériel. L'inflation ministérielle commence dans la période 1980-2000 : une trentaine de ministères en moyenne, et la naissance de l'espèce «ayant rang de ministres». Avec le régime de l'alternance, c'est l'escalade : chaque remaniement, au rythme que l'on voit, est l'occasion d'augmenter le nombre de ministères. Quant aux ministres sans portefeuille, ils poussent à un rythme mensuel ou trimestriel.
Le principal obstacle au développement du Sénégal se situe dans le gaspillage de l'argent public. Avec une ampleur sans précédent depuis quatre ans. ( )
Pendant que l'argent public est gaspillé dans des dépenses institutionnelles fantaisistes et inutiles (ministères, ministres-conseillers, Haut Conseil de la République, avion de commandement constamment dans les airs ), que l'Etat s'amuse, le pays est en souffrance. Nous le savions déjà, mais le très officiel Document Stratégique de Réduction de la Pauvreté nous informe par voie de statistiques, que les trois quarts des Sénégalais se débattent dans la pauvreté, survivant avec moins de 500 francs CFA par jour, pour couvrir toutes leurs dépenses (nourriture, habillement, logement, transport, soins médicaux ). L'afflux sans précédent de hordes de mendiants actuellement à Dakar est une des manifestations concrètes de l'exode rural. Les hôpitaux, qui manquent de tout, sont devenus des mouroirs publics, pendant qu'en haut lieu, pour une voix enrouée, on va "se faire traiter" en France.
Durant mes trente années de présence, je n'avais vu l'Université de Dakar dans un tel état de décrépitude, sur tous les plans. Deux exemples seulement : cette année, durant des mois, le personnel, enseignant et administratif, est resté sans couverture médicale, les hôpitaux et cliniques refusant les bons d'engagement du Rectorat, du fait du non-règlement de leurs factures antérieures. A l'IFAN, au moment où ces lignes sont écrites, le téléphone ne fonctionne pas, du fait de suspension pour non-paiement de factures. La plupart des ordinateurs " venant de ", achetés sur le marché de l'occasion, du fait de crédits insuffisants, ont rendu l'âme, et les techniciens en charge, n'ayant pas été payés, refusent de toucher aux quelques survivants encore bricolables. Ceux qui vivent ces réalités croient se trouver sur une autre planète, en entendant les promesses de doter chaque Sénégalais d'ordinateur . Revenons sur terre ! Le paysan sénégalais n'a pas besoin d'ordinateur et ne l'a jamais demandé ; il a besoin d'autre chose qu'on ne lui donne pas. Le chercheur a besoin d'ordinateur performant, et à la place, on ne lui sert que des discours. Rien qu'avec le coût d'un déplacement de l'avion de commandement en Europe pour des discours sur le "digital divide" (rendu en français par "fracture numérique"), on peut équiper en ordinateurs performants tous les chercheurs.
Le Document stratégique de lutte contre la pauvreté vient de s'enrichir d'une rubrique spéciale avec la découverte d'une nouvelle poche de pauvreté où se nichent ces goorgoorlu de l'alternance qui ont pour noms gouverneurs, préfets, sous-préfets, dirigeants politiques de la CAP 21 (dont le bulletin de vote pèserait plus lourd que les autres). Ces nouveaux indigents ont été ciblés pour assistance en espèces et en nature (sacs de riz), le tout sur fonds publics.
Ces constats appellent des propositions concrètes. Le budget de l'Etat, qui appartient au pays et non à une caste de politiciens, peut, et doit être un instrument de développement. A condition de le gérer de façon saine, en l'expurgeant de tous les "faux frais", comme ces dépenses institutionnelles improductives. Un certain nombre de mesures peuvent être prises à cet effet:
(1) modifier le passage de l'article 60 de l'actuelle Constitution, "Une loi organique fixe le nombre de députés à l'Assemblée Nationale ", comme suit : " Une loi organique fixe le nombre des membres du gouvernement et le nombre des membres de l'Assemblée Nationale ". Autrement dit, faire établir le nombre de ministères et de ministres par une loi ;
(2) limiter par ladite loi organique le nombre de membres du gouvernement entre 15 (quinze) et 16 (seize), supprimant ainsi la position de ministre sans portefeuille ; il est temps que les politiciens aillent travailler et cessent de lorgner du côté de l'argent public. (La classe politique sénégalaise dans son ensemble, tous partis politiques confondus, telle qu'elle s'active actuellement, est un frein au développement du pays, avec sa quête effrénée d'avantages matériels ; ce qui l'inscrit parfaitement dans la définition que le sociologue Laswell donnait de l'élite : " ceux qui prennent le plus de ce qu'il y a à prendre" et sans rien en retour pour le pays. l'intérêt pour les populations ne se manifeste que lorsqu'on n'est pas au pouvoir ; lorsqu'on y accède, c'est pour faire ce que faisaient les prédécesseurs, c'est-à-dire, réaliser son accumulation primitive. Quant aux évincés du pouvoir, ils ne s'emploient à revenir que pour refaire le plein de leurs besaces. Un problème que les transhumants eux, ne connaissent pas, le fil d'alimentation à partir du budget national n'ayant pas été débranché).
(3) réintroduire dans la Constitution, en la faisant respecter cette fois, la disposition obligeant l'élu à la présidence de la République de se démarquer de tout parti politique. Afin de mettre fin au clientélisme politique.
(4) supprimer la "caisse noire" de l'Assemblée nationale, et soumettre celle de la Présidence à un contrôle sérieux dans son utilisation. Il s'agit après tout de l'argent public. Il faut moraliser la vie publique.
Ces mesures devront s'accompagner de campagnes de formation civique en direction de certaines franges de la population, pour mettre fin à la mode actuelle consistant à manifester, pour réclamer un ministre issu du terroir. Les populations ont le droit de réclamer des infrastructures de développement pour leur région, mais pas d'exiger un ministre qui d'ailleurs, une fois nommé, ne leur servira à rien de façon spécifique, puisque devant être au service du pays, et non au service d'une région.
(4) mettre en location à une compagnie aérienne l'avion de commandement, comme Air Afrique en avait fait la proposition, sans succès, au gouvernement au début des années 80. Avec la clause de remettre l'appareil réaménagé à la disposition du Président de la République, lorsqu'il doit effectuer un déplacement officiel qui s'impose dans l'intérêt du pays. Ce qui est loin d'être toujours le cas.
Ces mesures permettraient de réactiver le budget national, entre autres, sur ses deux volets : a) une réduction des dépenses publiques permettant d'octroyer des dégrèvements fiscaux aux entreprises, pour leur permettre de créer des emplois ; b) une augmentation substantielle des budgets de l'éducation et de la santé, qui sont les sources de ce capital humain incontournable dans une stratégie de développement. Le Japon, pays sans ressources naturelles, a bâti son développement autour du capital humain.
S'inspirer du Japon ! Pourquoi pas ? Mais pas seulement au niveau du foulard.
MAKHTAR DIOUF Chercheur à l'IFAN, UCAD mkdiouf@ refer.sn
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