Amadou Lamine SY Diplômé en administration publique Dakar
28 Juillet 2004
Tout observateur averti pourrait lire, à travers le changement de la dénomination du ministère de l'Education nationale (MEN) en ministère de l'Education tout court, une rupture dans l'offre et la sanction de formation dans notre pays. La suppression du qualificatif «nationale», au-delà d'un changement sémantique, consacre la diversification et l'ouverture du système éducatif sénégalais.
Au cours de ces dix dernières années, le paysage éducatif sénégalais a sensiblement évolué positivement. En effet, par une politique volontariste qui s'est traduite par un accroissement régulier des ressources consacrées au secteur de l'éducation et la formation professionnelle (37,5 % du budget global 2004), nous assistons à une meilleure péréquation géographique et sociale de l'accès. Globalement, le périmètre cartographique scolaire et sa composition sont entrain de connaître une profonde modification. L'ouverture de nouvelles écoles, la politique offensive de scolarisation et de maintien des jeunes filles à l'école, la promotion de l'école dans ce que les Autorités éducatives appellent l'arc de la pauvreté, l'utilisation d'outils novateurs dans la formation (Ntic), Le démarrage des Collèges universitaires régionaux et la modernisation des daaras, le renforcement des capacités des Universités de Dakar et Saint-Louis, entre autres concourent à ces changements.
Mais, le tableau décrit ci-dessus serait erroné et incomplet, si nous oublions de parler du rôle important et charnière du secteur privé dans l'offre de formation nationale. En effet, grâce à une législation plus incitative, adoptée au milieu des années 1990, le Sénégal enregistre un foisonnement d'établissements scolaires de formation de droit privé de tous ordres, surtout dans les grandes villes. Le développement des formations à distance et la délocalisation d'Universités francophones et anglophones à Dakar, constituent de nouveaux phénomènes qui accélèrent et rendent ce mouvement irréversible. A ce niveau, la contraction de la demande de formation découlant du phénomène de vieillissement de la population et la timidité constatée jusqu'à présent dans le développement de la formation continue dans les pays du Nord, favoriseraient ce redéploiement des opérateurs de formation de ces pays sous nos cieux.
D'autant plus qu'il existe une très forte demande de formation dans notre pays, favorisée par la jeunesse de la population, le taux de déperdition scolaire élevé et l'inadéquation du système scolaire national aux besoins des entreprises. En effet, les carences du cadre de formation et la politique restrictive du système éducatif, induite des programmes d'ajustement structurel menés pendant longtemps, ont laissé et continuent de laisser sur le carreau, à toutes les phases du cycle de formation, un stock de population scolaire important de tous les ages et sexes.
Sous réserve des limites discutables, souvent évoquées par les partisans de l'école publique (qualité douteuse des professeurs de l'enseignement privé, complaisance dans la délivrance des diplômes, le contenu et la durée aléatoires des cycles de formation de l'école privée), le secret du développement ultra-rapide du secteur privé dans le domaine de l'éducation réside dans la délivrance d'une formation à la carte. Faut-il reconnaître que l'offre d'une formation éclatée en plusieurs filières professionnalisées répond mieux aux attentes, à la fois des élèves/étudiants et des entreprises. Ce qui nous amène, en passant, à porter un jugement positif sur la réforme du cycle universitaire en Licence-Master-Doctorat (Lmd) ou système 3-5-8, envisagée à la rentrée 2004/2005, plus conforme à cette dynamique. Il est important que les formateurs, qu'ils soient publics ou privés, se rapprochent de l'entreprise, surtout que, les services de formation agissent de plus en plus, ici et ailleurs, comme des prestataires de services.
Subséquemment à la prolifération des établissements de droit privé, l'Etat n'a plus aujourd'hui le monopole de la délivrance des titres sur le territoire national. Cette libéralisation doit être appréciée positivement en ce qu'elle permet entre autres de diversifier les réponses apportées en matière de formation et de soumettre notre système éducatif à une concurrence stimulatrice.
Toutefois, la réussite de ce mouvement nécessite une reconsidération du rôle de l'Etat. En effet, le pullulement de nouveaux opérateurs dans le système éducatif sénégalais ouvre un champ de réflexions dont la prise en compte des conclusions permettrait, sans doute, de mieux maîtriser la dynamique du changement. La qualité de notre système éducatif longtemps vantée, au delà du périmètre de l'offre publique de formation, sera maintenant fortement tributaire de la capacité de l'Etat à assurer la régulation, l'assainissement et la cohérence des interventions. Une approche coopérative et de concertation de tous les acteurs doit être initiée pour maximiser la performance de nos ressources humaines. A ce sujet, la réflexion pourrait porter notamment, dans le désordre, sur les points suivants:
1/ une reconnaissance du rôle des écoles privées dans le système éducatif par un soutien plus conséquentà l'aune de sa contribution à la formation des jeunes ;
2/ la mise en place d'un système d'information performant sur le marché du travail qui permettrait aux opérateurs de formation et aux clients-destinataires de ce service public de prendre la bonne décision; 3/ la mise en place d'un répertoire national dynamique (périodiquement réactualisé) des certifications professionnellesqui permettrait d'aboutir à :
- une bonne harmonisation des titres délivrés;
- un contenu standard de la formation pour chaque type de titre, quelqu'en soit l'opérateur;
- une transférabilité des titres entre les différents opérateurs;
- une meilleure articulation entre les formations publique et privée;
- une reconnaissance des titres délivrés par les opérateurs privés par la Fonction publique (lors des concours de recrutement) et vice versa, d'autant plus que la frontière entre les managements public et privé s'amincit maintenant. N'est-ce pas, dans le secteur public, parle-t-on de pilotage par objectif, de la qualité de l'accueil, de la motivation des ressources humaines, d'indicateurs de performance, de bannissement des initiatives top down, bref de tous les outils et mécanismes qu'on attribuait instinctivement au secteur privé ;
4/ la mise en place d'un système de contrôle du paysage éducatif privé plus opérationnel qui permettrait d'apporter définitivement de l'ordre dans ce maquis de l'enseignement privé. L'éducation est trop importante pour l'avenir d'une nation pour être délaissée à des esprits inexperts et/ou seulement attirés par l'appât du gain facile.
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