La Presse (Tunis)

Tunisie: Au-delà de l'obstacle économique : l'été, saison classique des mariages

Raouf Seddik

28 Juillet 2004


billet

Les statistiques le prouvent : l'âge au mariage recule Ce qui prend la relève, ce sont souvent des difficultés personnelles : difficultés à mettre sa vie en partage avec autrui, c'est-à-dire avec un(e) partenaire, mais aussi avec le groupe social dans son ensemble.

Ce type de problème, en un sens, est caractéristique des sociétés modernes à l'intérieur desquelles la liberté individuelle prime sur la force contraignante des coutumes. Car qui dit liberté individuelle dit aussi choix de vie et exigences particulières dont la compatibilité avec celles de l'autre ne va pas toujours de soi

Si les chiffres sont assez éloquents sur le fait que durant les années passées, Tunisiens et Tunisiennes se sont mis à envisager le mariage beaucoup plus tard dans leur existence, la question relative aux raisons précises du phénomène peut susciter l'interrogation. Cela, non pas en raison d'un manque de sérieux des enquêtes - il n'y a pas du tout lieu de les mettre en cause - mais en raison de la nature foncièrement complexe du sujet sur lequel la personne est invitée à parler. Tout un aspect de la problématique de l'âge du mariage peut d'abord relever d'une forme de confidence dont on doit se demander dans quelle mesure elle peut réellement être obtenue dans le cadre d'une enquête, fût-elle rigoureuse. Certains jeunes, on peut l'imaginer, n'ont pas le désir de s'étendre de façon exhaustive et approfondie sur cette question, car elle renvoie chez eux à des blessures affectives mal fermées, à des déceptions encore vives, voire à des doutes passagers Ensuite, et dans la mesure où le mariage correspond à une façon de marquer son entrée officielle, si l'on ose dire, dans le monde des adultes, la question se pose de savoir sous quel signe cette entrée doit avoir lieu et si elle ne risque pas, surtout, d'être synonyme de perte d'indépendance ou de renoncement à une liberté individuelle acquise. Or, là encore, il s'agit d'un problème par rapport auquel la personne ne dispose pas toujours, ni du loisir ni du recul nécessaire, pour y apporter l'éclairage qui convient.

Bref, qu'est-ce qui garantit que, par souci de commodité, l'on ne préfère pas souvent donner des raisons simples et familières à cette question du mariage pour ne pas avoir à s'étendre sur un sujet, soit parce qu'on ne désire pas en parler, soit parce qu'on ne le maîtrise pas ?

La dernière consultation nationale sur la jeunesse, qui date de l'an 2000, a abordé la question de l'âge au mariage auprès d'un panel de 10.000 jeunes. Pour ces derniers, la cause principale qui explique le fait de retarder l'âge au mariage est d'ordre matériel. Il s'agit, en clair, du coût nécessaire, non seulement à l'organisation de la cérémonie mais aussi à l'installation du jeune couple. Il faut être capable de subvenir aux frais d'un logement tout en ayant eu soin de l'équiper. Or, de ce point de vue, les habitudes et les besoins changent rapidement : chambre à coucher, salle à manger, poste de télévision, cuisinière, mais aussi, et selon les milieux, machine à laver, lave-vaisselle

La deuxième raison invoquée est très liée à la première, à savoir le manque d'emploi. Ainsi d'ailleurs que la troisième : la volonté de poursuivre ses études, puisque des études longues équivalent généralement à une plus grande capacité à faire face aux problèmes financiers. Viennent ensuite, et seulement ensuite, le refus d'assumer la charge d'une famille et, en dernier lieu, l'incapacité de trouver le bon partenaire.

Une autre étude a été réalisée par l'Office national du planning familial en 2001 qui revient sur la question du mariage. Elle confirme la tendance du décalage du mariage au niveau d'un âge plus avancé. On y relève des chiffres particulièrement significatifs, d'ailleurs. Dans la tranche d'âge allant de 25 à 29 ans, la part des célibataires étaient de 51,9% en 1984. Elle est passée à 71% en 1994 et a atteint 86,3% en 2001. Pour les femmes célibataires de cette même tranche d'âge, l'évolution des proportions durant cette période a été de 24,6%, 37,7% et 53,9%.

Dans la tranche d'âge des 30-34 ans, l'augmentation du parti des célibataires est encore plus importante : on passe pour les hommes de 17,7% en 1984 à 31,1% en 1994 et à 51,2% en 2001. Pour les femmes, les chiffres sont de 9,7% en 1984, 18,1% en 1994 et 31,7% en 2001 Ce qui signifie qu'en l'espace de moins de 20 ans, on est passé d'une femme célibataire pour neuf mariées dans cette tranche d'âge à presque une femme célibataire pour deux mariées. Cela représente, en proportion, un accroissement de + 226%. Ce qui ne veut pas du tout dire que cet accroissement ait été négligeable pour les hommes puisque, pour sa part, il a été de + 190%.

Dans les tranches d'âge supérieures, où le célibat tend à devenir plus rare, la même évolution a cependant été observée. Et l'on relève d'ailleurs que, dans la tranche des 40 ans et plus, ce sont les femmes célibataires qui passent devant les hommes, avec 8,9% contre seulement 5,7% parmi les 40-44 ans, 3,9% contre 2,2% parmi les 45-49 ans et 5,5% contre 3% parmi les 50-54 ans. Ceci, notons-le, est une évolution récente qui n'était pas visible avant 2001.

Liens Pertinents

Lorsque l'on observe le phénomène dans sa globalité, on hésite à n'y voir que l'effet de considérations matérielles, même si celles-ci ont incontestablement leur importance. Les problèmes de financement, en réalité, perdent leur sens au fur et à mesure que l'on va vers les tranches d'âge supérieures. Ce qui prend la relève, ce sont souvent des difficultés personnelles : difficultés à mettre sa vie en partage avec autrui, c'est-à-dire avec un(e) partenaire, mais aussi avec le groupe social dans son ensemble. Ce type de problème, en un sens, est caractéristique des sociétés modernes à l'intérieur desquelles la liberté individuelle prime sur la force contraignante des coutumes. Car qui dit liberté individuelle dit aussi choix de vie et exigences particulières dont la compatibilité avec celles de l'autre va pas toujours de soi.

Le niveau d'études atteint par les nouvelles générations de jeunes en âge de se marier contribue de façon importante à forger un profil de partenaires exigeants qui refusent de lier leur destin à celui de quelqu'un qui pourrait manquer à reconnaître leur cheminement propre. Par contrecoup, c'est un nouvel ordre qui se met progressivement en place en matière de rencontre et d'union et auquel adhèrent même ceux qui sont moins instruits parmi nos concitoyens.

Be the first to Write a Comment!

Plus de titres sur allAfrica.com

Copyright © 2004 La Presse. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.

AllAfrica - All the Time

SELECT
SELECT

Le top des actualités: Tunisie

Rubriques