Notre Voie (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Filière ananas et bananes : les importateurs paient les planteurs au rabais

Dossier réalisé par Félix Teha Dessrait

29 Juillet 2004


La filière ananas et banane traverse actuellement une passe difficile. A cause fondamentalement des prix au bas du creux malgré les efforts consentis par les planteurs ivoiriens en matière de qualité. C'est le désarroi dans leurs rangs.

Plus rien ne va dans la filière ananas et banane. Et les propos de M. Aka Arnaud, gros planteur d'ananas et de banane à Bonoua, région productrice de ces denrées par excellence, édifient à plus d'un titre. "Si les importateurs veulent qu'on tombe pour venir planter à Bonoua, nous n'accepterons pas. Nous userons de tous les moyens pour les en empêcher. Ce sont leurs parents qui plantent ici. Ils sont en amont et en aval. Nous connaissons leur politique. Si on tombe, ils tombent". Que veut dire, en clair, M. Aka Arnaud, qui se trouve être aussi le trésorier général du Collectif des planteurs d'ananas et banane de Côte d'Ivoire (COPLACI)?

En effet, ce syndicaliste interrogé dans ses plantations à Bonoua (une région qui représente 80 % de l'offre du pays) impute la dégringolade actuelle des prix de l'ananas et de la banane sur le marché international aux importateurs. Mais pire, il estime que cela se fait à dessein. Pour permettre aux opérateurs économiques européens présents dans la filière de la récupérer si les opérateurs nationaux chutent. Tout comme Arnaud Aka, bien d'autres opérateurs nationaux sont animés du même avis.

Pourquoi les planteurs accusent

Les planteurs de la filière sont aujourd'hui unanimes pour dire que les importateurs cassent le sucre sur leur dos. C'est-à-dire qu'ils les grugent. Etant donné que les importateurs paient leurs produits à vil prix malgré les efforts consentis en matière de qualité. Notamment, la facilité d'embarquer au quai fruitier. Toute chose qui écarte le risque d'avarie jusqu'à destination dans les ports européens.

Fondamentalement, ces efforts se résument à la traçabilité qui consiste pour chaque produit à retracer son itinéraire technique. Pour savoir quand est-ce qu'il a été planté? Quels sont les différents apports en matière d'intrants? La date à laquelle le fruit est coupé, le nom de la station de conditionnement et l'heure de conditionnement, l'heure d'arrivée au port et de son embarquement dans le bateau. A la lecture de cet itinéraire symbolisé par le système code barre, on a toutes les informations concernant les fruits acheminés. Mais malheureusement, ces efforts liés à la traçabilité ne portent pas fruit.

Comme l'explique de façon formelle M. Emile Nanga, secrétaire général de l'organisation centrale de l'ananas et banane (OCAB). "A chaque fois que nous avons des gains de productivité, ces gains ne nous profitent pas. Parce que tout ce que nous faisons améliore plutôt le confort des importateurs au niveau de la commercialisation. Ce qui devrait se traduire également par l'amélioration des gains", dénonce-t-il avec un brin d'amertume. Mais ce n'est pas tout. "Aujourd'hui, la qualité de l'ananas est passée de bonne à très bonne. Il y a un écart au niveau des prix entre les produits d'Amérique Latine et ceux que nous fournissons. Finalement, on a l'impression que nous subventionnons l'ananas consommé en Europe. C'est-à-dire les gens nous achètent des fruits de très bonne qualité moins chers et on achète des fruits en provenance d'Amérique Latine plus chers. Nous ne voulons plus marcher dans ce schéma là. C'est pourquoi les planteurs se réunissent ces jours-ci", poursuit amer le haut responsable de l'OCAB.

Les réunions en question portent notamment sur le système de vente à la commission. Ce vieux système qui justement est à l'origine des malheurs des planteurs ivoiriens. Ils ne cachent d'ailleurs plus leurs intentions de tourner le dos au système de vente à la commission.

La volonté d'aller aux prix fermes

Qu'est-ce qu'une vente à la commission ? Avant d'arriver à la nouvelle politique de commercialisation dont parle de plus en plus les planteurs et qui se résume à la vente ferme, il ne sera pas inutile d'expliquer ce que recouvre la vente à la commission. En effet, ce processus est une vieille tradition dans le marché des fruits et légumes. C'est-à-dire, quand vous apportez vos produits, vous ne savez pas à quel prix ils seront vendus. Le commissionnaire reçoit le produit, déduit toutes les charges et il vous retourne le solde s'il y en a. Généralement, les comptes de vente sont très faibles ou négatifs.

M. Adiko Ehouman Mario Patrick est président du COPLACI. Voilà ce qu'il dit à ce sujet: "Le problème clé jusqu'à ce jour est la vente à la commission. Parce que lorsque le vendeur vend le produit et prend 6 % de la vente nette pour ses charges sans nous rendre compte en matière de facture, ce n'est pas normal". "En vendant à la commission, il devrait le faire en nous faisant parvenir des factures. Or, ce n'est pas le cas. Il établit des factures lui-même et lorsqu'on réclame les factures de vente, cela provoque des histoires entre l'importateur et le producteur", poursuit-il.

C'est donc pour faire face à tous ces problèmes que les planteurs appellent aujourd'hui de tous leurs voeux l'instauration du système du prix ferme ou négocié. C'est-à-dire, avant que le fruit ne soit exporté, le planteur connaîtra déjà son coût. "L'OCAB va bientôt convoquer une réunion de tous les présidents des structures ananas et banane pour une décision collective concernant la vente ferme. Là, on saura à quel prix le produit sera vendu", annonce M. Adiko Ehouman Mario Patrick.

Toutefois, il faut le dire tout de suite, les planteurs devront se préparer pour embrasser un tel changement. Dans la mesure où il ne sera nullement sans conséquences.

Se trouver des financements

Les planteurs sont convaincus que s'ils veulent demeurés dans l'ancien système, ils "disparaîtront". D'où l'exploration de la voie de vente ferme. Cela suppose que ceux-ci doivent renoncer absolument aux avances financières des importateurs auxquelles ils sont quasiment abonnés.

Les banques étant réticentes à agir dans cette filière pour la simple raison qu'elle concerne des denrées périssables. Les planteurs d'ailleurs sont bien conscients des difficultés qui les attendent. "Aucune banque ne veut subventionner l'ananas et la banane. Donc, chaque fois, nous avons recours aux commissionnaires pour prefinancer nos activités. Bien souvent, s'ils préfinancent à hauteur de 10 millions de FCFA par exemple, ils te tendent une facture de 40 millions de FCFA. Si bien qu'on se retrouve endetté, surendetté perpétuellement", raconte le président du COPLACI. "C'est ce système suicidaire que nous voulons arrêter. Et l'OCAB devra trouver des financements pour soutenir les coopératives parce qu'elles ne demanderont plus d'argent aux commissionnaires pour prefinancer quoi que ce soit", prévient M. Adiko Mario.

Pour lui, ce changement est le seul moyen pour s'imposer sur le marché international. La balle est donc dans le camp des planteurs. Qui doivent impérativement constituer un fonds de roulement.

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