Saphie Ly
29 Juillet 2004
billet
Madiambal aura chauffé le cachot pour Mahmout. Bateau départ, bateau costé Sale temps pour ceux qui ont des idées et veulent les faire prospérer, journalistes ou politiques.
Interdit d'être solidaire. Tenez-vous le pour dit. L'exemple a valeur pédagogique. Le message est envoyé à la classe politico-médiatique considérée trop turbulente, trop vocale. Symboliquement, l'acte est fort. Brutal même. Le verbe, la pensée, sous deux formes, embastillés. Hier, un journaliste sous mandat de dépôt avec interdiction de communiquer avec la presse, pendant 17 jours. Aujourd'hui, un politique puni de six mois de prison ferme, pour « outrage » à agent. En d'autres termes, pour ce qu'il lui aurait dit. « Outrage à » encore un archaïsme puisé dans un arsenal qui dépareille toute démocratie moderne. La susceptibilité est pourtant une disposition d'esprit démodée et discréditée depuis longtemps, surtout dans l'espace public.
On est bien tous d'accord que le Sénégal a besoin de retrouver le sens de l'ordre et de la discipline. Mais autorité n'a jamais rimé avec brutalité, sauf dans la tête de despotes. S'il a été établi qu'il y a eu voie de faits, que Mahmout Saleh et son garde du corps ont effectivement porté la main sur un policier, alors il est heureux que justice soit dite et que la loi leur soit appliquée. Mais il est tout de même étrange qu'avec le peu de systématisation qui la caractérise, la justice ait non seulement choisi de sévir dans ce cas précis, comme par hasard, à l'encontre d'un homme politique visible, audible, très vocal et qui, par-dessus le marché, a eu le mauvais goût de quitter bruyamment le camp présidentiel récemment. Il est tout de même étrange qu'une peine aussi lourde vienne sanctionner ce qui, somme toute, n'est qu'un échange de mots. Cela dans un contexte déjà très chargé et à la sensibilité à fleur de peau.
Affaire politique ou juridique ? On crée et entretient la confusion, l'amalgame. Mais, la marge d'erreur est inexistante, l'affaire est bien politique. Le message aux politiques et aux journalistes très clair. Aux alliés de la Cap 21 et au Cpc : attention.
Pourquoi ce confusionnisme ? Permettre de mettre deux pouvoirs aux ordres. Ou plutôt les mettre dans l'ordre monarchique anticonstitutionnel qui tente de s'instaurer : les pouvoirs exécutif et judiciaire.
Plus grave : au-delà du trouble politique que cela jette sur une classe dont les nerfs et les acquis son mis à rude épreuve, on ne peut être insensible devant le sort qui est fait à la justice depuis peu. Elle est, de toute évidence, la proie de jeux dangereux. La proie de X, la proie d'un prédateur masqué, bien que connu : le pouvoir politique.
X et Rex dirait l'autre turbulent, Talla Sylla.
X, main invisible du politique qui attaque sans se découvrir, s'abat comme le glaive d'une justice non pas impartiale, mais aveugle, à la vision obscurcie par un glaucome à angle fermé, maladie insidieuse s'il en est qui réduit lentement et sûrement le champ de vision ? Comme les oeillères assurent la docilité du cheval auquel son maître indique la voie. Comme Rex ne reconnaît que la voix de son maître
Rex, visible et identifié mais contre qui la justice ne fera rien.
L'arbitraire s'installe, manipulé par X, drapé dans le grand manteau du politique qui prend goût à prononcer des sentences. A dire le Droit. A disposer du droit des hommes et des femmes d'aller et de venir, de disposer de leurs biens, de compter le temps qu'ils ou elles passeront avec leurs enfants au parloir. De la possibilité de chacun ou de chacune de déployer leurs intentions, projets et potentiels pour le Sénégal en toute liberté. Cela s'appelle du pouvoir. Pseudo-judiciaire, para-judiciaire, extra-judiciaire. Cela s'appelle du pouvoir absolu. Cela s'appelle de l'abus de pouvoir. Cela s'appelle de la régression.
Malheureusement, trop d'affaires récentes viennent illustrer cette nouvelle manière de gouverner et d'administrer les citoyens sénégalais du troisième millénaire.
Mahmout Saleh : six mois ferme et une amende, pour une affaire cousue de gros fil politique blanc. La justice instrumentée pour neutraliser les adversaires politiques.
Madiambal Diagne : en défi de disposition de loi, ce journaliste est sommé de livrer sa source d'information. 17 jours de cachot et une liberté provisoire. Pour ôter tout sens à la justice.
Yankhoba Diattara : justice privée, relevant du même cercle de pouvoir. Après avoir brandi des vocables et un arsenal juridique (discipline, commission, appel, etc.), voilà que l'affaire devrait se régler dans le goût de l'époque, par une demande de grâce à un Secrétaire général.
Pape Samba Mboup : au-delà de la justice étatique, la justice de l'opinion et la morale avait disqualifié l'homme accusé de comportement immoral par tant de témoins. Voici qu'un décret, signé d'un homme, balaye d'un revers de plume la sentence unanime. Tout de même avec l'aide d'un avocat commis par X. Triste tentative d'y mettre les formes
Mbaye Jacques Diop : en dépit d'une autre affaire de moeurs qui menace de surgir dans le cas du Rufisquois, en dépit de sentences de justice prononcées il y a bien moins de 35 ans, par un autre décret, il vient d'être nommé président du Conseil de la République.
L'Alternance avait promis le rétablissement d'un ordre de droit
Nous aurions tous dû relire, alors, « La République des animaux » de Georges Orwell. Cet essai politique où l'écrivain visionnaire narre la naissance d'une république fictive dans une ferme après la révolution menée avec succès par les animaux contre les fermiers humains. Il ne s'écoula que peu de temps avant qu'une espèce d'animaux, les cochons, ne se cache dans une pièce inaccessible de la maison pour s'entraîner, en secret, à marcher sur deux pattes et ressortir quelques jours plus tard pour annoncer aux autres animaux restés dans la cour « quatre pattes, c'est bien, deux pattes, c'est mieux. Désormais, seuls ceux qui marchent sur deux pattes pourront donner des ordres »
Rex est à quatre patte. X ? On ne sait pas. On ne le voit pas. Mais il donne des ordres.
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