Fraternité Matin (Abidjan)

Ghana: Accra III : la balle est dans le camp des politiques

Michèle Pepe

29 Juillet 2004


Abidjan — Tout le programme initial est mélangé", confiait, avec dépit, en mai dernier, un responsable du Bureau national d'études techniques et de développement (BNETD), structure chargée de la réhabilitation des sites de regroupement et de désarmement. Tout est en effet "mélangé", depuis que le Premier ministre du gouvernement de réconciliation national a annoncé, le 20 février dernier à Bouaké, que le désarmement commencerait le 8 mars 2004.

C'était à l'occasion de la remise symbolique des sites de désarmement de la zone centre (Yamoussoukro, Bouaké, Daoukro). Depuis lors, tout le processus s'est enrayé, pour finalement se bloquer et tomber durablement en panne. "C'est une décision unilatérale"; "nous n'avons pas été consultés"; "nous ne sommes pas concernés"

Telles ont été les réactions de la branche politique des Forces nouvelles. Qui, face à la réaction mitigée, voire embarrassée de sa branche militaire, a pris les choses en main, en renvoyant le Premier ministre et la Commission nationale de désarmement, de démobilisation et de réinsertion (CNDDR) dans les cordes, puis à la case départ. Mécontent de l'attitude jugée trop conciliante des militaires représentant les Forces nouvelles (FN) à la CNDDR et au Comité technique opérationnel (CTO), Soro Guillaume, secrétaire général des Forces nouvelles, les a écartés; pour lui-même prendre la tête d'un comité réaménagé, chargé de (re)discuter les modalités du désarmement.

Du côté des Forces nationales de défense et de Sécurité (FDS), le scepticisme le disputait à la prudence et à l'agacement. D'autant que les ex-rebelles ont fini par rompre le dialogue officiel, avant de se retirer des différents groupes de discussions, à partir du 25 mars dernier. Plus de réunion à la CTO, plus de réunion à la CNDDR et plus de réunion quadripartite avec les Forces impartiales (Licorne, Miceci, Munici puis Onuci). Et pourtant, sur le papier, le processus de désarmement était réglé comme sur du papier à musique. Consensuellement élaboré par les forces en présence, le chronogramme des actions à mettre en oeuvre, pour aboutir au désarmement et à la réunification du pays, était parfaitement huilé. Après des jours et des nuits de négociations, les ex-belligérants s'étaient mis d'accord sur des catégories de combattants à désarmer et à démobiliser, sur les critères d'éligibilité au DDR et sur le déroulement précis du processus de désarmement. Des points à controverse, tels que le désarmement des forces régulières, la démobilisation des 4000 recrues des Fanci, et le démantèlement des milices, a fait l'objet d'un compromis : les forces armées régulières retournent en caserne, les recrues d'après le 19 septembre 2002 sont démobilisées, les milices et autres Dozos sont démantelés. En outre, ont convenu les ex-belligérants, ceux des ex-combattants qui rempliront les critères d'éligibilité à la nouvelle armée ivoirienne- prévue pour voir le jour après la guerre- seront recrutés, dans le cadre d'une Commission mixte. Tout cela se fera après le vote de la loi de programmation militaire, en cours d'élaboration.

Ces points d'accord, conclus après de long mois de concertation, ont été consignés dans un document- référence appelé "Plan conjoint des opérations". Ce "Guide" technique des opérations a été finalisé et paraphé par les différentes forces en présence, à l'issue d'un conclave organisé à Yamoussoukro, les 7, 8 et 9 janvier 2004, sous l'égide de la CNDDR, grâce à un financement du programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Confiant dans l'avenir, le président de la CNDDR, Alain Donwahi affirmait au Premier ministre Seydou Diarra, le 9 janvier à la cérémonie de clôture : "les documents (le plan conjoint) vous donnent le feu vert pour commencer le DDR".

Tout autant optimiste que le président de la CNDDR, le Premier ministre Diarra- à qui le paragraphe 8 du chapitre 3 de l'Accord de Linas-Marcoussis commande de mettre en oeuvre le processus de désarmement- déclarait aux ex-belligérants : "Combattants des deux forces, frères d'armes d'hier, frères d'armes de demain, la paix par nature est difficile. Les fins de guerre le sont encore plus! Car, généralement, c'est à la fin de la belligérance, de toutes belligérances, que prospère le mieux la méfiance, naissent de nouveaux appétits, et s'aiguise l'âpreté des opportunités! Résistez donc à la tentation du feu et des plombs! Tenez bon! Ensemble gardons le cap de la paix! Ce ne sera pas facile ! je le sais, pour être moi-même au quotidien et ce, depuis un an maintenant, l'objet d'humeurs de toutes sortes. Mais il faut tenir bon! Tenir parce que la paix signifie patience, elle signifie aussi endurance, et elle est toujours persévérance!"

Plus de 6 mois après ces déclarations de bonnes intentions, les militaires se sont effacés devant les "politiciens" et la CNDDR est dans ses petits souliers.

Plus rien ne bouge. Car, les Forces nouvelles font du règlement des préalables politiques qu'elles ont posées- mise en oeuvre des réformes politiques prévues dans l'Accord de Marcoussis- une condition sine qua none à la reprise du processus de désarmement. Du coup, la réunion d'aujourd'hui, dite d'Accra III, qui n'est rien d'autre qu'un remake de Linas-Marcoussis et de Kléber, est perçue comme l'arche de Noé qui va sauver le processus de paix du jeu trouble des "politiciens". Au risque de mettre, pour longtemps, la Côte d'Ivoire sous tutelle internationale.

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