Fraternité Matin (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Sébastien Dano Djédjé, ministre de la réconciliation nationale" Notre rôle, c'est de venir parler franchement avec nos frères"

Interview réalisée à Bamako par Abel Doualy

29 Juillet 2004


interview

Abidjan — ·M. le ministre, qu'avez-vous retenu des travaux de la 3e session de la grande commission mixte de coopération ivoiro-malienne à laquelle vous venez de prendre part ?

Je suis heureux de faire partie de cette mission à Bamako conduite par le ministre d'Etat, ministre des Affaires étrangères.

M. le ministre, qu'avez-vous retenu des travaux de la 3e session de la grande commission mixte de coopération ivoiro-malienne à laquelle vous venez de prendre part ?

Je suis heureux de faire partie de cette mission à Bamako conduite par le ministre d'Etat, ministre des Affaires étrangères. Les liens ancestraux de fraternité et d'amitié que nous avons avec le peuple malien nous obligent à aller toujours plus loin avec ce peuple-là. Depuis un certains temps, les rapports commerciaux entre nous ont été quelque peu perturbés par la crise que nous connaissons en Côte d'Ivoire. Il est donc bon qu'on revoie tout cela afin de fixer des horizons nouveaux. Nous avons été reçus en frères par le gouvernement et le peuple du Mali qui, eux-mêmes attendaient beaucoup la reprise de la grande commission mixte de coopération.

Quand on parle comme le ministre malien des Affaires étrangères de dédommager les victimes civiles de la rébellion et ses conséquences en Côte d'Ivoire, comment le ministre de la Réconciliation nationale que vous êtes, accueille-t-il cela ?

La recherche de solution de sortie de cette crise conduit chacun à émettre des idées. Il nous appartient à tous de sélectionner ces idées et retenir ce qui est d'intérêt commun. De façon générale, l'indemnisation concerne toutes les victimes. En Côte d'Ivoire, nous sommes en train de réfléchir sur la meilleure façon d'indemniser les victimes de guerre. Le ministre malien des Affaires étrangères a émis l'idée et nous y pensons puisqu'il y a même un ministère chargé des victimes de guerre qui nous proposera un texte de loi que nous allons examiner et qui devrait préciser les choses. En tout cas, personne ne sera lésée.

Les propositions de sortie de crise faites par certaines personnes donnent parfois le sentiment que la réconciliation nationale et la réunification du pays pourraient se faire au détriment de la souveraineté de la Côte d'Ivoire.

Je ne pense pas du tout que l'on puisse brader la souveraineté de l'Etat de Côte d'Ivoire. Sans cette souveraineté, nous n'existons plus en tant que l'Etat de Côte d'Ivoire. Personne ne peut donc remettre en cause cette souveraineté et ceux qui nous aident savent bien cela. Les Ivoiriens ne doivent pas se laisser troubler inutilement par ce faux débat. Notre problème c'est que notre pays est divisé en deux de sorte que l'Etat n'exerce pas suffisamment son autorité sur une partie du territoire.

Nous devons tout faire pour retrouver l'unité du pays afin de faire régner l'autorité de l'Etat sur l'ensemble des 322.462 km' qui font notre pays. Quand on parle de réunifier le pays, certains pensent qu'on le dit pour faire plaisir au président Gbagbo ou dans son seul intérêt. Avec ou sans Laurent Gbagbo, la Côte d'Ivoire doit retrouver son unité et doit exercer son autorité sur l'ensemble du territoire. Cela est, à mon sens, non négociable. L'enjeu est qu'un mur de méfiance s'est dressé entre les Ivoiriens et entre la Côte d'Ivoire et certains de ses voisins. C'est ce mur qu'il faut briser. C'est pour cela que nous entreprenons toutes ces démarches. La commission mixte fait partie des mesures à prendre pour que, de façon confiante, on reprenne les autres aspects.

Moi-même j'effectuerai bientôt une mission à Bamako et à Ouagadougou pour essayer d'échanger avec les uns et les autres afin de leur enlever tous les préjugés qu'ils ont sur la Côte d'Ivoire et qui ont été inventés de toutes pièces parce qu'ils servent certaines personnes. Notre rôle c'est de venir parler franchement avec nos frères pour leur dire qui nous sommes, ce que nous voulons pour notre pays. C'est la meilleure façon de faire renaître la confiance pour notre marche commune vers le développement de nos Etats respectifs. Pour me résumer, la souveraineté de la Côte d'Ivoire ne saurait être bradée par qui que ce soit.

Il a également été question des accords de Linas-Marcoussis qui posent problème et pour lesquels un autre sommet est prévu à Accra ce 29 juillet 2004.

Je suis toujours amusé quand, lors des différentes rencontres, certains parlent des Accords de Marcoussis comme s'ils étaient une Bible. Je ne sais pas si ceux qui le font veulent se donner bonne conscience vis-à-vis de l'opinion publique. Moi, je sais qu'on est en crise en Côte d'Ivoire. Que faire pour en sortir ? Par l'application intégrale de Marcous-sis ou par l'ensemble des propositions faites par les uns et les autres ? Les Accords de Marcoussis sont-ils utilisés comme un instrument de sortie, adaptable à cet impératif ou est-ce une finalité ?

C'est ce genre de questions qu'il faut se poser de façon intellectuelle et politique. Il est bon qu'on s'asseye pour se pencher sur ces questions. Malheureuse-ment, dès qu'on se retrouve dans les forums, certains clament Marcoussis comme seul moyen de sortie de crise. J'ai entendu cela plusieurs fois comme au cours de la présente commission mixte. Et cela est propre aux gens qui sont à l'extérieur et qui pensent qu'on peut s'asseoir dans un bureau puis régler la crise ivoirienne. L'expérience sur le terrain nous a montré que cela est difficile. C'est parce que l'expérience sur le terrain n'est pas suffisamment prise en compte que la sortie tarde à venir. On a voulu faire les choses de façon mathématique, en déphasage avec la réalité du terrain. Il est temps qu'on colle à cette réalité du terrain pour une solution durable. Et je souhaite qu'Accra III puisse réfléchir dans ce sens. Les Accords de Marcoussis sont là et la réalité est là. Que doit-on faire pour aller à la paix ? J'ai même le sentiment que c'est parce qu'on applique Marcoussis qu'il y a tous ces blocages que nous connaissons.

J'ai toujours dit que nous avons connu trois étapes dans la crise ivoirienne : la résistance à la pression extérieure ; la tolérance pour rechercher la paix en faisant quelques concessions. Puis il y a eu la période d'une véritable adhésion des Ivoiriens au processus de réconciliation. C'était avant le 25 mars 2004 (date de la marche interdite, mais organisée par le " G7 "). J'ai donc foi en une sortie de crise. Mais je pense que chacun doit mettre du sien dans l'application des accords de Marcoussis.

A vous entendre, on a le sentiment que vous avez failli par moments vous décourager et désespérer du processus de paix en Côte d'Ivoire .

Tout à fait ! Il m'est arrivé de me poser la question de savoir pourquoi je me fatigue ? Car on a parfois l'impression que non seulement on ne vous écoute pas, mais certains se moquent de vous. Pour eux, vous perdez notre temps à prôner la réconciliation nationale. J'ai fait cette expérience surtout avec les hommes politiques. Mais, de nature je suis opiniâtre, voire têtu quand je pense que je suis le vrai. Ce qui me réconforte surtout c'est quand je suis sur le terrain en face des pauvres populations qui sont les vraies victimes de la guerre et qui veulent la paix et la réconciliation.

Au terme de cette 3e session de la grande Commission mixte Mali-Côte d'Ivoire et à quelques heures d'Accra III, avez-vous des recommandations particulières ?

La crise ivoirienne ne peut être totalement réglée tant que les pays voisins, ne sont pas profondément impliqués dans cette résolution. Ce qui fait la particularité de la Côte d'Ivoire c'est qu'elle abrite les ressortissants du monde entier. Tous ceux qui ont connu des guerres chez eux sont chez nous. Notre petit éternuement enrhume toute l'Afrique. C'est en cela qu'il est bon que les dirigeants et Chefs d'Etat soient les bienvenus dans la recherche de solution à la crise ivoirienne. Il est surtout souhaitable que le Mali et le Burkina Faso soient les premiers à nous aider à sortir de la crise. A la veille d'Accra III la réactivation des commissions mixtes avec le Burkina Faso et le Mali est à saluer de même qu'il est à souhaiter que le sommet Accra III soit celui qui, parce qu'il posera les problèmes avec franchise et honnêteté, apportera une solution durable à la crise. Tous les pays doivent conjuguer leurs efforts pour le succès du processus DDR qui conditionne tout le reste. Il faut faire le désarmement pour aller aux élections qui seules, peuvent nous faire sortir de cette crise.

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