Haman Mana
5 Août 2004
billet
Kinshasa — Ombres et contres-jour d'un personnage qui, à lui tout seul, est l'incarnation des contradictions de l'ex-Zaïre
Dans les films de série B made in Hong Kong de nos jeunesses troubles, il y avait à tous les coups celui qu'on désignait le "chef bandit", le méchant, avec à ses côtés, son "bras droit" et son "bras gauche", lieutenants incontournables dans les tueries et rapines. En appliquant à Mobutu Roi du Zaïre, le film à succès du Belge Michel Thierry, cette grille de lecture restée indélébile dans notre subconscient, Mobutu, dans le rôle du caïd, aurait sûrement, pour acolyte, le nommé Sakombi, grand initiateur et exécuteur à l'occasion, des oeuvres du mobutisme. Dans ce film, on aperçoit ce qui n'est qu'un détail de cette fresque inénarrable que furent les trente années de pouvoir du maréchal Mobutu Sese Seko Waza Banga sur ce pays-continent au coeur de l'Afrique, et qui est à ce jour, le résumé même des contradictions du monde Noir. 1970. L'homme fort de Léopoldville, qui avait pris le pouvoir cinq années plutôt, lance dans le pays, le "Retour à l'authenticité", une manière d'africanisme nimbé de totalitarisme, le tout baignant dans un culte de la personnalité porté à son paroxysme. La République du Congo devient le Zaire, la capitale Léopoldville devient Kinshasa, les citoyens sont priés de se débarrasser de leurs prénoms européens pour adopter des patronymes authentiquement africains, le costume cravate à l'occidentale est banni au profit de "l'abacost", la veste d'inspiration maoïste, le chef de l'Etat est promu au rang de divinité et traité comme tel
Le grand théoricien de toute cette "zaïrinisation" est un fringant quadragénaire, Lumumbiste aux années ardentes de l'indépendance, et qui vient d'être promu au poste de "Commissaire d'Etat à l'orientation Nationale et à l'information". Sakombi Inongo, pendant les vingt cinq années qui suivront, ne quittera plus les hautes sphères du système Mobutu : membre du Comité central du Mouvement populaire pour la révolution, parti unique (on était membre du Mpr depuis le sein de sa mère, clamait alors la propagande officielle) ; commissaire d'état (ministre) à la Jeunesse et aux Sports, Secrétaire national à la Jeunesse du Mpr, ambassadeur à Dakar puis à Paris A la chute de Mobutu, Sakombi, comme par enchantement, se retrouvera dans le camp de ceux qui instruiront à charge le Mobutisme, mais cela est une autre histoire
Juillet 2004. Grand Hôtel Kinshasa. Dans l'un des salons de l'établissement, un sexagénaire est attablé. L'homme est vêtu avec cette sobriété qui est marque de distinction : un costume trois-pièces bleu à rayures blanches, une cravate austère, de fines bottines. L'homme porte plutôt bien ses soixante-quatre ans : les tempes juste un peu grisonnantes, cette expression sereine, ce visage sans la moindre ride. A coup sûr, la nature a été généreuse avec lui. Dans le Congo d'aujourd'hui, il est vice-président de la Haute Autorité des médias, l'une des institutions mises sur pied pour la transition dans le pays. Tous ceux qui s'approchent de lui ont d'abord et toujours l'embarras du titre : Certains lui donnent " M. le Ministre ", d'autres, du "pasteur", d'autres encore du "évangéliste"
Lorsque je lui demande comment il souhaiterait que je l'appelle, il simplifie les choses : " M Sakombi, tout simplement, dit-il dans un sourire avant de ponctuer : je suis pasteur. J'évangélise. J'ai mon église et mes fidèles, je leur enseigne la parole de Dieu tous les jours ". Puis, allant du coq à l'âne : " j'ai vécu à Dakar autour de 1977. Une belle époque : le foisonnement intellectuel était à son apogée. C'est en ce temps-là que j'ai lancé l'idée de la ligue des Etats noirs qui devait faire le contrepoids à la Ligue arabe. Si cette idée là avait été suivie par nos chefs d'Etat, peut-être aurions-nous un autre continent aujourd'hui ? "
L'homme parle avec conviction, en requérant du regard l'approbation de son interlocuteur
- Et le Mobutisme alors ? " Nous en reparlerons, soupire-t-il calmement, en tendant un numéro de téléphone, avant d'ajouter : mon secrétaire particulier vous arrangera un rendez-vous. Je suis très occupé, voyez-vous ? "
Puis l'homme se lève, comme pour faire comprendre que la conversation continuera seulement plus tard. Appel le lendemain de Dominique Sakombi, aux fins de rassurer :
- Jeune homme, je vais trouver un moment pour discuter avec vous. Comme je vous l'ai dit, mon particulier appellera pour vous préciser le lieu et l'heure.
Il n'y aura plus d'appel On peut le comprendre : l'évocation de ce passé-là n'enthousiasme plus le "frère Jacob" (comme il aime à se faire appeler par ses ouailles), grand gourou de "La Voie de Dieu", l'une des sectes parmi les plus florissantes de la capitale de la Rdc Il faut aller chercher dans l'édition de juin 98 du mensuel Le Soft, pour retrouver, dans une interview de Sakombi, l'évocation en des termes de son cru son passé : "J'étais mobutiste et je ne le suis plus. J'aimerais que vous sachiez que c'est moi qui ai inventé le terme mobutisme ( ) Le président Mobutu avait été informé par Dieu sur ce qui lui arriverait s'il ne se convertissait pas et n'abandonnait pas ses liens fréquents et profonds avec les occultistes de tous bords, notamment des magiciens, des sorciers, des féticheurs, des marabouts, etc. Mais qu'il aurait la vie sauve, c'est à dire qu'il serait guéri s'il acceptait Jésus-Christ comme son sauveur personnel et qu'il mourrait dans la gloire s'il abandonnait sa voie. Mais au cas contraire, il échouerait dans toute démarche politique, il quitterait le pouvoir, serait malade, et il en mourrait ayant tout perdu." Par ces temps où les anciens barons du mobutisme sont, soit par delà le Congo, par peur des représailles, ou sont dans les prisons du nouveau pouvoir de Kinshasa, l'homme qui est le doctrinaire même du régime déchu est invité à la table de Laurent Kabila. Lui seul sait trouver une explication à cet étonnant revirement de situation : "J'ai connu Kabila pendant que nous combattions, lui comme maquisard, moi comme dirigeant politique. Je le connaissais aussi, puisque je suis un vieux lumumbiste moi-même.
Je fus le premier vice-président de la jeunesse du Mouvement national congolais de Lumumba à Kinshasa en 1959- ( ) Une nuit à Kinshasa, pendant nos longs, nombreux et importants entretiens, il me dira que je suis un homme d'Etat, que j'avais beaucoup fait pour notre pays, j'avais dénoncé le mobutisme que j'avais créé, j'avais apporté la parole de Dieu au peuple, et par conséquent, il souhaitait que je lui apporte ma collaboration et que nous puissions travailler ensemble, d'autant plus que ma parole est sacrée parce que je me réfère à Dieu. Il m'a demandé de m'occuper de la communication, car notre image était au creux de la vague". Pour le reste, les journalistes kinois se souviennent de l'épisode ministériel de Sakombi auprès de Kabila comme étant l'un des plus répressifs à jamais connus par le pays : journalistes emprisonnés, journaux et radios privés interdits, passages à tabac
Le 17 janvier 2001, à l'assassinat de Kabila, le "Mzee" (le vieux, petit nom affectueux, trouvaille une fois de plus de Sakombi) le ministre de l'Information se payera un dernier mensonge d'Etat : le démenti formel et ferme sur la mort de son patron qui, rassurait -il, se faisait soigner dans une clinique de Harare De proches témoins affirment qu'à l'arrivée de Joseph Kabila, Sakombi le baptisa "Junior", mais le fils de l'autre n'apprécia pas. L'idéologue de Mobutu et de son tombeur sera remercié dans la toute première charrette opérée par le fils. Sans ciller, l'évangéliste s'en retournera retrouver ses fidèles, qu'il n'avait d'ailleurs jamais quittés.
Mais on ne saisira jamais la personnalité troublante de Dominique Sakombi Inongo, si l'on ne visite pas "Les magiciens du repentir" (les confessions du frère Dominique) ; un ouvrage de Pius Ngandu Nkashama (L'Harmattan 1995, 176 pages). Dans lequel on tombe sur des aveux surprenants. Mais plus troublants encore, sont ceux-ci, qu'il a faits dans un autre ouvrage, "La société zaïroise dans le miroir de son discours religieux " : "Pendant vingt ans, j'ai fréquenté les magiciens des Indes et d'Israël, des marabouts du Sénégal et de Guinée, des sorciers du Bas-Zaire et de l'Equateur. J'étais devenu l'incarnation de Satan. J'étais porte-parole du gouvernement. Tous les communiqués, je les "travaillais" sataniquement, avant que le peuple ne les écoute, afin qu'il soit envoûté."
Les expériences personnelles de l'homme qui avoue avoir communié avec Satan relèvent plutôt d'un univers étonnant : "Au moment de rentrer, la valise s'ouvrit toute seule. Je vis la grosse tête d'un boa de huit mètres. Le boa me regarda. Il avait des yeux de femme. A sa queue était attachée une enveloppe comme celle que m'envoyait Elise, la secrétaire de la maison de la magie.
Dans l'enveloppe, il y avait une lettre : c'est moi Elise. Les yeux que tu vois sont les miens. Tu dois rester ici pendant trois jours. Tu ne mangeras pas ; tu resteras nu ; et je ferai de toi tout ce que je voudrai. Le boa s'enroula autour de moi. Il me souleva jusqu'au lit. Il se mit à jouer avec moi. Il commença à me lécher tout le corps. Il prit ma langue dans la sienne et l'enroula. Je ne peux vous décrire comment ce boa s'est joué de moi. Le troisième jour, le boa n'avait plus les yeux d'Elise. Je fis venir mon garde du corps pour le tuer. Dans la tête du boa, je trouvai une bague qui devint ma protection". Il y en a d'autres, de plus terrifiantes encore, comme l'histoire de cette mallette acquise par Sakombi en 1983, et qui pouvait multiplier les richesses à l'infini, mais avec pour condition, le sacrifice de deux enfants chaque année On sort de l'univers "sakombien" bouleversé, tout en ayant la conviction que l'univers des pouvoirs absolus en Afrique est bien plus complexe qu'on ne peut le croire de prime abord.
Et tous les jours dans son église, le pasteur enseigne la parole de Dieu
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