La Tribune (Algiers)

Algérie: Le mariage des deux laboratoires donnera naissance au 3ème groupe pharmaceutique mondial : Sanofi-Aventis, une méga-fusion et des attentes

Hassan Gherab

9 Août 2004


L'industrie pharmaceutique mondiale demeure peu concentrée par rapport à d'autres secteurs d'activité et ce, malgré les fusions qu'a connues ce secteur ces dix dernières années.

En effet, les 5 premiers groupes représentent 32% du marché mondial, contre 40% dans l'informatique, 50% dans l'automobile et 80% dans l'aérospatiale.Cependant, durant cette dernière décennie, des mouvements de rapprochement des grands groupes mondiaux se sont amorcés. Ces rapprochements visent à atteindre la taille critique permettant de réaliser des économies d'échelle au regard des coûts de recherche, d'avoir une plus forte présence sur les marchés et de faire face à la pression exercée sur les prix des médicaments. Les fusions-acquisitions peuvent avoir également pour objectif l'acquisition de nouvelles technologies, l'introduction dans un nouveau domaine thérapeutique ou sur un nouveau segment, l'acquisition d'une force de vente ou de distribution ou l'implantation dans un pays ou continent étranger.

Ainsi, en dix ans, le marché mondial du médicament, grâce aux fusions-acquisitions et aux approchements, a quasiment doublé, passant de 220 milliards de dollars en 1992 à 430 milliards en 2002, une croissance imputable aux Etats-Unis qui contrôlent aujourd'hui la moitié du secteur contre 30% seulement en 1992.Dernière opération de fusion-acquisition en date, celle concernant l'offre publique d'achat (OPA) lancée le 26 janvier dernier par le laboratoire français Sanofi-Synthélabo pour l'acquisition d'une partie du capital de son concurrent franco-allemand Aventis. L'offre avait été d'abord rejetée par Aventis, qui la jugeait insuffisante. Le laboratoire franco-allemand avait finalement consenti au mariage après une revalorisation substantielle, fin avril dernier, du montant - 48 milliards d'euros- initialement proposé. Sanofi propose cinq de ses actions et 115,08 euros en numéraire pour six actions Aventis, ou 1,16 action Sanofi pour une action Aventis, ou encore 68,11 euros pour une action Aventis. Pour avaler son concurrent, deux fois plus gros que lui en termes de chiffre d'affaires (une première dans le monde de la pharmacie), Sanofi devra s'endetter à hauteur de 16 milliards d'euros auprès des banques, qui apparaissent déjà comme les grandes gagnantes de cette opération. Mais la perspective d'une fusion qui donnerait naissance au troisième groupe pharmaceutique mondial après Pfizer et GlaxoSmithKline (GSK) est là pour abattre toutes les réticences si on excepte celles des syndicats et des travailleurs qui voient déjà planer le spectre des suppressions d'emplois.

Ainsi, les analystes s'accordent à dire que Sanofi-Synthélabo devrait s'emparer sans surprise de la majorité, voire des deux tiers du capital d'Aventis. L'Autorité des marchés financiers (AMF), qui avait repoussé d'un mois la clôture de l'offre publique de 55 milliards d'euros, doit publier, au plus tard jeudi prochain, les résultats de l'opération. Afin de créer le nouveau géant de la pharmacie, Sanofi-Synthélabo doit obtenir au moins les deux tiers du capital Aventis, faute de quoi il serait contraint de lancer une nouvelle OPA pour espérer dépasser ce seuil. Cette éventualité serait d'autant plus mal accueillie par le marché que Sanofi-Synthélabo serait soumise à de nouveaux délais imposés par les différentes étapes de l'opération. Autrement dit, une fusion voulue pour 2005 serait impossible à concrétiser. Pis, si le seuil des 50% des titres plus un n'est pas atteint, cela annihilerait purement et simplement le rapprochement des deux groupes.

Le marché a toutefois écarté ce scénario catastrophe le 30 juillet dernier, jour de la clôture de l'offre, après l'annonce de la décision du plus gros actionnaire d'Aventis -la Kuwait Petroleum Corporation (KPC)- d'apporter les 13,5% du capital d'Aventis qu'il détient. Parallèlement, l'offre elle-même représente pour les actionnaires du groupe franco-allemand une prime alléchante de plus de 30% sur le cours moyen de l'action Aventis sur le mois précédant le lancement de l'OPA en janvier. Aussi les analystes s'attendent-ils à ce que Sanofi-Synthélabo obtienne entre 66,6 et 90% du capital d'Aventis. Dans le cas du seuil de 66,6%, l'offre sera rouverte pendant dix jours, dans l'espoir d'atteindre le seuil de 95% à partir duquel Sanofi-Synthélabo serait en droit d'absorber complètement Aventis en forçant le retrait du marché des actions qui ne seraient pas encore en son pouvoir. Si Sanofi obtenait moins de 66,6%, ce serait une réelle surprise et un coup dur porté à l'opération que les syndicats d'Aventis et de Sanofi-Synthélabo regardent d'un oeil soupçonneux.Car ils savent que la fusion risque d'entraîner des centaines, voire des milliers de suppressions d'emplois. Aussi attendent-ils que la future direction concrétise ses engagements en ne procédant à aucun licenciement et en maintenant une recherche forte. Lorsque la fusion des deux groupes, attendue en 2005, sera effective, Jean-François Dehecq, actuel PDG de Sanofi, prendra la tête du groupe qui regroupera plus de 100 000 salariés dans le monde, dont environ 30 000 en France.

Ce PDG à la réputation de «patron social» avait annoncé dès le printemps que la restructuration issue de la fusion se ferait sans licenciement. Pour l'heure, ni les futurs dirigeants ni les syndicats n'ont évalué le coût social des synergies. La CFTC avait estimé, au printemps, que «10 000 et 12 000 emplois seraient concernés dans le monde». Les «doublons» qui résulteront de la fusion risquent surtout de toucher les salariés des différents sièges sociaux et les visiteurs médicaux, le secteur industriel devant, lui, être préservé. Autre point sur lequel M. Dehecq est très attendu : le maintien d'un axe de recherche fort, centré sur l'innovation, comme il s'y est engagé. Et ce d'autant plus que le futur numéro 3 de la pharmacie mondiale, avec un budget scientifique de 4,2 milliards d'euros, a tout pour devenir un poids lourd en la matière arrivant à point nommé pour la recherche pharmaceutique française qui a raté toutes les grandes innovations depuis 20 ans dont les grandes classes de médicaments apparues au cours des deux dernières décennies, et qui ont fait la fortune de laboratoires comme Pfizer, Merck, Roche ou GSK.

Ainsi, un budget de 4,2 milliards d'euros (deux fois celui du CNRS) représente une force de frappe considérable pour espérer revenir dans la course. Dans son rapport annuel 2004, Sanofi affirme que cette manne permettra «de proposer aux patients un plus grand nombre de médicaments innovants». Les portefeuilles de recherche des deux maisons sont à cet égard complémentaires : Sanofi a beaucoup de produits à lancer à court terme mais peu à long terme. Chez Aventis, c'est l'inverse. Mais ce que les chiffres disent n'est pas toujours confirmé par les réalités du terrain. Pour le futur grand chef de la recherche du laboratoire, la fusion de deux équipes de recherche dotées de cultures aussi différentes que celles de Sanofi et d'Aventis sera une tâche difficile. Et si le patron de Sanofi s'est publiquement engagé à maintenir «le pluralisme de la recherche» au sein de la nouvelle maison, il a cependant précisé que «c'est l'efficacité de la recherche qui doit primer et il va nous falloir sélectionner les projets majeurs dans les deux portefeuilles de R&D».

Or, «il est très difficile d'intégrer recherche et développement car les chercheurs n'aiment pas les perturbations», commentait récemment le numéro 2 du groupe américain Lilly, John C. Lechleiter. Il racontait que les grandes fusions sont généralement suivies dans les laboratoires d'une période de crainte, au cours de laquelle chaque équipe de chercheurs redoute de voir ses projets passés à la trappe par les nouveaux maîtres. Par ailleurs, Sanofi achète un laboratoire dont les structures de recherche sont radicalement différentes des siennes : Aventis explore un nombre d'axes thérapeutiques beaucoup plus vastes. Et contrairement à Sanofi, qui reste plus attaché à la pharmacie «chimique» traditionnelle, le groupe franco-allemand s'est lancé dans une politique de partenariats avec de petites sociétés de biotechnologie. Enfin, selon une étude de la société de Bourse Exane, un chercheur d'Aventis coûte deux à trois fois plus cher que la moyenne dans l'industrie.Ce sont toutes ces disparités que le patron du futur groupe devra aplanir pour tenter d'assurer le difficile équilibre entre recherche et développement.

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