Fraternité Matin (Abidjan)
L.H. N
10 Août 2004
Abidjan — Cahier d'une tournée en zones rebelles. Ainsi pourrait-on appeler la randonnée du du Sizang théâtre du 13 au 30 juillet.
Au pays des mythes et légendes
Il y a des histoires qui sont devenues de véritable légendes et ont pris place dans la conscience collective. Avec leur charge de mythes et souvent de mysticisme.
Depuis le début de la crise politico-militaire que connaît notre pays, avec son lot d'affrontements armées, les histoires guerrières fantastiques ont refleuri.
A Bouaké et à Korhogo par exemple, un certain Kolo Cobra, Chef de Guerre des Forces Nouvelles, tient la vedette. Son histoire a pris corps au cours de la bataille d'octobre 2002 pour la reconquête de la ville de Bouaké par les FANCI. La légende raconte que s'étant retrouvé nez à nez avec un char ennemi, il aurait reçu de plein fouet un tir de canon. L'homme qui, tout logiquement aurait dû être réduit en bouillie, fut simplement projeté au sol d'abord, s'est ensuite relevé et a livré une bataille presque à mains nues contre l'engin blindé!
Une autre histoire bien connue également des populations des zones sous contrôle des rebelles : la bataille de Man. L'on raconte que face à la puissance de feu des FANCI, les dozos qui avaient à charge la préparation mystique des rebelles, les transformèrent en abeilles ! Les mêmes dozos, auraient, par la suite, démultiplié, par des pratiques mystiques, les assaillants qui engagèrent la contre-attaque à l'issue de laquelle les FANCI durent battre en retraite face à un ennemi virtuellement plus nombreux !
Dans le même registre, un combattant rencontré à Bouaké soutient, quant à lui, qu'au cours des affrontements fratricides de Bouaké en juin dernier, il aurait tiré des rafales de mitrailleuse à bout portant sur un ennemi qui se mit à rire aux éclats pendant que les balles lui ricochaient sur le corps !
Une histoire similaire, bien connue des habitants de Korhogo : seules des armes rebelles peuvent venir à bout d'autres rebelles. Ainsi, au cours de l'attaque du camps militaire de Korhogo de juin dernier, un combattant sexagénaire aurait à lui tout seul foudroyé plusieurs dizaines de combattants et détruit plusieurs engins blindés ennemis. Rien qu'en les visant de son index!
Ici, les mythes et légendes se construisent au quotidien et sont colportés de villes en villages par le biais de l'oralité. A chaque étape de la transmission de l'information, celle-ci, comme toutes les histoires de ce type, connaît des transformations qui tendent toujours à rendre l'histoire plus fantastique qu'elle ne l'est en réalité.
La seconde mort de Jacques Aka
A la faveur de la tournée du Sizang-Théâtre de Côte d'Ivoire dans les zones assiégées du Centre et du Nord de notre pays, une série de spectacles a été programmée à Bouaké. Ville symbole des Forces Nouvelles, Bouaké l'est également pour le théâtre scolaire et universitaire surtout.
En effet, plusieurs générations de comédiens, de dramaturges, de metteurs en scène ont encore en mémoire des folles journées théâtrales qu'abritait le célèbre Centre Culturel Jacques Aka, du temps bien sûr où il était encore un centre pour la culture. Inauguré en 1974 et baptisé du nom de Jacques Aka Kacou, député de Côte d'Ivoire (1950-1963) décédé à Paris en 1963, nous avons redécouvert cet espace dans un état désolant l'après-midi du 22 juillet dernier.
A l'entrée, des soldats des Forces Nouvelles en armes veillent au grain. L'espace est désormais sous le contrôle des ex-rebelles. Pour s'en convaincre l'on peut lire sur chaque côte d'un véhicule en épave dans la cour les annotations suivantes : " MPCI ", " Section du C. C. Jacques Aka ". Le reste de l'espace est à l'image de ce tas de ferraille qui se rouille à ciel ouvert. Partout, excepté les alentours du bâtiment qui abrite les locaux techniques et administratifs de la télévision locale dénommée " TV Notre Patrie ", la broussaille a droit de cité et se le dispute aux toiles d'araignée, à la poussière et aux ordures de toutes sortes. De ce qui servait de bibliothèque, il ne reste plus que quelques ouvrages enveloppés de poussière et jonchant le sol pour la plupart. Ici, on ne lit plus évidemment. Ici également, la culture ou du moins l'action culturelle n'a plus son sens. La salle de spectacle qui tombe en ruine mérite encore quelques intérêts d'ordre financiers. A preuve, la location de l'espace rapporte désormais 50.000 francs par spectacle aux " propriétaires " des lieux, à savoir TV Notre Patrie, même quand, à l'image du Sizang-Théâtre de Côte d'Ivoire, ces spectacles sont donnés gratuitement pour la réconciliation nationale.
Si pour cause de guerre, le centre est " dispensé " de factures d'eau et d'électricité, il est à espérer en toute logique que cette manne financière serve à éviter une seconde mort de Jacques Aka kacou la personnalité, d'une part et du Jacques Aka symbole de l'action culturelle, d'autre part.
Une bien curieuse association de... journalistes
Bouaké, comme toutes les grandes villes de Côte d'Ivoire, a des correspondants régionaux des principaux titres de la presse nationale. Leur rôle, on le sait, est de rendre - compte des activités de tous genres qui ont lieu dans leur zone de compétence.
A la faveur de la tournée du Sizang -Théâtre, par le biais d'un agent de la radio locale, des confrères de la presse écrite furent informés de l'heure et du lieu des spectacles. En guise de réponse, ce sont les conditions élaborées par une " association de correspondants locaux " - excepté celui de Fraternité Matin bien sûr - qui seront transmises aux responsables de la troupe et élaborées comme suit : " Pour les six correspondants de " l'association ", 10.000 francs par correspondant et par reportage. 5.000 francs payable avant la manifestation et les 5.000 francs restant, à la parution du papier. A prendre ou à laisser !
Bien curieuse association de journalistes ! Ce qui a fait dire à un comédien que Bouaké, en plus d'échapper à tout contrôle de l'Etat, abrite des journalistes qui échappent à tout contrôle de l'Union nationale des journalistes de Côte d'Ivoire, Unjci. Tant cette pratique est loin des idéaux prônés par cette Association des journalistes de Côte d'Ivoire.
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