Fraternité Matin (Abidjan)
Moussa Toure
10 Août 2004
interview
Abidjan — La biotechnologie est l'ensemble des techniques utilisées pour exploiter par manipulation génie-génétique le patrimoine génétique des êtres vivants.
Globalement c'est cela. En ce qui concerne les plantes et les animaux dans le domaine de l'amélioration génétique en vue de l'approvisionnement en nourriture, il y a des manipulations génétiques qu'on fait pour résoudre des problèmes et assurer la production dans le domaine de l'alimentation bien sûr de façon durable. Il y a donc des techniques de génie-génétique qui sont utilisées aujourd'hui pour faire des manipulations du patrimoine génétique, des gènes, etc. C'est tout cela qu'on appelle la biotechnologie.
Que signifie concrètement la biotechnologie moderne?
Comme on a dit tout à l'heure les manipulations génétiques existent depuis longtemps. Même quand on fait les croisements entre deux êtres. C'est une manipulation génétique. Mais les manipulations génétiques qui font appel maintenant à des technologies nouvelles et qui manipulent directement les gènes, ce sont ces techniques qui constituent la biotechnologie moderne. Parce qu'on utilise des techniques modernes de laboratoire pour pouvoir faire plus rapidement ce qu'on faisait avant de façon traditionnelle et qui prenait beaucoup plus de temps.
Si la biotechnologie existe depuis longtemps déjà, d'où viennent aujourd'hui les craintes liées à l'utilisation des produits qui en résultent?
Le problème, c'est que les manipulations des gènes, comme je l'ai dit, se faisaient de façon traditionnelle par le passé. En utilisant tout simplement ce qui se passait dans la nature, je parle par exemple des croisements que nous faisions. Nous prenons les fleurs mâtes que nous mettons sur les fleurs femelles et on contrôle tout simplement le transfert de ces fleurs. Mais ça se fait dans la nature également. Le vent, les insectes vont prendre les fleurs mâles et les mettent sur les fleurs femelles.
L'homme intervenait pour faire ces transferts de fleurs sans risque apparent parce que c'est bien ce qui se fait dans la nature. Mais il se trouve que ce transfert de fleurs ne se fait pas aussi facilement entre certaines espèces. Et donc aujourd'hui quand on transfère les fleurs qu'est-ce qu'on fait ? On prend les patrimoines génétiques dont j'ai parlé tout à l'heure d'une plante qu'on croise avec les patrimoines génétiques d'une autre plante pour avoir des descendants comme ça se fait chez l'homme. C'est un transfert de gènes qu'on fait. Mais ça ne se fait pas facilement au niveau des espèces qui ne sont pas les mêmes. Ça prend beaucoup de temps. Aujourd'hui, il y a des techniques modernes qu'on utilise pour aller prendre directement des gènes au lieu des fleurs dans le patrimoine génétique et aller les introduire dans une autre espèce. Alors ça, c'est ce qu'on appelle les manipulations transgéniques, c'est des gènes qu'on prend, qu'on fait transférer, etc. Donc il y a des craintes, parce que dans ces manipulations le gène nouveau qu'on apporte peut être métabolisé au niveau de l'organisme qui reçoit, c'est-à-dire le gène peut s'y insérer.
Mais dans le processus de l'insertion de ces gènes, il y a des problèmes qui peuvent se poser. Par exemple la résistance à l'antibiotique, les problèmes de Cancer, etc. qui font dire qu'il y a des risques. C'est donc ce qui explique les craintes. Mais ceux qui le font disent apparemment qu'il n'y a pas de risques. Et que ça permet de résoudre les problèmes difficiles qu'on ne pouvait pas résoudre par croisement normal. Par exemple si on a une plante qui est sensible à une maladie donnée, on peut alors avec les croisements normaux aller chercher les gènes de résistance quelque part dans un organisme quelconque et puis venir les introduire dans cette plante pour que cette plante puisse résister à la maladie. Donc si cette plante résiste à la maladie ça veut dire qu'on peut en produire suffisamment pour l'amélioration à grande échelle. Voilà l'explication de ceux qui veulent la promotion des organismes génétiquement modifiés (OGM) qui ne représentent qu'une des techniques de la biotechnologie. Sinon la biotechnologie est beaucoup plus large. Il y a beaucoup de techniques qui ne sont pas les OGM. Les OGM c'est une technique particulière qui est utilisée pour résoudre les problèmes les plus difficiles en faisant un transfert de gène.
Justement c'est à ce niveau qu'il y a problème aujourd'hui
Effectivement, c'est à ce niveau qu'il y a problème parce qu'il faut prendre en compte les risques dont j'ai parlé tantôt. Nous devons en ce qui concerne la Côte d'Ivoire pouvoir identifier et organiser nos compétences à évaluer ces risques parce que le problème n'est pas d'arrêter l'avancée technologique mais plutôt d'aménager pour le pays un cadre réglementaire. Avoir des lois pour définir comment est-ce que les OGM peuvent être obtenus en Côte d'Ivoire. Et si quelqu'un à des OGM qu'il veut les tester ou les introduire en Côte d'Ivoire, qu'est ce que la loi dit, comment est-ce que ça doit être fait ? En somme, comment est-ce que la Côte d'Ivoire peut développer une capacité à évaluer les risques liés à l'introduction ou au développement des OGM chez elle ?
Vous pensez que nous avons les moyens requis pour cela?
On a des chercheurs mais il faut renforcer les capacités du pays à le faire. Donc le renforcement des capacités que nous venons de faire à travers une semaine va dans ce sens. Il se situe à deux niveaux. Il y a le niveau humain qui consiste à former les gens pour faire l'évaluation des risques. Ensuite il y a le matériel qu'il faut pour pouvoir évaluer ces risques. La FAO veut aider des pays comme la Côte d'Ivoire à pouvoir se doter de cette capacité-là. Les risques, l'évaluation des risques, ça coûte cher, ça peut se faire au plan régional. Comme je le dis toujours, si on dit aujourd'hui que les OGM sont mauvais, c'est tout simplement parce qu'on suit ce qui se passe en Europe. Les Européens disent, on n'en est pas trop sûr, etc. Mais il y a des pays comme l'Afrique du Sud, comme les États-Unis, le Kenya, le Burkina qui sont très avancés dans l'utilisation des OGM. Mais quand l'Europe va dire d'utiliser les OGM, nous qui sommes restés là à les regarder les bras croisés, finalement ils prendront de l'avance sur nous. Donc il est bon qu'on y réfléchisse d'ores et déjà. On a des gens qui comprennent le phénomène et peuvent y réfléchir. Il faut qu'on réfléchisse de nous même, qu'on se positionne et qu'on développe des techniques, des technologies pour pouvoir mesurer les risques, et mettre en place des lois qui sont appropriées. Aujourd'hui le Burkina Faso fait des efforts sur le coton.
Les paysans burkinabè viennent avec des variétés de coton qui résistent assez bien aux maladies, aux insectes, etc. Et si ces paysans n'utilisent plus les produits chimiques qui coûtent très cher et qui sont dangereux à l'utilisation, alors les paysans Ivoiriens qui ne connaissent pas ce que c'est que la biosécurité vont aller au Burkina Faso prendre des graines de leur coton transgénique pour les semer ici. Il est temps qu'un cadre juridique d'introduction soit trouvé, qu'on s'organise parce que les OGM sont autour de nous partout même dans nos assiettes déjà.
Ici en Côte d'Ivoire?
Mais oui, puisque nous consommons le riz, l'huile de soja fabriquée aux Etats-Unis et qu'on achète dans nos supermarchés. Presque 100% de soja vendu aux Etats-Unis sont des organismes génétiquement modifiés. Si vous importez le maïs qu'on utilise à table pour le dessert, le maïs jaune des Etats-Unis, c'est du maïs génétiquement modifié. Donc ce que nous mangeons, même les tomates, les pâtes de tomate qui proviennent de certains pays européens ou des Etats-Unis, ce sont principalement des OGM. C'est pas écrit dessus mais on les consomme tous les jours.
Quel est votre avis quant aux effets des OGM sur l'environnement?
Les effets, c'est beaucoup plus au niveau de la modification de la biologie des plantes existantes. Supposons que les OGM soient mauvais et que l'on ait actuellement un maïs qui provient des OGM et qu'on introduit ce maïs en Côte d'Ivoire. Avec les échanges des pollens au niveau du maïs qui se fait très facilement et librement, le maïs transgénique va contaminer les autres maïs que nous avons ici et qui sont des maïs à reproduction biologique normale. Cela va susciter des problèmes dans l'évolution de la biodiversité au niveau de la Côte d'Ivoire. Ça peut être le maïs, le soja, le riz, etc. Puisque les gens ne sont pas encore très sûrs des risques que ça peut créer. Imaginons aujourd'hui qu'on ait une variété de riz et qu'elle contamine toutes les variétés que nous avons au niveau de la Côte d'Ivoire. Ça pose un problème. C'est l'un des facteurs les plus importants dans l'effet des OGM sur l'environnement, sur la biodiversité au niveau de notre pays.
Ozone: Le CNRA est prêt à tenter l'expérience des OGM
Le laboratoire central de biotechnologie du Centre national de recherche agronomique (CNRA) est l'un des plus sophistiqués de l'Afrique subsaharienne. De plus, le CNRA dispose de toutes les compétences scientifiques requises pour mettre au point des organismes génétiquement modifiés (OGM). "Mais nous ne le faisons pas. Parce que la législation de notre pays ne nous autorise pas, pour l'heure, à mener des expérimentations sur des plantes transgéniques", explique le Dr Yo Tiémoko, directeur général adjoint du CNRA. Toutefois, au regard de l 'évolution que connaît la question des OGM, le Dr Yo estime qu'il serait convenant que les pouvoirs publics permettent au CNRA de procéder à des expérimentations pour ne pas être demain concurrencé par d'autres pays en la matière. Bien sûr, précise-t-il, " cela devra se faire tout en tenant compte de l'ensemble des proportions sécuritaires, conformes aux normes internationales en la matière.
" En tout cas, des pays africains comme le Burkina Faso, le Kenya et l'Afrique du Sud ont déjà engagé des expériences sur le coton, le soja et le maïs. Le Burkina notamment s'intéresse au coton transgénique qui est plus résistant aux insectes ravageurs que le coton classique. Le CNRA pourrait étendre son expérimentation des OGM à d'autres cultures comme le riz, le café et la cacao, pour résoudre les problèmes de production que connaissent ces deux dernières cultures citées. Et cela à partir des variétés déjà mises au point. Au-delà du débat que les chercheurs, environnementalistes, et autres, animent en ce moment autour des OGM quant aux risques inhérents à leur utilisation, "le NRRA en tant que structure technique se met à la disposition de l'Etat pour l'aider à développer les outils réglementaires à l'utilisation des OGM en collaboration avec la FAO (Organisation des Nations unies pour le développement de l'Agriculture)", soutient M. Yo Tiémoko.
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