Inter Press Service (Johannesburg)

Cameroun: Ils trafiquent des poches de sang pour compenser des salaires insuffisants

Sylvestre Tetchiada

12 Août 2004


Yaounde — Un trafic de poches de sang, destinées à la transfusion sanguine des malades, sévit dans les hôpitaux du Cameroun, occasionnant ainsi une pénurie artificielle, selon des patients et leurs familles.

"Obtenir une poche de sang pour un patient, qui en a besoin de manière urgente, s'apparente ici à un chemin de croix", a déclaré, nerveux à IPS, Martin Djomo, époux d'une patiente dont la vie ne tient qu'à la transfusion sanguine. Atteinte d'une insuffisance rénale, la femme de Djomo est astreinte à se faire transfuser deux fois par mois à l'Hôpital général de Yaoundé, la capitale camerounaise.

Djomo a expliqué à IPS : "Les responsables du Service d'hématologie répètent sans cesse que la banque de sang est vide. Or, devant moi, je vois des poches de sang circuler de main en main. Une infirmière m'a dit de faire quelque chose. J'ai alors donné 15.000 francs CFA (environ 28 dollars) et depuis deux jours, nous ne sommes pas toujours servis".

"Entre-temps, mon épouse continue de souffrir. Elle meurt à petit feu", a ajouté Djomo.

Une poche de sang de 450 millilitres coûte officiellement l'équivalent de 13 dollars, selon le Centre de transfusion sanguine à l'Hôpital central (HCY) de Yaoundé.

Mais pour chaque patient, l'hôpital demande à sa famille d'amener deux donneurs de sang pour compenser la banque de sang. Quand un patient n'a pas de famille, l'hôpital se réfère à ceux qui l'ont emmené, explique à IPS, Bernard Chetcha, adjoint du Service d'hématologie de l'HCY, ajoutant que cette demande n'est qu'une mesure destinée à renflouer la banque de sang souvent déficitaire. La loi sur la transfusion indique clairement que "le don de sang est un acte volontaire et gratuit".

Malgré tout, la rareté des poches de sang dans les formations sanitaires persiste. Le manque de sang serait lié à la réticence des Camerounais au don volontaire.

Selon Nadine Kemmogne, médecin à l'HCY, interrogée par IPS, cette réticence est inhérente au manque de motivation individuelle et au désintéressement des Camerounais à offrir leur sang. Plusieurs parmi eux ne s'y intéressent que lorsqu'ils doivent offrir leur sang pour un parent malade, a-t-elle ajouté.

Mais les Camerounais ont également peur d'être dépistés séropositifs. Très peu parmi eux se présentent volontairement dans un centre médical pour y subir un test de dépistage de VIH/SIDA.

Mais, la pénurie s'explique également par un trafic de sang organisé par des agents de santé, avec la complicité de certains donneurs. En effet, des médecins, des infirmiers et d'autres agents de santé sont accusés de trafic de poches de sang par les parents des malades. Ils le font pour compenser l'insuffisance de leurs salaires, selon les mêmes sources.

Une infirmière brevetée gagne en moyenne, depuis 1993, l'équivalent de 75,4 dollars par mois; un infirmier diplômé d'Etat, 141,5 dollars; et un médecin, environ 434 dollars, selon une source du ministère des Finances. Le salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) au Cameroun est l'équivalent de 47 dollars par mois.

Le Service d'hématologie de l'HCY indique que de décembre 2003 à juin 2004, cette formation sanitaire avait enregistré seulement 3.000 donneurs de sang pour 6.000 demandeurs. Les deux hôpitaux de Yaoundé sont les formations sanitaires plus complètes, plus importantes et plus compétentes au Cameroun.

"Malgré la faible disponibilité du sang", a dit à IPS, Denis Ondoua, un médecin exerçant à la clinique privée de Bastos, à Yaoundé, "le sang est devenu une source d'enrichissement pour des infirmiers véreux dans les formations publiques".

Dans les cliniques privées, le nombre de malades est facilement maîtrisable. De même, le personnel est soumis à une certaine discipline qui est rare dans le public, et le personnel est mieux payé, affirme-t-il.

"A l'Hôpital central de Yaoundé par exemple, on vous dit toujours : il y a quand même des poches de sang, mais c'est pour les malades du docteur... Il n'en a pas besoin maintenant", ajoute Bastos.

Interrogé par IPS, Chetcha, du Service d'hématologie à l'HCY, a réfuté les accusations de trafic de sang. "Nous ne saurons tirer des rentes du sang destiné à sauver nos malades. Les frais exigés souvent couvrent juste les coûts d'examen et de conservation du sang ainsi que le coût des poches", précise-t-il.

"Il semblerait que certains agents trafiquent le sang, mais ces cas relèvent de l'informel. Quand on en découvre, on punit sévèrement", ajoute Chetcha.

Dr Mony Lobé, directeur du 'Centre mère et enfant' à Yaoundé, renchérit : "La famille du malade doit payer des frais à la caisse de l'hôpital et non pas entre les mains d'un infirmier ou de quelque agent que ce soit. En cas d'arnaque, il faut s'adresser au superviseur de garde...ou s'adresser à la direction de l'hôpital". (Ce centre est une unité médicale maternelle et infantile financée par la Fondation Chantal Biya, du nom de l'épouse du président camerounais).

Pourtant, plusieurs cas de trafic de sang ont été signalés. Le dernier date du mardi, 3 août 2004, à l'HCY. La coupable a simplement été muté dans un dispensaire de brousse, selon une source ayant requis l'anonymat dans cet hôpital.

Selon un autre médecin qui a requis l'anonymat, "les parents de malades ne veulent pas dénoncer les agents coupables de trafic par peur de représailles", les agents de santé incriminés pouvant "boycotter leurs malades". Par ailleurs, a-t-il ajouté, certains parents sont pressés de voir guérir leurs malades et proposent, eux-mêmes aux agents, l'achat des poches de sang à des prix un peu plus élevés.

"Pourtant", s'insurge Henri Mpoudi, membre de la Ligue camerounaise des droits de l'Homme, une organisation non gouvernementale, "des parents de malades, des malades eux-mêmes, nous ont souvent alertés verbalement et par écrit du comportement mercantile des agents sanitaires publics".

"Ceux-ci opèrent de jour comme de nuit et ne se cachent même plus", affirme Mpoudi. "On multiplie des campagnes de collecte de sang, mais par la suite, savez-vous quelle destination prend le sang ainsi collecté? ", interroge-t-il. "Il y a une grosse mafia derrière le sang. C'est ce qui explique les pénuries", ajoute-t-il.

Athanase Ondoa, membre de la Croix-Rouge à Yaoundé, a dit à IPS que "le sang collecté lors des campagnes est directement remis au centre de transfusion sanguine de l'Hôpital central de Yaoundé, avec lequel cette campagne est menée".

Selon Jeannine Ongolo, une malade internée à l'HCY, "Cette grosse mafia s'opère surtout autour du sang du groupe 'O' négatif qui représente, dans ce domaine, de l'or pour les trafiquants".

Le groupe sanguin 'O' négatif est généralement appelé "donneur universel" parce qu'il s'adapte à tous les autres groupes sanguins.

"Je me suis rendue à l'HCY en 2002 pour faire un don de sang à mon frère qui avait été victime d'un accident de circulation", a expliqué à IPS, Milène Bangot (un surnom). "Depuis que le personnel s'est rendu compte que j'étais 'O' négatif, il m'appelle régulièrement et me propose d'acheter mon sang".

"Je ne voulais jamais céder jusqu'au début de cette année où on m'a proposé, avec insistance, la somme de 10.000 FCFA (environ 18,6 dollars) pour une transfusion. Ce qui est certain, cette poche de sang a sûrement été revendue très chèrement à un malade qui en avait grand besoin", a-t-elle ajouté à IPS.

Une poche de sang coûte, sur le marché noir, l'équivalent de 32 à 38 dollars, contre le prix officiel de 13 dollars.

Devant la recrudescence de l'infection au VIH/SIDA, la sécurité liée à la transfusion sanguine, préoccupe les malades et leurs familles. Un trafic de sang dans les hôpitaux ne fait qu'augmenter leur angoisse, reconnaît un infirmier qui a requis l'anonymat.

La "crise de sang" dans les hôpitaux camerounais a déjà amené le gouvernement à faire adopter au parlement, en décembre 2003, la Loi sur la transfusion sanguine. Elle prévoit un "emprisonnement de trois mois à un an et une amende de 100.000 à 500.000 FCFA (de 188 à 943 dollars environ) à toute personne" qui "administre à un malade du sang sans son consentement ou en achète".

Selon des sources proches du Comité national de lute contre le SIDA, 15 pour cent des cas de transmission du VIH/SIDA au Cameroun seraient imputables à la transfusion sanguine en 2003.

Le Service d'hématologie de chaque hôpital assure la sécurité transfusionnelle et dispose d'un laboratoire d'analyse, muni d'équipements nécessaires pour tester le sang. De plus, ce service travaille en collaboration avec le Centre Pasteur qui certifie la qualité du sang.

Les médecins et les infirmiers n'administrent aux malades que du sang préalablement testé. Le sang prélevé à la famille du patient n'est pas directement administré, il est remplacé par du sang déjà testé et certifié sain.

La loi indique que "le sang à transfuser doit être soumis à toutes les opérations de contrôle et de vérifications nécessaires pour lui conférer les caractéristiques de sécurité optimales d'emploi".

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