La Presse (Tunis)

Tunisie: Khémaïs Hannafi n'est plus ; un artiste authentique et discret

Ali Ouertani

22 Août 2004


Le monde de la musique tunisienne est encore une fois en deuil cette année.

Une des voix les plus particulières du malouf, du chant religieux et de la chanson s'est tue. Cela s'est passé dans la discrétion, tout comme sa vie artistique. Pourtant les témoignages que nous avons recueillis et nos propres souvenirs le décrivent comme un homme doux, généreux et un artiste qui connaît la musique, qui a composé et qui a porté longtemps à travers le monde, le drapeau tunisien avec notamment la troupe d'arts populaires dont il faisait partie. Il a également eu le privilège de monter sur la scène de Carthage au début des années 80 en même temps que Hédi Jouini, Raoul Journou et Choubeïla Rached.

Khémaïs Hannafi est né à Kalaat Andalous, la ville andalouse qui a enfanté plusieurs talents dans le chant religieux, surtout. Aussi s'est-il engagé dans la troupe de Soulamia de Cheikh Mohamed Ben Mahmoud. Sa voix soprano lui conférait un grand avantage dans ce chant soufi. Vers les années 45-46 se souvient Salah El Mehdi qui l'a connu lors d'un concours à la Rachidia, le jeune Khémaïs embrasse une nouvelle carrière, celle du malouf. Pour avoir plus d'une corde à son arc, il rejoint le maître Abdelaziz Jemaïel, rue Sidi Mfarrej près de la place Romdhane Bey, qui lui apprendra la fabrication du luth et les «bacharef» dans les modes tunisiens et orientaux. Il s'est ainsi donné une bonne formation dans la musique arabe. En 1954, il s'engage aux côtés de Salah El Mehdi à la radio de Tunis (française à l'époque), grâce à sa voix soprano. Ce dernier rappelle qu'à l'époque, il n'y avait pas suffisamment de filles qui connaissaient le malouf. Aussi sa voix aiguë remplaçait-elle ces voix féminines si rares.

En 1957, Khémaïs Hannafi rejoint la troupe de la Radio tunisienne qui venait d'être formée. Il était le bienvenu car il avait une formation on ne peut plus complète : il était l'élève de Khémaïs Tarnène et de Abderrahmen El Mehdi mais aussi de Fahmi Aouadh qui lui a appris les «mouachah» et les «daour» d'Orient. Sa carrière s'engage en 1961 dans la troupe des arts populaires qui venait de voir le jour, en même temps que le cheikh Salem Boudhina. Ils sont rejoints plus tard par la jeune Soulef. Khémaïs Hannafi était chargé d'apprendre le chant à la chorale et à tous les danseurs et cela lui a ouvert toutes les portes du monde avec cette troupe qui était la fierté de notre pays et qui était demandée partout.

Quant à Zied Gharsa, il garde de lui le souvenir de l'homme gentil et généreux qu'il était, il se rappelle l'époque où il était avec son père à la soulamia. Ses rapports avec Tahar Gharsa étaient fraternels, ils partageaient même leurs cachets, équitablement. Il affirme lui aussi que la voix aiguë de Khémaïs Hannafi était très appréciée à la Rachidia. Zied Gharsa se souvient également d'une de ses belles chansons qu'il nous a chantée au téléphone : Kholkhalek ya bent el khal mais aussi de Yalli rchagti el mechmoum qui est entrée dans le lot des chansons inoubliables du patrimoine. Il a également composé pour Youssef Témimi sa chanson bien connue: Daya mizzin el alali.

Mokhtar Mostaïsser, un des piliers de la Rachidia, se souvient de lui comme d'un des grands élèves de Khémaïs Tarnène. Mais il a chanté également avec la troupe El Manar de Ridha Kalaï. Il a participé aux festivals de la Médina à la fin des années 90 et au festival de Testour du malouf.

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Jamel Zomiti, de la phonothèque de l'Ertt, est impressionné par son chant religieux qui est diffusé régulièrement à la radio nationale, en particulier, sa merveilleuse «histoire du chameau» qui dure une trentaine de minutes et qui raconte un des aspects de la vie du Prophète.

Mohsen Raïs, lui, garde en mémoire cette pathétique prestation sur la scène de Carthage à l'époque de sa gloire.

Ainsi, cet homme oublié depuis quelque temps parce qu'il a quitté la scène artistique par l'âge et par la maladie, s'est-il éteint dans la discrétion. Nous lui rendons cet hommage très modestement en espérant que nous aurons toujours le temps de parler de ces artistes devenus anonymes qui ont marqué un tant soit peu notre culture et enrichi notre patrimoine. C'est un dû que nous leur rendons. C'est pourquoi nous avons toujours une pensée pour Hédi Kallel, Safia Chamia, Mohamed Sassi et pour tant d'autres

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