Fraternité Matin (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Relations de bon voisinage - Mélèdje Djédjro(Pr de Droit international à l'Université de Cocody) : "Notre pays a une double lutte à mener"

Bi Bally Maurice Ferro

22 Août 2004


interview

Abidjan — Mélèdje Djédjro(Pr de Droit international à l'Université de Cocody) : "Notre pays a une double lutte à mener"

Ce que je pourrais dire, c'est que le principe d'un communiqué final indique déjà qu'entre les Etats concernés, il y a une volonté de régler un problème et que la dimension conflictuelle du différend armé est mise entre parenthèses pour appréhender une solution politique. C'est une bonne chose.

- Quel commentaire pouvez-vous faire sur le communiqué final de la réunion des Chefs d'Etat de Côte d'Ivoire, du Burkina Faso et du Mali en ce qui concerne leur engagement à ce que leurs Etats ne servent pas de base arrière pour déstabiliser les voisins ?

Ce que je pourrais dire, c'est que le principe d'un communiqué final indique déjà qu'entre les Etats concernés, il y a une volonté de régler un problème et que la dimension conflictuelle du différend armé est mise entre parenthèses pour appréhender une solution politique. C'est une bonne chose. Maintenant la question qui est de savoir en quoi le communiqué final règle les problèmes en Côte d'Ivoire, notamment les problèmes de sécurité, les problèmes liés aux ingérences extérieures, est une autre dimension qui montre que, dans un aspect positif, les Etats sont soucieux de régler un problème. Mais il faut savoir que le discours international est un discours qui ne dévoile pas toujours les sous-entendus. Et le communiqué final de la réunion des Chefs d'Etat du Burkina Faso, du Mali et de la Côte d'Ivoire, révèle les deux aspects : à la fois une volonté de régler un problème et un aspect non-dit parce que je ne suis pas certain que dans ce communiqué, les interventions extérieures soient expressément mentionnées.

- Voulez-vous dire que ce communiqué final révèle des aveux d'ingérences extérieures dans la crise armée ivoirienne ?

Il n'y a pas, en tant que tel, des aveux. Mais le fait que les trois Etats se rencontrent et que l'Etat directement concerné par le conflit, c'est-à-dire la Côte d'Ivoire, soit présent à cette rencontre, aux côtés du Burkina et du Mali, montre que ces deux derniers Etats ne sont pas étrangers à l'évolution du conflit. Donc sans qu'il y ait aveux, on peut dire que le Burkina et le Mali sont intéressés, d'une manière ou d'une autre, non seulement à la naissance du conflit, mais aussi à son évolution et à sa résolution.

- Vous avez déjà publié une contribution sur "La guerre du Liberia et la question de l'ingérence dans les affaires intérieures des Etats". Quelle lecture pouvez-vous faire de la situation ivoirienne ?

La situation ivoirienne n'est pas différente de celle du Liberia. Déjà dans cette étude à laquelle vous faites allusion et que j'ai publiée en 1993 à la revue belge "Droit international", j'évoquais le fait qu'il y a un lien entre les rébellions en Afrique de l'Ouest, de la Casamance jusqu'à la rébellion libérienne et les risques qu'il y avait même pour la Côte d'Ivoire à l'époque. L'autre aspect de l'identité entre ces deux conflits, c'est qu'on retrouve pratiquement les mêmes acteurs, en tout cas au niveau des interventions.

- Qui sont ces acteurs ?

Le Liberia a pris une sorte de revanche sur la Côte d'Ivoire parce que, il ne faut pas le cacher, notre pays n'était pas non plus innocent dans le conflit du Liberia. Et puis le Burkina qui avait affirmé ouvertement être présent dans le conflit libérien. Ce pays non plus, tout le monde le sait, n'est pas étranger au conflit ivoirien. Et c'est en cela qu'il y a une sorte d'identité entre les deux conflits en sachant que les conflits internes révèlent une dimension internationale parce qu'il y a des acteurs extérieurs, des Etats étrangers qui, pour une raison ou une autre, facilitent ou sont manifestement impliqués dans l'évolution du conflit.

- Pourquoi alors la France n'a-t-elle pas actionné l'accord de défense qui la lie à la Côte d'Ivoire, pays victime d'agression extérieure ?

Sans m'intéresser particulièrement à l'accord de défense entre la Côte d'Ivoire et la France, il faut savoir que le gouvernement français, dans des propos tenus par le ministre des Affaires étrangères en novembre 2002, a reconnu qu'il avait des implications extérieures dans le conflit ivoirien. Et les Etats voisins que la France a montrés du doigt n'étaient ni le Ghana ni la Guinée. Si la France n'est donc pas intervenue, c'est peut-être parce qu'elle a une politique extérieure qui n'entendait certainement pas remettre en cause ses relations avec le Burkina Faso. Une intervention aurait imposé à l'armée française d'entreprendre des opérations la conduisant aux frontières des Etats voisins dont on disait qu'ils étaient impliqués dans le conflit.

- Dans le communiqué final de nos trois Chefs d'Etat, il est fait allusion aux dispositions pertinentes des protocoles de la CEDEAO relatifs à la non-agression et à l'assistance mutuelle en matière de défense. Comment, alors que la Côte d'Ivoire n'est pas encore sortie de sa guerre, peut-on évoquer maintenant de telles dispositions qui existent pourtant au sein de l'organisation sous-régionale, née il y a plus de vingt ans?

Je voudrais rappeler que le protocole de la CEDEAO relatif à la non-agression a été adopté le 22 avril 1978, à Lagos. Ce protocole contient une disposition, l'article 2, par laquelle chaque Etat membre s'engage à ne pas commettre, encourager ou soutenir des actes de subversion, d'hostilité et d'agression contre l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique des autres Etats membres. Les dispositions de ce protocole sont assez claires. Mais en même temps, il faut comprendre que les Etats qui interviennent ne reconnaissent pas toujours ou rarement leur implication qu'ils tentent de justifier par d'autres motivations. Il faut également savoir que l'existence d'une norme de droit international, que ce soit sous la forme d'une déclaration ou d'une convention, n'empêche pas du tout les Etats qui ont des visées expansionnistes d'intervenir dans les Etats dans lesquels il y aurait des germes d'un conflit ou d'une conflagration armée.

- Donc pour citer le général De Gaulle parlant de l'ONU, la CEDEAO est un "machin" qui ne sert à rien ?

Je ne peux pas le dire et je ne peux pas me permettre en tant qu'internationaliste d'affirmer que les organisations ne servent à rien. Il faut savoir que les organisations sont la composition ou l'assemblage des volontés des Etats. Et en tant que tel, chaque Etat ou chaque groupe d'Etats joue à l'intérieur de l'organisation sa propre politique. Les décisions prises par les organisations sont en fin de compte, la résultante des rapports de force en leur sein. Il appartient donc à chaque Etat comme la Côte d'Ivoire de mettre en place une stratégie de communication et d'actions, d'influence à l'intérieur des organisations. Et une organisation peut décider ou pas d'intervenir si on se rend compte que les rapports de force sont favorables à cela ou à l'inaction.

- Si de telles dispositions sont à géométrie variable dans leur application, il est donc clair que la CEDEAO est dans l'impossibilité de garantir la sécurité dans la sous-région ?

Il est déjà arrivé qu'une organisation intervienne ou pas selon la tendance dominante en son sein. Je voudrais rappeler que dans le conflit du Liberia, l'intervention s'est faite à l'instigation du Nigeria qui tenait à ce que la question libérienne ne s'envenime pas. C'est pourquoi je rappelle que le dosage et le rapport de force à l'intérieur des organes de décision des organisations permettent de déclencher le mécanisme de décision. Donc, il appartient à la Côte d'Ivoire de jouer de son influence pour que les structures dans lesquelles elle est membre prennent les décisions pour que le conflit se règle le plus vite possible ou perdure. Et le conflit peut perdurer tant qu'une volonté majoritaire ne se dégage pas pour mettre l'organisation dans l'obligation d'y mettre un terme.

- Voulez-vous dire que notre pays n'a pas pesé de son poids pour que la CEDEAO intervienne rapidement dans notre crise ?

Je n'ose pas le dire. Mais peut-être que je le pense. Je peux peut-être dire que la Côte d'Ivoire ne s'était pas donné les moyens de faire en sorte que la CEDEAO puisse agir. Vous savez, au niveau de la CEDEAO et de l'Afrique de l'Ouest, il y a une lutte entre certains Etats que je ne voudrais pas nommer pour exercer une sorte d'hégémonie ou d'influence dans la sous-région. Et la Côte d'Ivoire a été considérée, et je pense qu'elle doit l'être toujours, comme un des Etats les plus puissants de la sous-région. Je crois que le combat de la Côte d'Ivoire est aussi un combat pour retrouver sa place principale; et donc le conflit ivoirien est lui-même un conflit pour mettre la Côte d'Ivoire en arrière plan. Dans ce conflit, la Côte d'Ivoire a une double lutte à mener : une lutte pour sa propre survie et une lutte pour son repositionnement sur la scène africaine. C'est cela qui explique les difficultés actuelles de sortie de crise.

- La Côte d'Ivoire paye donc le tribut à sa position de locomotive dans la sous-région ?

Absolument. Il m'est arrivé d'effectuer un voyage dans un Etat ouest-africain. Et mes interlocuteurs, ressortissants de ce pays, n'ont pas caché le fait que le Chef d'Etat de ce pays faisait en sorte que la Côte d'Ivoire ne puisse pas retrouver la place qui était la sienne.

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