Fraternité Matin (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Production agricole à Alépé : le manioc rapporte plus que le café

CHRISTIAN DALLET

23 Août 2004


Abidjan — Sur une centaine de mètres à l'entrée de la ville d'Alépé en venant d'Abidjan, la voie principale grouille de monde ce jeudi matin, jour de marché. Vendeurs, acheteurs de tubercules, de manioc, de placali, d'attiéké, d'autres denrées alimentaires et articles divers, ballets de charretiers, de véhicules de transport (gbaka, taxi-brousse, bâchées) provenant des villages, d'Abidjan et d'autres localités. Les femmes et jeunes filles pour la plupart occupent les trottoirs pour exercer leur commerce parfois sous le soleil ou la pluie.

Le manioc rapporte plus que le café

Sur une centaine de mètres à l'entrée de la ville d'Alépé en venant d'Abidjan, la voie principale grouille de monde ce jeudi matin, jour de marché. Vendeurs, acheteurs de tubercules, de manioc, de placali, d'attiéké, d'autres denrées alimentaires et articles divers, ballets de charretiers, de véhicules de transport (gbaka, taxi-brousse, bâchées) provenant des villages, d'Abidjan et d'autres localités. Les femmes et jeunes filles pour la plupart occupent les trottoirs pour exercer leur commerce parfois sous le soleil ou la pluie. Difficile donc pour les automobilistes de circuler dans les deux sens sur cette chaussée devenue rétrécie. Signe évident de l'inorganisation qui règne dans cette filière. Qui du reste constitue un grenier avec plus de 40.000 tonnes par an. Alors que la production de café est estimée à 80 tonnes en 2003. Et avec une plantation d'un hectare de manioc, l'on peut avoir un gain de plus de 600.000 F annuellement. C'est à partir de 1997-1998 que les dames ont commencé à s'installer sur cette voie tous les jeudis. Déjà, les mercredis soir, certaines viennent déposer leurs marchandises. Et régulièrement tous les après-midi en bordure de la route Alépé-Abidjan, des paniers d'attieké sont empilés en vue d'être acheminés à Abidjan ou vers d'autres destinations. Les femmes en général n'ont pas un lieu fixe. La première venue s'installe. Des acheteurs arrivent parfois sur les lieux ce jour-là pour avoir les tubercules à bon marché. Ici, il n'y a pas de prix uniforme.

C'est un marché de gré à gré. Le sac de placali de 50 kg peut être vendu entre 7000 et 10.000 francs. Et le sac de manioc à 2000 ou 3500 francs. Les autres jours, chacune d'entre elles se débrouille dans les villages pour écouler difficilement du reste sa production. Parce qu'il n'existe pas de circuit direct de distribution, de marché de gros ou des magasins de stockage de produits. Les mésententes entre les femmes ou leur démotivation due au faible taux d'acquéreurs fragilisent parfois les groupements. Qui sont confrontés en majorité à des problèmes d'équipements et de moyens financiers du fait de la crise. De 87 membres, le groupe des femmes d'Akouré est aujourd'hui réduit à 15. Toutefois, il existe quelques groupements féminins informels telle l'Association des femmes pour le progrès d'Alépé qui a des sections dans 25 villages. Cependant, dans le département, une seule coopérative agricole de vivriers existe. Chabemou coopérative agricole d'Alépé (CHACAL) de Monga. Chacun des groupements informels a un champ communautaire. Et parallèlement des parcelles individuelles. Ces organisations sont chargées pour la plupart de la production, de la transformation et de la commercialisation du manioc. 32 15 femmes pratiquent la culture du manioc sur 2610 ha.

Il n'y a pas que les femmes qui s'adonnent à cette activité. 8108 hommes disposent de 2104 ha.

Les jeunes et les adultes cultivent le manioc. Certains hommes louent leurs plantations aux dames, ou préparent le terrain et laissent leurs épouses l'exploiter. La production du manioc est importante dans le département. C'est la principale culture vivrière avec environ 80 % des surfaces cultivées. " Cette culture est pratiquée par tout le monde (NDLR : autochtones, allochtones et allogènes). L'avantage c'est qu'elle est une culture annuelle. C'est aussi un complément pour d'autres cultures. Il est bon que les exploitants respectent les normes techniques en plantant 10 000 pieds à l'hectare pour un bon rendement ", indique M. Akpa Gassaud Bertin, chef de zone de l'ANADER. Le manioc est l'alimentation de base des autochtones. Plusieurs variétés comme le IAC (10 à 12 mois pour être récoltée, utilisée pour la fabrication de l'attiéké, du placali), le Bonoua (12 à 14 mois pour le foutou) et le Tabouca (12 à 14 mois), l'Agbasse (12 à 16 mois) sont exploitées.

Avec le vieillissement du verger et la chute du prix du café, des paysans ont abandonné cette spéculation au profit du manioc. Agoh Yapi qui possède 4 ha de cacao à Montézo, n'a pas abandonné sa plantation. Il a utilisé la partie vieillissante de ses terres (1ha) pour planter du manioc. En vue de fabriquer de l'attiéké. Cela lui a permis de garder la plantation propre. La vente du manioc lui a rapporté en deux livraisons 265.000 francs en juillet. Son oncle avec sa plantation de café pouvait avoir 25.000F parfois par récolte. Yapi n'est pas prêt de faire la culture du café . Il soutient que des plantations d'une dizaine de personnes de Montézo sont devenues des champs de manioc. Cela remonte au moins à 10 ans. Dechou Pierre Kouaho, propriétaire d'un hectare et demi de café à Grand Alépé, est découragé. Car il pouvait dépenser par exemple 50.000 francs et n'obtenir que 20.000 F comme recettes. De plus, les frais d'entretien de la plantation étaient trop élevés de même que le coût des intrants et surtout la main d'oeuvre. Avec le manioc, il a la possibilité de nettoyer son champ deux fois par an. En dépit de la crise, il parvient à scolariser ses enfants. Lui qui en 1989 avait souvent 30.000F seulement après une récolte de café. Il juge que le manioc est plus rentable. Le cycle n'est pas long.

Et pas périodique comme le café. Et ils sont nombreux les producteurs de café à se reconvertir en planteurs de manioc. Le centre de bouturage de l'ANADER, situé sur la route du lycée moderne où les producteurs de café pouvaient passer des commandes, n'est presque plus sollicité par ces derniers. Les difficultés sont multiples. Le mauvais état des pistes villageoises fait que les bâchées ne peuvent pas accéder au village de N'Zerekou. Les femmes se voient dans l'obligation d'aller vers les localités proches d'Aboisso Comoé. Là-bas, cette activité n'est pas rentable en dépit du fait que le sol soit propice à la culture du manioc, confie Nanan Achi Camille. Des tubercules pourrissent dans les champs comme à Monga. Où les vendeuses parcourent 2 km à pied pour commercialiser leurs productions à Alépé.

L'indisponibilité des terres cultivables se pose également avec acuité. Ce sont sur des espaces de 1 ou 3 ha que les plantations sont faites en général. Des virus qui donnent l'impression qu'il y a des taches sur les feuilles de manioc constituent un danger . C'est un facteur limitant pour le développement des tubercules. Car les effets du virus laissent apparaître des traits noirs dans le tubercule. M. Avit Moïse, spécialiste en organisation professionnelle à l'Anader, recommande que les paysans changent de temps en temps les boutures avant le planting ou n'utilisent plus les tiges atteintes. Mel Francis, Mme Madou Marie Madeleine et Blé Roseline, tous de l'ANADER encouragent l'action coopérative pour un bon rendement. Comme l'adjoint au maire Oyoua Monnin, tous les exploitants ne jurent que par l'avènement d'un marché de gros pouvant permettre une bonne commercialisation. " Cela va les motiver et ouvrir des débouchés. Et permettre à tous ceux qui voudraient implanter une unité industrielle de savoir où se ravitailler. Et surtout éviter d'aller en rangs dispersés en s'organisant en coopérative ", affirme Mme Glao N'Draman Ychéhé Bertine, sous-préfet d'Alépé.

D'importantes réalisations grâce au manioc

Le moins que l'on puisse dire, c'est que la production du manioc nourrit son homme. Nombre de producteurs de cette denrée alimentaire ont non seulement réussi à scolariser leurs enfants, à se prendre en charge mais surtout à construire des maisons modernes de deux à quatre pièces dans des villages du département d'Alépé. Et cela avant la crise socio-politique que connaît la Côte d'Ivoire. Abé Hervé, du village de Montezo, a bâti une villa de 7 pièces grâce au fruit de cette activité. Il entend construire un internat pour les élèves. Une contribution notable au développement de la localité. M. M'Gbeché Anga Léonce, du groupement informel du village d'Ahoutoué, soutient fermement que plusieurs personnes, pour la plupart des femmes, ont construit des logements à partir de leurs revenus. Dame Yapi Sabine possédant une dizaine d'hectares de manioc confie aussi avoir réalisé des maisons à Ahoutoué. Ce n'est pas dans tous les villages que des exploitants de cette denrée ont fait des réalisations. C'est surtout dans les zones de forte production comme Ahoutoué, Montezo et bien d'autres localités.

L'association des femmes pour le progrès d'Alépé, section Memni a alimenté la cantine scolaire cette année a confié Mme Apo Irène, la vice-présidente. Ses collaboratrices Apo Yvonne, Gouté Sopie Léontine soulignent qu'elles ont en projet la réfection des tableaux , des bancs , la construction d'une cantine de l'école primaire.

M. Oyoua Monnin François, 2ème adjoint au maire d'Alépé, soutient que le manioc profite aux personnes individuellement. Dans la sous-préfecture d'Oghlwapo, la rentabilité de cette activité a permis aux femmes de faire de la lutte contre la déscolarisation leur cheval de bataille. Pour ne citer que cet exemple. S'agissant de la commune, il affirme que ce ne sont pas toutes les vendeuses qui s'acquittent des taxes municipales. " Nos collecteurs nous l'ont signifié à maintes reprises. Sous prétexte qu'elles livrent des produits à leurs clients. Nous avons trouvé un moyen de poster des agents à l'entrée de la commune à Montézo. Afin que les camions chargés de manioc payent les taxes. Car une forte partie de la production est acheminée à Abidjan. Malheureusement, la municipalité ne perçoit pas grand-chose de cette importante culture dans la région. Et son impact est que cette activité occupe les femmes. Des groupements féminins en font leur principale occupation ".

Les acheteurs n'arrivent plus de l'étranger

La crise que connaît la Côte d'Ivoire est durement ressentie par les producteurs de manioc du département d'Alépé. Les déplacés de guerre ont grossi le nombre de vendeurs et de planteurs. Mme Kouadio Justine, rencontrée à Monga n'arrive plus à gagner 150.000 F par semaine de la vente du placali par semaine. Elle a désormais 40000 F comme recette. Les prix d'achat du manioc ont chuté ( de 3500 F à 2500, voire 2000 F environ le sac de 50 kg de manioc) et les gains des producteurs se sont amenuisés (parfois moins de 40.000 F par semaine). Ce n'est pas toujours facile pour les femmes d'avoir l'argent de la vente de leurs produits. Parce que bien souvent, les tubercules de manioc ou paniers d'attiéké sont pris à crédit. A cause de la crise, les femmes peuvent vendre de 6 à 18 heures sur le trottoir à l'entrée d'Alépé. Or avant la guerre, elles pouvaient partir autour de 11 heures. Elles pouvaient aussi avoir 30.000 à 150.000 francs en moyenne par semaine. Mme Dechou N'San Geneviève, présidente du Rassemblement des femmes pour le développement du village de Grand-Alépé et ses collaboratrices Aboa Chia Juliette, Ahua Apo Eugenie, Achi Rachelle soutiennent qu'au lieu de se faire gruger par des clients véreux qui ne payent plus cash sous prétexte qu'il y a la crise, elles se voient dans l'obligation d'écouler leur production (attieké) auprès de leurs connaissances avec la certitude d'être remboursées. Mais là aussi, la situation n'est pas meilleure. Parce que sur une production d'Attiéké vendue à 50000 francs, elles peuvent recevoir 20.000 francs. Et ce n'est pas toujours qu'elles s'en sortent ou perçoivent cette somme. M. M'Gbeché Leonce du village d'Ahoutoué affirme que le marché est devenu restreint du fait de la guerre. Du coup, la plupart des exploitants en difficulté recherchent des aides financières. Pour s'acheter des broyeurs ou pour mettre en place un fonds pour préfinancer les médicaments des centres de santé. Afin qu'ils reviennent moins cher aux populations. Nombre de paysans cherchent des voies et moyens pour lancer aussi des projets de développement. Certains sont découragés mais ils n'abandonnent pas pour autant cette culture. Boka Jean Roméo, président du groupement du village d'Ahoutoué a dû arrêter depuis deux ans la construction de sa maison de cinq pièces, faute de moyens. " C'est la guerre qui est à la base de toutes nos difficultés. Rien ne va plus . Le commerce du manioc était très rentable avant la crise ", martèle-t-il. Aujourd'hui, les acquéreurs ne courent plus les rues. Avec la partition du pays, certains acheteurs des pays limitrophes ne viennent plus dans la région s'approvisionner. Des acquéreurs venant d'Abidjan et d'autres localités de Côte d'Ivoire imposent leur prix bord champ aux paysans. Face à cette situation, M. Akpa Gassaud Bertin, le chef de zone de l'Anader, conseille aux planteurs d'associer " la culture du manioc avec les légumineuses comme l'arachide pour garder non seulement la fertilité du sol, favorisant l'amélioration de la productivité mais aussi en vue d'une diversification de leurs sources de revenu ". Dans la même veine, Mme le sous-préfet central d'Alépé, Glao N'Draman Ychehé Bertine, invite tous ceux qui cultivent cette denrée à ne pas céder au découragement. C'est cette sensibilisation que le sous-préfet ne cesse entre autres messages de mener, lorsqu'elle effectue ses tournées dans sa circonscription administrative.

Carte postale : Une ville sans commissariat

Le département s'étend sur une superficie de 2300 km2 et est peuplé de 96 219 habitants. Les Akyé, les M'Batto ou Gwa et les Agni constituent essentiellement les trois grands groupes ethniques auxquels s'ajoutent les allochtones et les allogènes. Situé dans une zone forestière dense avec 8 forêts classées, le département est abondamment arrosé par le fleuve Comoé, les rivières la Mé, Kossan et la lagune Potou. Ce qui représente des potentialités touristiques. La pluviométrie est abondante et variable. Seulement, le relief est très accidenté par endroits avec en grande partie des plaines. Il est limité au nord par les départements d'Adzopé et d'Abengourou, au sud par celui de Grand-Bassam, à l'Est par celui d'Aboisso et à l'Ouest par le District d'Abidjan. Sa proximité avec Abidjan, la capitale économique constitue l'un de ses atouts. De création récente (15 janvier 1997), le département est composé de deux sous-préfectures : la sous-préfecture centrale d'Alepé et celle d'Oghlwapo, la dernière-née. L'année 2004 a été marquée au niveau administratif par la création d'une direction de la Construction et de l'Urbanisme. Tous les services de l'administration publique sont représentés à l'exception de la police. C'est l'un des départements de Côte d'Ivoire ne disposant pas d'une unité policière. C'est donc pour le moment la brigade de la gendarmerie qui, seule, se charge des questions sécuritaires non seulement dans les villages mais aussi dans la ville. Cependant, les gendarmes n'ont pas de véhicule de patrouille depuis plus d'un an. Au plan agricole, la culture du manioc est l'activité la plus répandue en dépit de l'existence du café, du cacao, du palmier à huile, de l'hévéa, de la cola et de la banane poyo. L'élevage est également pratiqué avec 674 têtes de bovins, 1060 ovins, etc. La pisciculture est présente. S'agissant des activités religieuses, toutes les communautés y sont réprésentées.

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