Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Inondationss : la prévention des risques dans les grandes villes

Par Françoise Bahoken(1,Stéphane Akoa(2)

24 Août 2004


analyse

Qu'elle soit en trop grande ou en trop faible quantité, l'eau est source de nombreuses convoitises, souvent source de risque pour les populations et leur environnement.

L'eau est aujourd'hui à la fois la ressource la plus convoitée et la principale menace de catastrophe naturelle actuelle. Et les désastres sont aux extrêmes : la sécheresse et les inondations [si l'on ne tient pas compte des épidémies et des risques d'origine biologique] sont source de nombreux problèmes sociaux, économiques et environnementaux.

Les inondations urbaines comme sources de catastrophe

Les inondations rendues catastrophiques traduisent une incapacité des espaces traversés à absorber l'excédent d'eau des rivières en crues, se traduisant ainsi, d'un point de vue spatial, par des désordres en surface. En zone urbaine, ce phénomène est accentué à la fois par la progression d'une urbanisation mal maîtrisée et par une inadaptation des réseaux d'assainissement ne permettant pas la gestion des flux d'eau ou leur évacuation.

L'ampleur spatiale et la fréquence des inondations semble augmenter de façon naturelle, affectant des espaces urbanisés toujours plus importants et endommageant les infrastructures. Semble car la plus forte médiatisation des catastrophes naturelles contribue à une vulgarisation du phénomène qui apparaît ainsi plus commun. Il reste toutefois indéniable que les risques liés à l'eau en Afrique sont accentués par les changements climatiques globaux.

Ces risques qui concernent d'abord l'approvisionnement en eau et la sécurité alimentaire se voit désormais décuplés par les problèmes liés à une mauvaise gestion de l'environnement : la progression de la déforestation en Afrique centrale contribue à une modification du climat local et du régime des précipitations ; couplée à une gestion déjà difficile des eaux, notamment dans les zones urbaines. La paupérisation grandissante de certains quartiers des grandes villes engendre la prolifération et la densification des habitats spontanés dans les espaces vulnérables, en l'occurrence les champs d'expansion des crues, en même temps que l'inertie des autorités se maintient. Avec pour conséquence, d'une part, le frein à la modernisation des réseaux d'assainissement et, d'autre part, la progression considérable des risques urbains et sociaux liés à l'eau, surtout lorsque l'urbanisation progresse dans les zones inondables. Le résultat est donc l'émergence d'une nouvelle forme de risque, particulièrement complexe à gérer et qui pourrait à terme devenir catastrophique.

La méconnaissance de l'eau dans l'aménagement urbain de Douala et de Yaoundé

Au Cameroun on note l'absence de politique de prévention adéquate de gestion des excédents d'eau dans les zones urbanisées et pseudo-urbanisées. Douala et Yaoundé ont véritablement nié la place de l'eau dans leurs schémas directeurs d'aménagement : les berges du Wouri sont négligées [il existerait cependant, avec la nouvelle municipalité, un projet d'aménagement des espaces en eau de type marina et autres complexes d'appropriation de l'espace "aquatique " ...] et Yaoundé a préféré enterrer le Mfoundi ! à l'instar de nombreuses autres villes, l'urbanisation s'est développée non pas autour des fleuves mais bien contre eux. Dans le cas de Yaoundé, une partie du linéaire a été enterré afin de permettre, en surface, une urbanisation homogène. Le cours d'eau n'est donc que partiellement aérien, libre dans sa partie amont, en particulier dans le secteur de Djoungolo. Ses conditions hydrauliques et son équilibre ne semblent plus assurés puisque la ville a très régulièrement les pieds dans l'eau. Cette situation semble résulter de l'inefficacité du système d'assainissement voire de son dysfonctionnement et d'une lacune certaine dans la gestion des crues du Mfoundi. La ville-capitale n'est donc plus en mesure d'absorber les excédents d'eau : les résurgences dans les points les plus bas la transforment, après chaque pluie, en Venise boueuse. Les deux principales villes du Cameroun sont soumises aux débordements des fleuves Wouri et Mfoundi, débordements associés, parfois précédés, de phénomènes de remontées de nappe, qui entraînent une stagnation des eaux.

Ces phénomènes de crues qui traduisent le fonctionnement naturel des rivières sont accentués par les dysfonctionnements des réseaux d'assainissement urbains. Si ceux-ci sont insuffisants, parfois inexistants dans les grandes villes du Cameroun, on ne saurait parler des villes secondaires. Les 2400 villages du programme Provillage s'alimentent en eau dans les " sources des bas-fonds, les puits traditionnels et les eaux de surface " (YOGO, 2003). Les crues qui participent du fonctionnement normal des rivières deviennent alors un risque potentiellement majeur, du fait de la forte vulnérabilité des espaces traversés. L'eau, source de vie, de richesses et de bien être, tant convoitée par ailleurs prend alors toute sa dimension catastrophique. Le fleuve devient alors un monstre véritable : pourvoyeur de mal-être, bouillon biologique favorisant le développement des anophèles et autres parasites liés aux eaux stagnantes Un frein au développement. Toutes les échelles sont concernées : les fortes précipitations entraînent le gonflement du Mfoundi, la remontée des nappes et conduit à la stagnation des eaux dans les plaines inondables lits majeurs situées en centre-ville. Les désordres en surface sont visibles avant même le débordement du fleuve, du fait de son écoulement anarchique [le cas typique est celui du Rond Point de la Poste Centrale, à Yaoundé].

C'est ainsi qu'un risque faible du point de vue de son intensité (le Mfoundi a un régime de crue lente dont le temps de montée excède la journée, mais des durées de submersion importantes d'ou les problèmes de stagnation) devient catastrophique.

Bien heureusement, les situations ne sont pas irréversibles. A cette participation active, dans un processus de "prise de conscience ", on peut envisager d'ajouter, à Yaoundé par exemple, des actions au format somme toute réaliste et simple qui pourraient non seulement redonner vie au Lac Municipal mais aussi favoriser la création d'une véritable " traversée verte " de Nkolmesseng à Nsam, en dégageant les rives du Mfoundi pour les encadrer d'une promenade gazonnée et arborée. Car il est étonnant de constater que les autorités compétentes n'aient pas envisagé plus clairement le devenir des espaces en eau. Il faudrait ici questionner les politiques urbaines conduites depuis des décennies dans les mégapoles que sont devenues Yaoundé et Douala et l'attitude des autorités qui, à mesure que le phénomène d'inondation, par exemple, devenait plus évident, ont continué de refuser d'inscrire dans les priorités les travaux, les consignes et les autres redistributions de l'espace nécessaires pour protéger les populations de ces menaces. Certes le mouvement d'implantation puis de développement de ces villes s'est organisé hors l'eau ... à la conquête des môles [Yaoundé] ou des terres fermes [Douala], le retour aux zones humides ou inondables étant lié à la pression démographique et à la densification du domaine urbanisé qui ont conduit les populations économiquement faibles à revenir vers les marécages ou à descendre dans les elobi! Les responsabilités sont partagées entre : l'avidité des promoteurs qui dévorent le foncier au détriment des règles les plus élémentaires de sécurité, de salubrité ; la pression grandissante de la masse des personnes conduites vers les villes par un exode qui s'est accéléré, individus et familles qui acceptent d'occuper les terres les moins sécurisées car les moins chères à louer, à acheter.

Une politique inconsistante de gestion du risque

Force est de constater, au vu de ce tableau, qu'il n'existe dans aucun des pays de la sous-région de programme national de gestion des risques, tous risques confondus, à l'exception du Cameroun. Ceci peut s'expliquer par le fait que les priorités soient davantage portées (et saupoudrées) sur des questions liées à la sécheresse et à la famine, à la gestion des épidémies et des maladies infectieuses liées à l'eau plutôt qu'aux inondations et à l'assainissement.

Du point de vue des catastrophes naturelles, le Cameroun est vulnérable aux phénomènes liés à la géodynamique interne (volcanisme, séismes) et à l'atmosphère (fortes précipitations, orages, ) et leurs effets induits d'inondations. L'activité volcanique et sismique est prise en compte par un certain nombre d'équipes de recherches nationales et internationales. Qu'en est-il de l'eau ? Sur la seule question des inondations, le Cameroun, où les crues sont en effet moins intenses, n'est certes pas autant concerné que le Mozambique ou l'Angola. Pourtant les noyaux de populations installés dans les lits des fleuves seraient touchés par les débordements de ces cours d'eau et se trouvent, de fait, en situation de vulnérabilité évidente.

On ne saurait pourtant croire que cette situation échappe aux décideurs et nous irions même jusqu'à dire que l'absence de politique adéquate de gestion des espaces en eau parle d'elle même. Elle peut s'expliquer, il est vrai, mais sans pour autant être justifiée par la faible intensité des crues. Si l'on peut facilement imaginer que l'intensité de l'aléa est clairement perçue, les conséquences ne semblent pas toujours envisagées. Outre les problèmes sanitaires qui sont les plus importants, les désordres liés aux crues ont des effets [in]directs majeurs sur des populations qui, pour la plupart, installées dans des logements précaires et insalubres, sont les plus exposées à plus d'un titre. Ces effets secondaires vont même jusqu'à contribuer à accentuer les effets premiers . Il est ainsi d'autant plus frappant de constater que les politiques publiques n'envisagent pas plus sérieusement la gestion de ces trop-pleins d'eau L'Article 2 de l'arrêté du 19 mars 2003 portant sur la création d'un Observatoire National sur les Risques précise que celui-ci veillera notamment à " ( ) la mise en oeuvre de toute autre action de sensibilisation et d'information préventive sur les risques ", ce qui est très bien.

Il aurait été toutefois souhaitable d'aller plus en avant en faisant prévaloir l'intérêt collectif dans la maîtrise des risques qui concernent la collectivité dans son ensemble. L'absence jusqu'ici de politique de gestion des risques n'encourage pas les populations à contribuer à l'effort de prévention ; elle concourt même au renforcement de l'effet du passager clandestin. En effet, la perception par les populations du désintérêt manifeste des autorités, accentue le principe de déresponsabilisation : les personnes pourtant concernées par la menace sont alors confortées dans comportement qui pousse l'usage d'un bien collectif sans s'acquitter de leur quote-part, comptant soit sur la participation des autres usagers soit sur l'action potentielle de l'Etat. Ce qui ouvre en grand la question des possibilités véritables d'action des populations les plus exposées et la mise en place d'attitudes de protection adaptées.

La gestion passive des risques par les populations exposées

Il a pu être montré, dans différentes études sur les comportements des populations face au risque naturel auquel elles sont soumises, que l'ancienneté d'installation entraînait une plus grande écoute de leur environnement, de ses modifications. Etant plus à même de prévoir les réactions environnementales, les populations exposées et ancrées dans un territoire auraient mis en place des stratégies personnelles de gestion du risque (le vivre avec). Ceci semblerait à première vue le cas mais les populations seraient dans une situation de soumission et non d'action, en l'absence de moyens pour lutter, d'aide extérieure et dans un contexte de pauvreté caractérisée. C'est ainsi que les effets des précipitations normales ont des conséquences disproportionnées sur les populations. Traduction d'une passivité/fatalité, les populations appréciant sans doute qu'il est du ressort des autorités soit d'assurer et d'assumer la gestion de ce risque soit de les inciter à le gérer. Mais le constat est triste : du point de vue des autorités, la prise de conscience de l'importance des crues normales n'apparaît pas comme évidente.

L'inertie publique et la déresponsabilisation des populations : éléments d'une gestion déficiente. Les espaces urbains camerounais se développant, l'urbanisation progressant de façon anarchique, les quartiers se densifiant, l'impact des crues [de faible intensité à l'origine, rappelons-le] devient démesuré, en l'absence de gestion efficiente du risque. Les bénéfices envisageables d'une gestion en amont de ce risque, bénéfices autres que sanitaires liés à l'eau, sont grands et il est désolant de constater que cette dimension reste négligée. Une anticipation de ces phénomènes de faible ampleur pourrait, en effet, permettre de dégager des avantages certains à des coûts économiques et sociaux raisonnables, compte tenu des moyens disponibles du pays. L'inertie des autorités qui confine surtout à la négligence contribue au renforcement de la déresponsabilisation des populations face, notamment, aux problèmes de santé publique qui en découlent.

Le discrédit de l'Etat trouve, sur cette question particulière, une nouvelle illustration. Ceux qui décident et détiennent les moyens de prévenir les menaces, d'organiser à la fois en terme de planification, de systématisation des problèmes ou de formation/information des personnes ont échoué. Cette faillite n'est pourtant pas définitive : si la crise de confiance qui mine les rapports entre l'Etat et les citoyens semble installée [ce qui ne laisse pas beaucoup de place à une prospective optimiste], il reste cependant possible de trouver des manières d'action prenant appui sur les réseaux de la société civile ou sur le cadre réglementaire existant, corpus théorique certes mais dont le seul fait d'être adopté ouvre un champ des faisables, pour engager un endiguement des menaces naturelles, notamment dans les zones urbaines.

La perspective d'une gestion préventive et collective du risque

Il est nécessaire de souligner quelques indices, des signes qui évoquent une probabilité d'amélioration et qui laisseraient penser que les pouvoirs publics ont commencé à mettre en place les outils indispensables pour répondre aux conséquences fâcheuses éventuelles des dérèglements de la nature. Des signes aux actes, la transition est parfois longue et souvent peu évidente. Des programmes existent déjà fondés sur " une démarche participative " (TANAWA & al., 2002) entre différents acteurs. Ces opérations 'pilotes' ont pu être réalisées sur la question de l'eau et mériteraient d'être généralisées. Elles ont pour objectif l´émergence de nouveaux acteurs locaux, associations de base et ONG spécialisées dans le développement social, pour la mise en place de projets de quartiers.

Ce qui pourrait favoriser, outre la maîtrise par les usagers des problématiques qui animent le fonctionnement de certains services publics (comme la distribution de l´eau et l´assainissement), de créer des espaces de dialogue pour engager chacun, Etat, populations organisées, dans une concertation permanente. L'ensemble peut par ailleurs déboucher sur une meilleure relation des populations à leur environnement, permettant leur appropriation des risques et par conséquent leur participation à la réduction de leur vulnérabilité. La perception et les représentations collectives du risque, en cas de crise, sont de plus déterminantes dans sa gestion. La mise en place d'une gestion préventive du risque au Cameroun doit par conséquent s'articuler autour des acteurs institutionnels, de la société civile et des populations concernées pour garantir son efficacité.

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