Le Patriote (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Face aux valses-hésitations de Laurent Gbagbo, Simone prend le pouvoir

TOURE Moussa

25 Août 2004


" Je lève mon verre à Simone. Si j'ai gagné, c'est à elle que je le dois. Elle a fait 60 % du travail ". Lorsqu'il lance, légèrement émoustillé, ces propos au soir du 26 octobre 2000, Laurent Gbagbo ne venait que confirmer ce que bien de gens dans l'ombre pressentaient déjà : la Côte d'Ivoire venait de se doter de deux Présidents, l'un officiel, l'autre officieux.

Le premier, Laurent Gbagbo, expansif, chaleureux, retors. L'autre, Simone Ehivet-Gbagbo, énigmatique, froide et sécrète. Celle que dans la clandestinité, dans les cellules politiques de "l'Organisation", embryon du futur Front Populaire ivoirien l'on surnommait "Adèle" ne cache pas l'influence qu'elle exerce sur le chef de l'Etat.

En 2001, à l'occasion du troisième congrès ordinaire du FPI, elle confiait à un journaliste de " l'Express" : " mon mari a une très forte personnalité, moi aussi. Ce qui me donne un certain poids. Il m'écoute, c'est normal, sans pour autant que j'intervienne dans la formation du gouvernement. Tous les ministres ont du respect pour moi. Et on me situe souvent au-dessus d'eux. J'ai la trempe d'un ministre."

Il est difficile de croire Mme Gbagbo quand elle affirme ne pas interférer dans le choix des ministres. Chacun sait qu'elle a opposé son veto à la nomination de Mme Kandia Kamissoko-Camara au poste de ministre de la Femme et de la Famille. Tout comme nul n'est dupe de la nomination de Mme Christine Nebout-Adjobi, sa cousine germaine, au poste de ministre chargé de la lutte contre le Sida. Mme Adjobi faisait partie du staff de Mme Gbagbo dans ses actions contre le SIDA.

M. et Mme Gbagbo sont depuis près de deux décennies des bêtes politiques. Dans le bestiaire politique local, ils font figure de grands fauves, véritables prédateurs qu'il ne fait pas bon d'avoir à affronter. Et Simone, en matière de militantisme et d'engagement politique, n'a de leçon à recevoir de personne. Déjà, de 1982 à 1988, elle a pris les leviers de la mécanique politique clandestine mise en place par des universitaires marxistes pour renverser le PDCI-RDA de Félix Houphouët-Boigny. Gbagbo avait dû partir en exil et la plupart de ses camarades, traumatisés par la répression contre la grève des enseignants de 1982 et ce qu'on a appelé à l'époque, "le complot des cadres bété", se terraient. Simone était donc seule à la barre. Seule c'est trop dire, puisqu'il y avait à ses côtés le noyau dur : Emile Boga Doudou, Louis-André Dakoury-Tabley, Séry Antoine, Ouraga Obou, Sangaré Abou Drahamane. De ce noyau dur, il ne reste que Sangaré Abou Drahamane. Boga est décédé, Séry Antoine est en exil volontaire à Lyon, Ouraga Obou est en disgrâce, Dakoury-Tabley est l'un des chefs des insurgés.

Seule face à Gbagbo

Seul Sangaré aujourd'hui au FPI a autant de légitimité que Simone Gbagbo. Mais il n'est pas capable de lui tenir tête ou de lui faire de l'ombre. D'un naturel discret et boudeur, il se met volontairement en retrait.

Donc au FPI, il ne reste que Simone qui soit capable intellectuellement, historiquement, politiquement de tenir la dragée haute à Laurent Gbagbo. On va même jusqu'à penser que si elle a l'occasion de l'évincer, elle n'hésitera pas. La dame de fer a, depuis le 19 septembre 2002, pris un ascendant décisif sur la conduite des affaires de l'Etat.

En effet, depuis l'échec de Laurent Gbagbo à reprendre militairement le contrôle de l'entièreté de son Etat et la signature de l'accord de Marcoussis, il est dévalorisé auprès des siens. C'est un chef qui a perdu la guerre et donc son prestige. Il lui faut absolument revenir en grâce. Et pour cela, quoi de plus exaltant qu'une victoire militaire éclatante?

Mme Gbagbo tient l'accord de Linas Marcoussis, supposé conduire à une paix des braves, comme une oeuvre démoniaque. Elle est convaincue, et ses pasteurs le lui ont dit, que c'est un pacte avec le diable. Et que s'ils acceptent de se soumettre à cet accord, ils subiront le courroux divin. D'où la fameuse gifle administrée à Affi N'Guessan, président du FPI, coupable d'avoir signé ce traité avec le diable. Cette gifle, deux membres du gouvernement nous l'ont confirmée. " Pourquoi a-t-il signé ? Demandez-le lui ! Il était à Marcoussis. Pas moi ! " répond-elle à un journaliste qui ne comprenait pas que Mme Gbagbo s'oppose à ces accords alors qu'Affi N'Guessan, son chef hiérarchique, les a signés.

Au nom de la résurrection et de l'assomption de Laurent gbagbo, l'Etat ivoirien a été engagé dans une course folle à l'armement. Chaque mois, après les salaires, toutes les recettes de l'Etat sont consacrées aux achats d'armes, de munitions et de pièces de rechange, à la paie des mercenaires, aux primes de guerre des FANCI, aux traitements des milices et autres groupes paramilitaires, aux émoluments des "jeunes patriotes". Tout est mis en place pour que Gbagbo retrouve son honneur.

Car, en effet, il est revenu anéanti par ce qu'il avait vécu en France, notamment la pression d'enfer exercée sur lui par Dominique de Villepin, avec la bénédiction de Jacques Chirac. Quand il est rentré à Abidjan, Simone qui connaît son homme, est allée l'accueillir à l'aéroport à son retour pour éviter qu'il fasse des déclarations. Dès cet instant, elle a pris les choses en main.

Les proches de Simone au coeur de l'Etat

Elle a structuré autour d'elle une sorte d'Etat parallèle, chargé de tenir la réalité du pouvoir pendant que des strapontins seraient laissés aux ministres du Gouvernement de réconciliation nationale. Elle n'a eu aucun mal car tous ceux qui, aujourd'hui sont les plus proches conseillers de Gbagbo, ont été positionnés par elle dans son entourage. Quand Gbagbo a pris le pouvoir, il a laissé son épouse travailler à créer son propre réseau de compétences. Et peu à peu, ce réseau de compétences est arrivé à collaborer puis à entrer à l'intérieur du système présidentiel. Son gynécologue, le Dr Blé Christophe, est devenu le médecin particulier du Président de la République. Le Pasteur de Mme Gbagbo, Koré Moïse, est devenu le conseiller spirituel du chef de l'Etat. MM. Voho Sahi, Yao N'Dré Paul, Désiré Tagro, Mamadou Koulibaly (qui a toujours bénéficié de la protection de Simone quand il se faisait tailler en pièces par les Miaka Ouretto et autres Don Mello ulcérés par sa théorie bourgeoise de l'économie), Bohoun Bouabré Paul-Antoine, Dogou Alain, Mme Sarata Touré-Zirignon... tous ont, à un moment donné, travaillé avec Simone Gbagbo. Avant de se voir positionnés au coeur du système. Ils se sentent redevables d'elles. Bohoun Bouabré par exemple, n'était pas assuré d'avoir le ministère de l'Economie. Il était en compétition avec un certain Bamba, économiste réputé. C'est Simone Gbagbo qui a pesé de son poids en faveur de Bouabré.

Idéologiquement, elle est bétonnée. Elle a commandé le SYNARES, avant que le Pr Etté n'en prenne la tête. Elle a donc dirigé les enseignants. Or chacun sait, en Côte d'Ivoire, la caste la plus politisée est celle des enseignants. Ce sont les premiers intellectuels du pays et ils bénéficiaient d'un traitement de faveur de la part de Houphouët-Boigny (le décrochage de salaire par rapport aux fonctionnaires de la même catégorie).Tous les enseignants connaissent Mme Gbagbo car elle a peu ou prou contribué à leur maturation politique. Ce n'est donc pas un hasard si le FPI a fait le plein de ses bataillons dans les rangs des enseignants. Simone est passée par là. Ils sont tous en admiration devant elle. Ceux qui sont devenus ministres, lui sont restés dévoués.

Fille de gendarme, elle est aimée des gendarmes

Militairement, Simone Gbagbo n'est pas démunie. Elle est réputée proche de la gendarmerie dont certains chefs se reconnaissent en elle. Son père, Jean Ehivet, en effet, fut un ancien gendarme. Il a pratiquement créé et dirigé la Section de Recherches de la Gendarmerie pendant plusieurs années. Il a également formé de jeunes sous-officiers, qui aujourd'hui sont devenus des officiers supérieurs. Ils vouent un respect certain à la fille de leur ancien chef. Il y a en a d'autres qui partagent sa vision d'en finir avec la guerre par les armes. On cite parmi ceux-là, le Lieutenant-Colonel Ahouman Brouha Nathanaël, commandant militaire du Palais, le colonel Mangou Philippe, le Capitaine Séka Yapo Anselme, qui est devenu son aide de camp.

Une personnalité proche du couple pendant plusieurs années et qui aujourd'hui est en retrait nous explique comment Simone a pu opérer une OPA sur l'Etat. "Simone connaît Gbagbo. Elle sait qu'il a beau jouer les courageux, il n'aime pas la confrontation. Par exemple, si tu dis : Laurent, allons à côté, j'ai deux mots à te dire, il devient inquiet, il t'évite. Et si tu le coinces en aparté, il va être d'accord avec tout ce que tu vas lui dire, pourvu que votre tête-à-tête prenne fin le plus vite possible ".

Sachant cela, elle s'est mise dans la posture de l'intraitable, pour faire écran avec son homme. Et surtout, elle veille au grain, chaque fois qu'il doit prendre des décisions. Par exemple, elle savait que le discours de Laurent Gbagbo, au sortir d'Accra III, était très attendu. Avant que Gbagbo ne parle, elle a fait monter au créneau Désiré Tagro. Mieux, elle a actionné Mamadou Koulibaly, membre de son brain-trust, pour qu'il dise exactement ce qu'elle voulait que Gbagbo dise, à savoir que l'article 35 ne saurait être révisé tant que le désarmement n'aurait pas été achevé. Son amie, Mme Sarata Touré-Zirignon, directeur de cabinet adjoint du Président de la République a appelé Albert Tévoedjré pour lui remonter sèchement les bretelles, après son intervention télévisée. Même après que Gbagbo ait décidé de reprendre les trois ministres limogés, elle a montré son opposition farouche à une telle décision. Un ami du couple révèle qu'en public, elle a demandé à Gbagbo, parlant du ministre Patrick Achy : " tu vas faire quoi avec ce Mauritanien-là ? ".

Décidée à protéger Gbagbo contre les influences néfastes de gens qui pourraient lui conseiller d'aller à l'apaisement, elle a fait le vide autour de lui. L'ami du couple de longue date, Guy Labertit, qui a hébergé Gbagbo pendant ses années de galère à Paris, s'est vu poliment mettre à la porte par Simone. Labertit et Gbagbo, assis, devisaient tranquillement quand Simone a surgi et lancé un regard noir à l'invité, avant de balancer : "il est encore là le Blanc-là, il commence à devenir encombrant !" Labertit a compris le message cinq sur cinq, et depuis, est devenu invisible au palais présidentiel. "Au Ghana, ce n'est pas pour rien que Gbagbo a demandé deux mois pour convaincre ses proches que Accra III est un bon accord. Il savait qu'il trouverait Simone à son retour et que ce ne serait pas facile pour lui", confie un membre du G7, qui était présent durant les négociations en terre ghanéenne.

Un Président commandé par sa femme

Dans la sous-région ouest africaine, il faut le dire, notre Président traîne la réputation " d'un homme qui est commandé par sa femme ". Nous-même l'avons constaté à plusieurs reprises lors de nos voyages avec le G7. Chaque fois, le cas Simone revenait invariablement sur la table des chefs d'Etat. Si Gbagbo accepte, est-ce que Simone sera d'accord, ne cessait-on de s'interroger ? Un de nos envoyés spéciaux à Accra livre cette confidence faite par un membre du staff de communication de John Kufuor. " Si Gbagbo fait des difficultés pour signer à cause de la réaction de sa femme, il serait bon dans ce cas, que l'on envoie un avion à Abidjan pour la chercher afin que les chefs d'Etat discutent directement avec elle et faire avancer les choses ! "

Pour un proche du couple, c'est une erreur que de croire que Gbagbo est terrorisé par sa femme. " C'est un mari africain. Et comme tous les maris africains, il aime commander sa femme. C'est vrai que, comme il est paresseux de nature, pour beaucoup de choses, il se repose sur sa femme. Et cela donne l'impression que c'est elle qui commande, mais ce n'est pas vrai. " Selon cet homme, Simone est un instrument de gouvernance aux mains de Gbagbo. "Ça l'arrange bien qu'elle ait cette image de femme dure. Comme ça, si ça coince quelque part, il peut dire que c'est la faute à Simone, et pas la sienne. Il faisait la même chose sous Houphouët avec Dakoury-Tabley. Quand Houphouët était en colère et qu'il le convoquait pour des propos incitant à la révolte, il disait toujours que ce n'était pas lui, mais que c'était Dakoury. Aujourd'hui, c'est la même chose. Quand l'ambassadeur de France va se plaindre des blocages à l'Assemblée nationale, il dit que ce n'est pas lui, mais que c'est Simone", explique-t-il.

Simone un instrument aux mains de Gbagbo ? Difficile à croire, quand on sait la hargne qu'elle a mise à devenir présidente de l'Assemblée nationale. Il a fallu une montagne de persuasion pour qu'elle accepte de renoncer à cette prétention pour ne pas donner du régime de la Refondation, l'image d'un régime patrimonial. En échange du perchoir, elle a exigé et obtenu la présidence du groupe parlementaire FPI, le groupe majoritaire. De sa position, elle tient le Président Koulibaly en laisse et fait pencher le Palais du peuple où elle veut, selon son désir. Elle a compris que le vrai pouvoir, ce n'est pas toujours celui qui brille sous les stucs et les lambris dorés. C'est aussi et surtout celui qui s'exerce à l'ombre, sur les hommes de pouvoir.

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