Fraternité Matin (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Entre l'esclavagiste et l'assassin

Abel Doualy

27 Août 2004


opinion

Abidjan — Avant d'exiger de l'Occident le dédommagement de l'Afrique pour l'avoir asservie et exploitée, les Africains gagneraient eux-mêmes à cesser d'être leurs propres bourreaux, leurs propres esclavagistes, leurs propres destructeurs.

La " journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition " a été instituée en 1998 par l'UNESCO. Depuis, elle a été célébrée par plusieurs pays, notamment en Haïti et au Sénégal. Haïti, on le sait, est peuplé en majorité d'anciens esclaves affranchis quand le Sénégal, lui, est le pays d'où est parti un des plus importants contingents d'esclaves à partir de l'île de Gorée, devenue un haut lieu touristique et de pèlerinage.

La célébration de cette année (le 23 août comme tous les ans ) coïncide avec le 115ème anniversaire de l'abolition de l'esclavage qui a eu lieu en 1889. Quelle Afrique 115 ans après l'abolition de ce que d'aucuns qualifient de véritable tragédie, une grosse humiliation pour la race noire ? 115 ans après, l'Afrique a-t-elle à coeur de se réhabiliter vis-à-vis du monde, de donner tort à ceux qui l'ont humiliée, bafouée ? Ou, continue-t-elle de sombrer dans les basses pratiques comme pour dire qu'elle ne vaut et ne mérite que cela ?

Outre l'Afrique de la famine, de la sécheresse, des maladies diverses dont le tristement célèbre SIDA, il y a aussi et de plus en plus l'Afrique des rébellions armées, émanation de celle des coups d'Etat. Un putsch qui échoue aujourd'hui se transforme en rébellion armée qui occupe une partie du pays qu'elle exploite impunément.

La Côte d'Ivoire, la RDC, le Soudan, etc., sont quelques-uns des Etats confrontés à des conflits armés qui résistent à toutes les formes de médiation et de négociations. La triste image d'un continent à problèmes du fait de ses ressortissants eux-mêmes, fait de l'Afrique une communauté à la traîne des autres, toujours la main tendue, incapable de subvenir à ses propres besoins. De sorte que la traite négrière, la colonisation et autres formes d'exploitation des Africains, apparaissent aux yeux de certains analystes comme des moments qui auront fait plus de bien que de mal au continent noir. Car, au-delà des faits incriminés que sont l'esclavage, la colonisation et autres, il faut voir le nécessaire contact entre Blancs et Noirs ; entre civilisés et indigènes ; entre tradition et modernité ; entre lumière et obscurité ; entre l'artisanat et la technologie ; bref entre culture et nature au sens philosophique. Tout porte à croire que les tenants de cette thèse d'une Afrique qui devrait se réjouir de tous ses contacts, quelle qu'en soit la nature, avec l'Occident ont tout à fait raison puisque l'on en est à se demander quel serait le degré d'animalité et de sauvagerie des Africains sans le contact des Blancs. Peut-être que l'Africain serait plus cru et plus cruel, plus abrupt et plus nuisible qu'il ne l'est aujourd'hui. C'est pourquoi, il apparaît bon aux yeux de certains de nuancer le jugement porté sur l'esclavage, la colonisation, l'utilisation des combattants africains dans les deux guerres mondiales aux côtés de la France. Un regard nuancé qui permet de faire la part du bien et du mal dans chacun de ces contacts entre l'Afrique et l'Occident

Car, avant d'exiger de l'Occident le dédommagement de l'Afrique pour l'avoir asservie et exploitée, les Africains gagneraient eux-mêmes à cesser d'être leurs propres bourreaux, leurs propres esclavagistes, leurs propres destructeurs. Quelle différence y a-t-il, en effet, entre un esclavagiste blanc et un citoyen africain qui pour des raisons qui lui sont propres, prend les armes, assassine ses concitoyens, se soustrait à l'autorité de l'Etat, occupe de force une partie du territoire national et se comporte en véritable hors-la-loi ? Ceux qui subissent les préjudices d'une telle pratique porteront sûrement le même jugement sur leur malfaiteur que celui que porteraient les victimes directes de l'esclavage et de la colonisation sur leurs bourreaux d'hier. C'est, certes, bon de juger et de condamner. Mais c'est certainement mieux d'être soi-même un modèle. L'Afrique s'est montrée si nuisible pour elle-même et pour les autres que l'on se pose la question de savoir si elle est encore habilitée à condamner les préjudices à elle causés par l'Occident et à demander réparation. Au-delà des sentiments affectifs vis-à-vis de son continent d'origine, il se pose à l'Africain une réelle question de principe de vie. Car l'Afrique, ce continent du mal et du médiocre, peut-elle condamner le mal d'autrui ? N'a-t-elle pas intérêt à se mettre devant le miroir géant de l'histoire et de la communauté, se tourner, se retourner et s'écrier : que je suis laide ! Puis se demander : entre l'esclavagiste et l'assassin, qui dois-je choisir ?

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