Alain Gordon-Gentil
27 Août 2004
interview
Port Louis — Sa réussite, ses idées d'avant-garde dérangent. Lui, courageux, imperturbable, continue sa route. Au volant de sa Jaguar ou de sa Mercedes, catogan au vent, panama vissé sur la tête, l'homme casse les idées préconcues.
Loin du "mainstream" des affaires, Roland Maurel à la tête de ses entreprises disséminées en Afrique, aux Etats-Unis, au Sultanat d'Oman, trace sa route avec détermination. Il dit marcher au "feeling" en laissant parler la part de rêve qui l'habite. Il a pris des coups bas qui n'ont nullement entamé son optimisme, décuplé par sa foi et la présence de la Vierge Marie dans sa vie.
Roland Maurel, dans le pessimisme ambiant, le catastrophisme affiché de partout, on vous voit toujours arborer un optimisme à tous crins. Votre analyse de la situation serait-elle radicalement différente ?
Ce qui me différencie, c'est peut-être une certaine manière de voir les choses, de voir la vie. Dès mon plus jeune âge, je n'ai jamais douté de ce que j'avais à faire. Je vous le dis sans prétention. J'ai confiance en ce pays, dans sa population, aujourd'hui plus que jamais. Nous sommes une petite île, avec des moyens limités, nous avons à vivre ensemble. Nous avons toujours trouvé des solutions pour résoudre nos problèmes. Et ce n'est pas un hasard. Je sais que nous nous en sortirons encore. Nous avons cette ressource extraordinaire qui est la population mauricienne. Elle est plus intelligente qu'on ne le soupçonne. Il s'agit, dans certains cas, de travailler un peu plus. Sans travail acharné, il n'y a pas de réussite. Je ne partage pas du tout ce catastrophisme ambiant. La situation est difficile, c'est un fait. Pour la première fois, elle est difficile dans tous les secteurs qui, traditionnellement marchaient bien. C'est une question de prévoyance, de voir à long et à moyen termes
Les secteurs en difficulté n'ont pas su bien prévoir l'avenir, selon vous?
Oui je le crois. Il y a eu une certaine difficulté, une certaine incapacité à s'adapter au changement. Certains des problèmes que nous connaissons en ce moment dans le monde industriel ou commercial étaient prévisibles. Dans certains cas, depuis au moins une vingtaine d'années. Mais ils ont été nombreux à adopter la politique de l'autruche en se disant que de toutes les manières "on ne va pas nous laisser tomber". Mais il y a eu la réalité des faits. Ce sont l'OMC, les pays émergents qui sont contre les avantages qui nous sont accordés. Mais cela, on le sait depuis si longtemps Il fallait s'adapter aux changements. Et là, il y a la responsabilité du secteur privé et celle des gouvernements. Il fallait une reconversion. La centralisation de l'industrie sucrière aurait dû avoir commencé bien avant.
Alcodis, votre usine d'éthanol, c'était une manière d'envisager l'avenir de la canne différemment ?
Absolument. Il fallait voir l'industrie cannière différemment. Il n'y avait même pas à réinventer la roue. Dans ce cas précis, le Brésil, l'Inde, l'avaient déjà fait bien avant nous. Il faut réaliser que l'éthanol est une source d'énergie renouvelable que nous devons exploiter.
Où en sont les problèmes environnementaux d'Alcodis ?
(Rires) Je ne voudrais pas m'étendre trop longtemps sur ces "problèmes". Tout ce que je peux dire, c'est qu'il ne s'agit pas que de problèmes techniques. Sûrement pas. Les vrais problèmes qu'on a mis sur le dos d'Alcodis sont en dehors du champ technique. J'ai fini par croire que les idées d'avant-garde causent des problèmes parce que, quelque part, elles doivent gêner certaines personnes. J'ai eu des ennuis quand j'ai fait Continent. J'ai eu des ennuis quand j'ai voulu faire un hippodrome ouvert à tous. J'ai eu des problèmes quand j'ai voulu faire du développement foncier. Et maintenant avec Alcodis. Avec le recul, on se rend compte que toutes ces idées étaient bonnes. Nous avions raison dans la vision des choses. Aujourd'hui, les hypermarchés se développent, aujourd'hui on parle de nouvel hippodrome. Aujourd'hui, il y a d'autres qui veulent construire des usines d'éthanol C'est donc que nous avions vu juste Certains intérêts d'une partie de la société mauricienne ne sont pas les mêmes que les miens. Il y a aussi une question de perception.
Vous vous sentez quelquefois victime ?
Alors là pas du tout. J'ai des idées, si je peux les exécuter, c'est très bien, si je ne le peux pas, je passe à autre chose. Moi, j'avance.
Avez-vous l'impression d'être dans le cadre mauricien un homme "hors norme" ?
Allons simplement dire que je suis peut-être différent Je ne fais partie d'aucun clan et je suis heureux ainsi. Pour rien au monde, je souhaiterais changer ma vision des choses et ma nature profonde. Je regarde toujours dans la vie l'aspect positif des choses. Je ne sais pas très bien voir le mal ou le négatif chez l'homme. Je mène ma vie comme je l'entends. Mais je sais une chose: Tout le mal que l'on fait dans la vie vous retombe dessus tôt ou tard.
être différent dans ce monde impitoyable des affaires est un exercice difficile ?
Je ne dirais pas que c'est difficile, puisque je vis comme ça depuis si longtemps. Mais il est certain qu'il est plus facile d'avoir la bénédiction de tout le monde quand on va faire quelque chose de grande envergure. Mais si ce n'est pas le cas, on continue sa route.
Ne pas être un homme de consensus est une position inconfortable ?
Franchement, cela ne me dérange pas. La situation est comme ça. Je l'accepte sans me poser de questions. Je suis un homme heureux. Et pour tout vous dire, si ceux qui me mettent des bâtons dans les roues pouvaient être des hommes aussi heureux que moi, la vie en général serait plus sereine
Vous avez créé Mauvilac, il y a 40 ans. Quand vous jetez un regard rétrospectif, votre parcours vous surprend ?
Je n'ai même pas eu le temps d'être surpris, tellement tout ça s'est passé vite. Je ne réalise pas vraiment. Vous savez, quand les choses sont graduelles, on ne s'en rend pas compte. Quand on gravit les marches d'une échelle une à une, on ne se rend pas compte que l'on est arrivé en haut. Et l'on n'est pas étonné. Mais je ne suis pas encore à la dernière marche
Elle vous mène où, cette dernière marche ?
Tout simplement, c'est le jour où je partirai pour de bon C'est ça la dernière marche ! Pour nous tous. Mais ne suis pas pressé pour le grand départ. Alors là pas du tout. Mais c'est vrai que quand j'ai commencé ma petite usine de peinture, il y a 40 ans, je ne pouvais pas prévoir qu'on en serait là aujourdhui. On ne peut jamais prévoir ce genre de choses. Je n'ai jamais été quelqu'un qui voulait réussir par tous les moyens et qui se fixait des objectifs pour y arriver. Je prends les choses comme elles viennent, je marche au feeling. Je laisse fonctionner ma part de rêve. Il Il y a un sens qui vous dit de faire certaines choses.
Et puis tout le reste, c'est du travail, du travail acharné. Sans cela, on n'arrive à rien. Il faut travailler intelligemment. Puis le reste, ce sont des situations, des opportunités qui se présentent. Je dis souvent à mes collaborateurs. Quand vous êtes sur une gare et qu'il y a un train qui passe, il ne faut jamais se dire que le prochain sera le bon ou le meilleur. Il faut prendre celui qui est devant vous. Une fois dans le train, il faut faire de son mieux. Essayer de trouver une place en première bien sûr ! C'est une manière de voir la vie.
L'optimiste que vous êtes est-il malgré tout quelquefois inquiet pour Maurice ?
Inquiet n'est pas le mot. Je réalise que le pessimisme est partout où je vais. Le Mauricien a perdu sa gaieté, il est morose. Il a peur de choses aussi basiques que de ne pas pouvoir arriver à la fin du mois, de payer sa location, d'envoyer ses enfants à l'école. Mon analyse est toute simple: Le Mauricien n'a pas confiance et il est mal à l'aise. Il y a plusieurs raisons à cela. Elles sont politiques, économiques, sociales. Les licenciements ont installé un climat de peur. Vous imaginez ce que c'est pour un pere de famille qui rentre chez lui et qui ne va plus travailler, qui ne sait pas comment faire vivre sa famille C'est quelque chose de terrible, de traumatisant
La société mauricienne vous paraît en danger ?
Non. Les temps sont difficiles. Mais notre société est composée d'hommes et de femmes mesurés. Mais en ce moment ils ne sont pas heureux. Mais je sais qu'ils s'en sortiront. Je sais, je sens qu'il n'y a pas tellement grand-chose à faire pour rétablir la confiance et l'équilibre.
Pouvez-vous expliquer ce "pas grand-chose"?
Il y a des mesures à prendre. L'homme, que cherche-t-il ? Vivre décemment en ayant un emploi. Tout tourne autour de ça. Il faut créer des conditions pour que les choses redémarrent. Singapour est trois fois plus petite que nous, sans ressources aussi
Pourtant, regardez cette réussite Nous avons tant d'atouts. Je pense que tous les secteurs actuels devraient continuer à exister, en s'ajustant bien sûr. Je crois beaucoup dans le secteur de l'informatique. Il faut exploiter à fond cette route. Il y a beaucoup de mesures à prendre, développer encore plus l'industrie touristique par exemple J'ai mes idées Mais je ne veux pas en parler ! Je les réserve pour les partager avec ceux qui seraient demandeurs.
Votre succès ne fait pas que des heureux, on l'a souvent noté. Comment s'arrange-t-on pour vivre avec cette idée ?
Je n'ai pas à m'arranger. Cela ne m'a jamais dérangé ! Mais ce que j'ai pu faire, c'est me construire une carapace qui fait que les pensées négatives des autres ne m'affectent pas.
Vous avez un mode de vie flamboyant, vous êtes amateur de belles voitures, vous arborez fièrement un catogan. Et si certains prenaient cela comme une provocation ?
Il faut qu'ils revoient leurs copies ! Je suis comme je suis. Je n'ai pas honte de ce que je suis et de ce que j'ai pu accomplir. J'ai mon éducation, mes goûts, mes affinités. J'ai travaillé en Afrique, aux Etats-Unis et ceux que cela agace peuvent être certains que c'est parce que je ne suis pas resté un insulaire à l'esprit fermé. Je suis heureux de voir mon voisin heureux. Je ne comprends pas qu'on puisse voir la vie différemment.
Pendant quelques années, vous avez affiché ouvertement votre intérêt pour la chose politique. Cela vous intéresse toujours ?
La politique m'intéresse toujours, bien évidemment. Sans politique, un pays ne sait pas où il va. La politique, c'est la direction qui mène un pays et qui pose les paramètres.
Les hommes d'affaires restent souvent, officiellement, loin du monde politique, vous avez vous, montré vos préférences, vos convictions
Quand on a des convictions, il faut les vivre, s'engager. On ne peut pas être ami de tout le monde quand on s'engage. Mes convictions font partie de ma vie et de ce que je suis. Et il ne faut pas se cacher quand on a des convictions. J'aurais pu être tenté par la politique. Mais c'est une vocation, un métier. C'est un immense sacrifice. Il faut sacrifier sa vie familiale. Comme je vis une vie familiale intense avec ma femme, mes enfants et mes amis, je ne me sens pas capable de mettre tout ça au placard. J'ai choisi ma voie. C'est l'entrepreneuriat. Si j'avais choisi la politique, je me serais lancé à fond dedans.
Quelle est la force qui vous fait avancer ?
La passion. La passion d'être heureux. Il suffit quelquefois de peu
On ne peut pas dire que vous avez peu
Non, bien sûr. Mais ce qui me rend heureux, c'est d'avoir autour de moi beaucoup d'amour. C'est cela qui rend heureux. Amour et santé sont les vrais clés du bonheur. Le reste y contribue bien sûr. Je pense sans arrêt à cela. Si j'avais à refaire ma vie, je referais les mêmes choses. Car, finalement, la vie m'a bien gâté. A tous les points de vue. Je suis un croyant et je pense qu'il y a une force qui nous dirige. La prière occupe une place importante dans ma vie.
C'est quoi, prier ?
C'est un dialogue sans intermédiaire où je m'adresse directement à cette force. Et puis je crois beaucoup en la Vierge Marie. Elle m'accompagne dans ma vie. Je ne parle pas de ma vie dans les affaires, mais de ma vie personnelle. Je sais qu'elle me protège. Cela peut faire sourire, mais je le sais par expérience et avec conviction. Elle a été souvent près de moi.
Le divin occupe votre vie ?
Oui, il est présent. C'est longtemps après qu'on se rend compte de l'aspect divin d'une vie. Je n'ai pas une vie spirituelle qu'on peut considérer comme très profonde, mais cette notion divine est toujours là, présente en moi. C'est ce qui me donne une certaine sérénité et un goût du bonheur. Elle éloigne de moi les ondes négatives. Dans la vie, vous remarquerez que ceux qui vous veulent des choses négatives ne vous affrontent jamais, ils vous fuient. Ils sont eux-mêmes gênés. La différence gêne toujours, dérange. Dans certains milieux du secteur privé, je gêne parce que j'ai une approche différente des relations humaines qui ne cadre pas avec la leur. Je n'ai pas de préjugé, je prends l'homme comme il est. Quand on a cette façon de voir, on peut agacer certains. J'aime cette île et je ne pourrais pas aller vivre ailleurs.
Avez-vous un ego surdimensionné ?
Non, je ne le crois pas. Je suis comme je suis. Ce qui est sûr, c'est que je n'aime pas me laisser marcher sur les pieds. Je fais ce que j'ai à faire, dans des paramètres, bien sûr, définis et acceptables. Les autres pensent ce qu'ils veulent.
"Je n'ai jamais été quelqu'un qui voulait réussir par tous les moyens et qui se fixait des objectifs pour y arriver. Je laisse fonctionner ma part de rêve.
"Les licenciements ont installé un climat de peur. Vous imaginez ce que c'est pour un père de famille qui rentre chez lui et qui ne va plus travailler...
"Quand on a des convictions, il faut les vivre, s'engager. On ne peut pas être ami de tout le monde quand on s'engage."
"Dans certains milieux du secteur privé, je gêne parce que j'ai une approche différente des relations humaines qui ne cadre pas avec la leur."
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