Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Présidentielle 2004 : Qui veut déstabiliser le Cameroun ?

Xavier Luc Deutchoua

31 Août 2004


Les services de renseignement sur le qui-vive. Les services de sécurité sur les dents.Ebenezer Akwanga et Djeukam Tchameni surveillés

Des renseignements font état de projets d'actes de déstabilisation à l'occasion du scrutin.

Calme plat. En deux mots, se résume l'ambiance qui prévaut au Cameroun, à la veille de l'élection présidentielle théoriquement prévue pour le mois d'octobre. Depuis quelques semaines, les partis politiques réunis, pour quelques uns au sein de la Coalition pour la réconciliation et la reconstruction, et pour d'autres, au sein du Front des forces alternatives, sans trop y croire, battent le pavé, au propre comme au figuré, pour arracher des autorités publiques l'informatisation du fichier électoral. Ces marches, ajouté à d'épisodiques sorties médiatique de Mila Asouté, le "mandataire" de plus en plus isolé du courant dit des "modernistes" du Rdpc, constituent la seule animation politique dans notre pays à quelques jours d'une présidentielle annoncée. Théoriquement donc, l'actuel locataire d'Etoudi n'a aucune inquiétude à se faire : en l'état actuel du fonctionnement du processus électoral au Cameroun, et sauf révolution, Paul Biya est assuré d'une victoire en octobre prochain.

Ce calme n'est qu'apparent. De source proche des milieux diplomatiques de sérieuses inquiétudes existent, quant à la déstabilisation du pays.

Depuis quelque temps, les services de renseignements inondent la présidence de rapports alarmants. Tous concordent sur le fait que de graves menaces d'attentat pèsent sur les institutions de la République et des installations à caractère stratégique. Des responsables du haut commandement des armées que nous avons essayé de contacter se sont refusés à confirmer ou même à commenter ces renseignements. .Mais de source proche d'une ambassade occidentale, il est établi que, à la demande de la présidence de la République, la Direction générale de la recherche extérieure, la direction des renseignements militaires surveillent à la loupe les activités de Djeukam Tchameni d'une part, et de Ebénézer Derek Mbongo Akwanga, d'autre part. D'après notre source, en Mai 2004 en effet, le chef de l'Etat à été alerté de ce que les états-majors de certains partis politiques projetaient "des actions occultes", dans le but d'obtenir "une victoire à tout prix", à l'issue de l'élection présidentielle de 2004.

Les services de renseignement, citent Djeukam Tchameni, ainsi que son "acolyte" Léandre Djino, comme étant les "cerveaux" du volet "communication" de ce "vaste complot" visant à contraindre Paul Biya à quitter le pouvoir.. Il est attribué à l'opposant, naguère patron d'une société d'informatique, la paternité d'"un plan secret de sabotage des réseaux de télécommunications". Le dit plan,dont notre source nous a livré les grandes lignes, vise à " infiltrer le système NTIC ennemi et renseigner les amis, à brouiller les moyens NTIC ennemis, à constituer une équipe opérationnelle NTIC, à concevoir et exécuter un plan de contrôle des NTIC, à paralyser les moyens tic ennemis à la main mise sur les moyens de communications de masse et le contrôle des NTIC ". "L'ennemi", dont il est fait mention dans le plan, s'entend le parti au pouvoir. S'agissant plus spécifiquement des mass-médias, le plan attribué à Djeukam Tchameni et Léandre Djino, qualifiés par les notes de renseignement adressées à Paul Biya d'"activistes", a pour finalité, au lendemain de l 'élection présidentielle, "de contrôler les stations d'expression du gouvernement, et à neutraliser les stations privées".

"Nous y parviendrons, précise le document intercepté à Douala par les services de la gendarmerie et joint à la note de renseignement, en nous assurant la collaboration des techniciens patriotes, lesquels auront pour mission de saboter les installations pour mettre provisoirement la station hors d'usage. Celles des stations où l'infiltration n'aura pas réussi devront être sabotées de l'extérieur". Les auteurs du "plan" se montrent optimistes. Pour eux, "au jour "j", la "capture" de Crtv Douala et de crtv Buéa sera une simple promenade de santé. A "jour j+1", il est question de s'assurer de la possibilité de s'adresser à l'ensemble du pays, en contrôlant au moins trois stations régionales. Dans le cas contraire, les "comploteurs" envisagent la possibilité d'apprêter des émetteurs de longue distance, "pour mieux sensibiliser et mobiliser les populations"

Le "plan" qui doit se déployer en deux temps, comporte des scénarii encore plus audacieux. Si l'on en croit nos sources, en dehors des médias audiovisuels et du réseau téléphonique, des documents compromettants saisis par les services de renseignements trahissent clairement l'intention de certaines personnes d'infiltrer jusqu'au coeur du dispositif de sécurité du pays. Lesdits documents indiquent les équipements à contrôler absolument à "l'heure h". Outre la station terrienne de Zamengoé, des installations des différents fournisseurs Gsm, il est prévu, comme une priorité absolue, la neutralisation des réseaux névralgiques de communication utilisés en temps de crise par le haut commandement, la gendarmerie, la sécurité présidentielle, les généraux des armées et la douane. Les informations en notre possession ne situent cependant pas le niveau de réalisation du complot.

La présidence prend encore plus au sérieux les menées subversives d'un certain Ebénézer Derek Mbongo Akwanga Jr. Militant du Southern Cameroon National Council, il est président de la Southern Cameroon Youth League (SCYL), la section jeunesse de ce mouvement sécessionniste. Echappé de la prison de Kondengui où il purgeait un peine d'emprisonnement suite à son implication dans les évènements sanglants de Kumbo, Oku, Jakiri et Bamenda en 1997, il a établi ses bases dans l'Etat fédéré de Taraba au Nigéria, non loin du département du Donga Mantung, à la frontière nigéro-camerounaise. D'après une source diplomatique qui a alerté Etoudi, Ebenzer Derek Mbongo Akwanga Jr recrute et forme actuellement des Camerounais et des étrangers en vue de la constitution d'une milice destinée à "libérer le Cameroun méridional". Le suivi de ses activités a permis aux autorités camerounaises d'établir que Ebenezer Derek Mbongo Akwanga Jr est en contact avec "des facteurs étrangers pour l'assistance logistique, financière et en matière de formation". Au cas où ces moyens sont réunis, la milice programme des actions de sabotage le long de la frontière avec le Nigéria, particulièrement dans les départements de Donga Mantung, du Ndian, de la Manyu et du Fako. La période des élections présidentielles lui paraît la mieux indiquée.

En prélude à ces attaques, Akwanga Jr a clandestinement introduit au Cameroun un Cd vidéo intitulé "We are coming". Le Cd circule dans certains milieux de la partie anglophone du pays. D'une durée de 60 minutes, tourné vraisemblablement à Abuja, dans l'enceinte d'un établissement scolaire, on y découvre Ebénézer Derek Mbongo Akwanga Jr assis, vêtu d'un pull-over léger portant l'inscription SCYL. Il s'y présente comme le "Président et chef de l'Etat de la République fédérale et démocratique du Cameroun méridional". Son discours s'ouvre par l'hymne national du Scnc. Dans un monologue plein d'imprécations contre "La République du Cameroun" et Paul Biya qu'il compare à Saddam Hussein, il promet la mort à tout Anglophone qui ne partage pas sa vision des choses. Le même traitement sera réservé à ceux qui s'adonnent aux plaisirs de la vie alors que la "nation anglophone est en danger". Les élites anglophones sont traitées "d'esclaves du régime de la République", et sommées de rallier le "gouvernement intérimaire" en exil. Les menées du leader de la Southern Cameroon Youth League préoccupent sérieusement les pouvoirs publics. Le sujet était à l'ordre du jour de la rencontre à Yaoundé entre les présidents Biya et Obasanjo. Depuis mi-juin, la vigilance a été renforcée dans les zones frontalières. Le calme affiché par les autorités administratives et les forces de maintien de l'ordre de la Manyu, du Ndian, du Fako et du Donga Matung n'est qu'apparent.

Qui est ébénezer Akwanga Jr ?

Ebénézer Dérek Mbongo Akwanga Jr est né à Tiko, dans le département du Fako, le 18 Novembre 1970. Son père, John Nembu Zah Akwanga (décédé le 25 septembre 2003) et sa mère, feue Hilda Enanga Mbongo, s'installent à Limbé, à une date non établie. La famille vit modestement. Le jeune Ebénezer grandit au quartier Miles 16. Très tôt, témoignent ses camarades d'enfance, il développe un tempérament contestataire et un goût pour la chose politique. Les "années de braise" lui offrent l'occasion de montrer des talents d'agitateur. Elève au lycée de Limbé en 1991, il réussit à faire descendre des centaines d'écoliers et collégiens de Limbe dans la rue. Aux cotés des meneurs des opérations de ville morte, il réclame alors le départ de Paul Biya. Le pouvoir lui garde une dent dès cet instant.

Ses ennuis commencent en 1993. L'université de Buéa n'a que trois mois d'existence. Ebenezer Derek Mbongo Akwanga est inscrit au jeune département d'histoire, que dirige le Pr Victor Julius Ngoh. Elu président de la University of Buea Student's Union, il soulève les étudiants contre les frais de scolarité, jugés élevés. Exclu de l'université à la fin du premier trimestre, il se consacre désormais entièrement à la politique chaude.

Il milite dans le Southern Cameroon National Council. En 1997, éclatent les évènements du Nord-ouest : des militants du SCNC attaquent les localités de Jakiri, Oku, Kumbo, Bamenda. La gendarmerie met la main sur les assaillants. Après un procès retentissant, Akwanga est interné à la prison de Kondengui, avec 48 autres militants du SCNC. Dans un livre de 202 pages publié récemment et intitulé Smiling Through Hardship, il relate ses conditions de détention dans les prisons de Mfou et de Kondengui. Les sévices au corps, et les coups reçus à la plante des pieds l'empêchent de tenir debout. Atteint de pneumonie, il est sorti de la prison de Kondengui et admis à l'Hopital central de Yaoundé en juillet 2003. C'est là qu'il réussit à tromper la vigilance des ses gardes et, grâce au concours de la Southern Cameroon Defence, s'évade pour le Nigeria. Il vit actuellement entre Abuja et la région de Taraba au Nigéria, loin de ses deux filles et de son épouse Agnès Nenjis, réfugiées dans le Maryland, aux Etat-unis, depuis quelques mois.

Djeukam Tchameni

C'est un canular

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Ce n'est pas la première fois que le leader du Mouvement pour la démocratie et l'interdépendance est cité dans une entreprise visant à renverser le pouvoir établi. En 1990 il fut interpellé et jeté en prison pour une affaire de cassette en rapport avec la sécurité de l'Etat. L'intéressé a toujours déclaré ignorer le contenu exact de la bande. Le pouvoir le soupconne d'entretenir une liaison dangereuse avec le capitaine Guérandi, un échappé de la tentative de coup d'Etat du 06 avril 1984, aujourd'hui exilé politique au Burkina Faso où il a, dit-on, l'oreille de Blaise Compaoré. Prié au téléphone, dimanche après-midi, de réagir aux accusations des services de renseignements, Djeukam Tchameni s'est montré surpris.

"C'est un canular", s'est-il exclamé, tout en relevant que le contexte pré-électoral n'est pas étranger à ce genre de "manipulations" Pour l'intéressé, "ceux qui ont l'intention de truquer les élections essayent de museler les personnes qui pourraient réagir face à la fraude". A son avis, il s'agit d'une action de "préemption". Le pouvoir serait en train de préparer les éléments afin de le soustraire de la scène politique, quand viendra l'heure de protester contre la fraude annoncée. "Le pouvoir se trompe en pensant que seul Djeukam Tchameni réagirait s'il organisait une élection présidentielle truquée. Même s'ils m'accusent de complot, m'arrêtent, me musèlent ou me tuent, le peuple camerounais trouvera toujours en son sein d'autres braves filles et fils qui contesteraient la fraude". Sur ses supposées connivences avec Leandre Djino, il répond, sec : "Je n'ai pas de relation avec ce monsieur".

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