Anthony M. Katombe
31 Août 2004
opinion
Kinshasa — Quel est le bilan de la transition Congolaise par rapport aux objectifs majeurs lui assignés : par l'Accord Global et Inclusif? Les élections libres, démocratiques et transparentes sur lesquelles cette transition est censée déboucher seront-elles organisées dans les délais impartis? La volonté des dirigeants de la transition à ouvrer dans ce sens est-elle avérée?
Ici, un peu comme dans la bande dessinée Astérix, les avis sont partagés. Là, tout le monde pense que le barde est un gai compagnon seulement quand il la ferme, alors que lui seul est convaincu d'être un bon chanteur, même si ses supposés talents musicaux provoquent des catastrophes chaque fois qu'il les met en exergue; ici, l'Eglise Catholique, le CIAT, certains partis politiques, les observateurs avertis et même l'homme de la rue répondent par la négative à toutes ces questions de fond, tandis que pour le Gouvernement Congolais, la situation est sous contrôle.
L'Eglise catholique, fidèle à sa tradition, à travers la Conférence Episcopale n'y est pas allée par le dos de la cuillère pour fustiger l'amateurisme et l'incompétence au sommet de l'Etat. Pour les princes de l'Eglise catholique, le bilan à mi-parcours de la transition est négatif, la volonté politique est absente dans le chef des animateurs de la transition d'amener le peuple aux élections qui, visiblement n'auront lieu que si l'Eglise prend les choses en mains pour la mobilisation et l'implication des fidèles et de toute la population pour exercer des pressions sur les responsables de la transition.
Le CIAT s'est à maintes reprises départi de la langue de bois diplomatique pour attirer l'attention des institutions de la transition sur la lenteur avec laquelle l'arsenal juridique relatif à l'implémentation des objectifs de la transition est élaboré, avec risque de voir la énième transition congolaise s'achever sans élections.
Pour les observateurs avertis, le bilan de la transition est tout simplement négatif, si l'on devrait s'en tenir à l'évaluation des objectifs tels que la réunification de l'armée, la restauration de l'autorité de l'Etat sur le territoire national, la réconciliation nationale et l'organisation des élections. Si au nom du sophisme le plus acrobatique le débat est peut- être possible pour les quatre premiers objectifs, quant à l'organisation des élections, la commission électorale a eu besoin de 14 mois pour prêter serment, alors qu'il lui en reste juste 8 pour nous conduire aux élections.
Avec la chute de Bukavu de début juin 2004, la population congolaise dans son ensemble a aussi fait son évaluation de la transition. Bien que plurielle, elle a laissé tomber un verdict univoque et sans appel que personne ne saurait oublier, sur la transition et ses animateurs, en brandissant les symboles d'un passé pourtant peu reluisant, faute de se retrouver dans ceux du présent.
Et comme chacun y va de son évaluation, le Gouvernement de la République égraine, dans le domaine de l'économie, des réalisations du type assainissement du cadre macro-économique, stabilisation du taux de change du Franc Congolais, mise en place et bon fonctionnement de la chaîne des dépenses publiques, amorce de la croissance économique, ... qui font sursauter les économistes les plus sérieux et laissent croire aux profanes que les conseils des ministres rendent compte des réunions d'un gouvernement autre que celui du Congo. Sur le plan politique, alors que toutes les données objectives disponibles soutiennent le contraire, les responsables congolais entonnent à longueur des journées que le train de la transition roule normalement et que les élections seront tenues dans les délais.
Seulement, leurs Excellences ne peuvent pas faire semblant de ne rien entendre de l'autre son de cloche. Les évêques se font soupçonner de nourrir des ambitions politiques au lieu de s'occuper des choses de Dieu en laissant la politique aux politiciens et le CIAT se voit élégamment rappeler la souveraineté du Congo. Quant à la population, Il lui est dénié toute capacité d'analyse des enjeux de l'heure; elle est tout simplement plaint d'être tel un pion livré à la prestidigitation des vieux politiciens fatigués, qui la manipulent à leur guise.
La démocratie au Congo, c'est aussi cela. Le gouvernement a le droit d'avoir une opinion contraire à celle de la population. La population elle, a compris que la transition n'est rien d'autre qu'une grande soupe à laquelle les heureux convives veillent avec le plus grand soin pour l'empêcher à tout prix d'y goûter. Car elle ne saurait s'expliquer autrement cette propension à toujours balayer du revers de la main, de la part des personnalités qui envisageraient sérieusement de demander le vote du peuple dans un peu plus d'une demi-douzaine de mois, les critiques pertinentes de tous bords pourtant formulées avec les meilleures intentions du monde pour les intérêts et la survie du Congo.
Comment l'opinion pourrait-elle être convaincue du contraire quand des animateurs dont l'incompétence et la mégestion sont de notoriété publique se maintiennent au Gouvernement, seulement parce que, selon des sources généralement bien informées, ils en sauraient un bout sur les dessous des tables du bal de la transition et qu'ils menaceraient de déballer tout le monde s'ils se faisaient jeter dehors? Comment en serait-il autrement quand au moins trois ministres, (et lesquels !) ne trouvent rien d'autre à faire que de voler au secours d'un Vice-Président dans un contentieux foncier avec UTEXAFRICA? Comment diantre ne pas respecter cette perception populaire de la transition quand aux bruits des manifestations des grévistes des entreprises du portefeuille répond, flegmatique, le tintamarre des cortèges officiels filant vers les divers endroits des agapes de la transition?
Mais voilà qu'alors que la soupe est bien là à la disposition de tous les «transitionistes» et que c'est à qui posséderait la plus longue cuillère que reviendrait la chance de faire de substantielles gorgées, un des convives, Azarias Ruberwa, ci-devant Vice-Président du Congo, se met à trop la ramener au goût des autres. Il est le seul à voir des problèmes partout.
Il adresse des mémos à tous les animateurs de la transition et au CIAT et tient des points de presse à tout bout de champ. Il dénonce les fléaux de la transition que sont la mauvaise gouvernance (il signale un trou de $ 50.000.000 dans les caisses de la Banque Centrale), la non intégration de l'armée, l'absence de réconciliation et le dédoublement des institutions. Tout le monde est bouche bée : c'est la première fois dans ce pays que des problèmes de fond sont soulevés publiquement par un responsable politique de haut rang qui reconnaît ne rien contrôler dans son secteur tant ses attributions sont exercées par un pouvoir parallèle. C'est la première fois que l'homme de la rue entend l'écho de ses questionnements lui revenir à travers un membre du gouvernement.
Comme il fallait s'y attendre, le concert des désapprobations est général dans le camp des animateurs de la transition. Ruberwa est traité d'agent ruandais à la solde de Kagame, d'épine sous le pied de la transition. Même lorsqu'il se bat comme le diable dans un bénitier pour résoudre l'équation des tensions créées par la présence des forces armées négatives et l'insurrection de Nkunda et Mutebusi au Kivu, ses détracteurs se font un malin plaisir à lui trouver comme à leur habitude, un agenda caché.
Et lors qu'arrive la tragédie de Gatumba, Ruberwa décrète un deuil national, suspend la participation du RCD aux institutions de la République et réclame l'évaluation de ladite transition, ses propos sont complètement retirés du contexte et dénaturés, au point que même certaines rédactions des journaux les plus sérieux le présentent comme ennemi public numéro un. Certains vont même jusqu'à affirmer que le Vice-Président s'est servi de 166 Tutsi Congolais massacrés comme chair à canon pour relancer une troisième guerre qui le consacrerait Président d'une certaine «République des Volcans».
Alors que l'humanité africaine fait taire et lever les gens même devant la mort d'un inconnu, les infortunés de Gatumba, par la faute de Ruberwa, n'ont pas eu droit à un deuil national jugé inopportun par leurs gouvernants dont l'un, en plein conseil des ministres, ne les a même pas jugés dignes de bénéficier d'une minute de recueillement de sa part. Pour se donner bonne conscience, des regrets et des condoléances ont été formulés rapidement par les autres à l'occasion du massacre de ses malheureux qui doivent avoir remué dans leurs tombes en s'entendant traiter de congolais, une nationalité leur déniée de leur vivant.
Mais ces condoléances adressées aux familles des victimes en 20 secondes par ceux qui ne peuvent dormir tranquillement sans avoir vu l'ombre de Kagame quelque part, ont été vite englouties pendant des heures par des allégations sur la trahison de Ruberwa. L'homme et son parti sont dits cette fois-ci (on ne sait plus trop bien si c'est déjà la quantième) finis, la machine de la manipulation actionnée pour prendre le peuple et la communauté internationale à témoin.
Seulement la lecture que fait Ruberwa de la transition et celle que font ceux qui sont pris à témoin se ressemblent comme deux gouttes d'eau et le souci de procéder à un inventaire sans complaisance qu'exprime le Vice-Président n'en est pas moins ressenti par ces arbitres impartiaux. Alors de deux choses l'une : ou on s'arrête pour faire un diagnostic sérieux de la transition et définir une thérapeutique appropriée, ou on demande au peuple de se contenter des comptes-rendus des conseils des ministres qui lui donnent l'impression de vivre dans un autre pays où la minorité à droit à la soupe et l'autre aux promesses.
Retenir le dernier choix et continuer la foire tout en jetant en pâture de temps en temps le « bouc émissaire de Ruberwa serait absolument compréhensible de la part d'un peuple qui a déjà accepté même l'inacceptable. Ce n'est pas à quelques malheureux huit mois de la fin de la transition qu'il viendrait jouer au trouble-fête. Cependant comme il y a une limite à tout, en attendant que ses détracteurs étayent leurs allégations, Ruberwa ne pourrait être perçu autrement que comme un cheveu dans la soupe qui empêche leurs Excellences de festoyer allègrement.
Il ne reste alors au peuple qu'à saliver et à souhaiter, fair-play oblige, une fois de plus bon appétit aux convives tout en poussant l'élégance jusqu'à leur prévenir tout de même de faire attention: il y a un cheveu dans la soupe
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