Maurice Ndéné WARORE Bp 44, Ziguinchor
1 Septembre 2004
opinion
Du 15 au 24 août il a beaucoup été question des tirailleurs sénégalais. La presse a relayé beaucoup de points de vue sur la question des tirailleurs. Pour nous, un seul aspect nous a intéressé, le retour de Demba et de Dupont sur la scène publique. Mais avant de donner les raisons de ce choix, je voudrais revenir sur quelques articles lus ça et là. Je voudrais en citer quelques uns qui ont particulièrement attiré mon attention.
L'article de Wal Fadjri intitulé «Ce que Senghor et Diouf auraient dû faire», celui de Souleymane Fall dit Jules (Wal Fadjri du 26 août) intitulé «La leçon de Wade aux socialistes». Ces deux articles dénotent pour ma part un certain parti-pris qui ne sert pas l'histoire. Par contre, je voudrais saluer ici les articles suivants: article de M. L. Badji , «Dupont et Demba, ciment d'un avenir commun»; article du professeur Diallo Babacar, directeur du Ceds de Dakar intitulé «Un devoir de mémoire et de vérité historique». A mon humble avis, ces articles servent l'histoire car ayant une démarche scientifique et s'efforçant de donner à un évènement passé toute sa dimension historique et culturelle.
Enfin, un article qui montre, sans parti-pris apparent, comment l'histoire peut servir une cause idéologique, ethnique ou religieuse. Il s'agit de l'article du professeur Samba Dieng de l'Ucad intitulé «Lycée Oumar F. Tall: un acquis symbolique définitif». Si j'ai choisi de citer cet article en dernier lieu, c'est qu'il présente toute la délicatesse de l'analyse historique ou de l'analyse d'un fait historique. M. Dieng part d'une chronique du Soleil du 28 juillet qui semblait prôner un retour à des symboles qui pour lui célèbrent dans le temps et dans l'espace le triomphe de la colonisation. Au passage je partage avec lui l'idée que El Hadj Oumar est et restera une grande figure africaine. Je partage avec lui que le nom de Cheikh Oumar au fronton de son lycée est un acquis définitif au nom du principe qu'il ne faut jamais revenir sur des acquis. Mais c'est là que nos points de vue cessent de converger.
Je voudrais seulement dire ici que l'Histoire africaine est une histoire difficile à écrire; non seulement parce qu'une bonne partie de cette histoire n'est pas écrite au départ, mais surtout parce que la partie écrite de cette histoire l'a été par des gens qui avaient d'autres préoccupations ou par des historiens (fussent-ils africains) qui n'ont pas toujours l'esprit scientifique qu'exige l'HISTOIRE en tant que discipline. Invité à la télévision sénégalaise, feu Ahmadou Kourouma, parlant de Samory Touré, disait qu'il était détesté dans certaines contrées de la Côte d'Ivoire. Pour aller s'installer à Dabakala, en Côte d'Ivoire, Samory a eu recours à une tactique de terre brûlée. Il a entraîné de force beaucoup de populations dans son exil. Les populations qui ne partageaient pas son combat et ses idées ont laissé à leurs descendants une idée pas reluisante de lui. Samory reste cependant une grande figure africaine. Comment El hadj Oumar est-il vu par les descendants de Dioura Sambala, roi du Khasso?
Comment est-il vu par les descendants des populations du Kaarta et du Bélédouguou? Et que dire de ses relations avec Ahmadou Cheikhou du Macina? Toutes ces interrogations pour dire que notre histoire n'est pas simple à écrire. «Vérité au-delà des Pyrénées, mensonge en-deçà». Beaucoup de nos figures africaines peuvent s'accommoder de cet adage. De même l'histoire de l'Afrique en général et de nos pays pris individuellement s'en accommodent. Les descendants de Kimintang Camara, roi de Niani, ont-ils la même interprétation du Niani ba- na que ceux du Cayor?
Les relations entre Sydia Léon Diop, prince du Walo et Lat Dior font-elles réellement honneur à ce dernier?
Comment expliquer la solitude de Lat Dior en fin de règne, notamment à Deukhélé? Ne faut-il pas parler de ces relations avec Demba War Sallet de l'introduction de l'arachide dans le Cayor pour comprendre cette solitude?
L'homme bien au fait de l'histoire de ces figures et de ces événements me dira qu'il y a eu la main du colonisateur dans tout cela. Ce qui est vrai. Et c'est justement pour venir à l'histoire coloniale du Sénégal que nous avons fait tout ce rappel. La colonisation fait partie de notre histoire, et même je dirais qu'elle constitue la partie de notre histoire la plus présente, la plus actuelle. Les hommes politiques ont raison de dire que le Sénégal et la France sont liés par l'histoire. Alors pourquoi vouloir délier ce que l'histoire a lié? Voilà pourquoi j'ai beaucoup souffert, au nom de l'histoire quand dans les années 80, on a commencé à débaptiser nos rues et nos établissements scolaires. Certes ceux qui avaient décidé de débaptiser comme ceux qui les avaient inspirés étaient animés par un patriotisme sans faille. Mais nous pensions à l'époque que ce patriotisme n'était pas au service de notre histoire. Aujourd'hui, encore nous avons le même point de vue.
Voilà pourquoi je salue l'initiative courageuse et historique du président Abdoulaye Wade d'avoir sorti Demba et Dupont de l'oubli. Au nom d'un certain passé on les avait mis à l'ombre. Au nom de ce même passé on les réhabilite. En décidant de commémorer désormais le 23 août, le président de la République a montré que dans notre histoire rien ne doit être tu ni caché. Les heureux comme les douloureux événements doivent être portés à la connaissance du public. C'est la meilleure manière d'être nous-mêmes et de composer avec les autres. Sans considérations autres qu'historiques, je salue la présence de Demba et de Dupont à la place de la Gare, désormais baptisée place des Tirailleurs. Les élèves de nos écoles, grâce à ce monument, sauront que noirs et blancs ont lutté côte à côte pour une juste cause. Quoi qu'on puisse dire, reconnaissons au président d'avoir sorti de l'oubli un monument et d'avoir restitué la dimension historique des tirailleurs. Monsieur Dieng a raison de parler d'une «nostalgie anachronique» car il ne s'agit pas de ressusciter n'importe quoi. Cependant, il ne s'agit pas aussi de tout chambouler. Et pourtant à un certain moment on a chamboulé l'histoire du pays.
Les Thiers, Gambetta, Maginot, Mandel, Jost Van Vollenhoven, Clémenceau, Faidherbe, Canard, Ponty, Roume ont une place dans notre histoire. Ils ne méritent pas d'être oubliés même s'ils ont servi la colonisation, car cette colonisation fait désormais partie de notre histoire. Et pourtant ils ont disparu de nos rues et de notre histoire quotidienne. Senghor a eu raison de ne pas entièrement débaptiser la place Protêt (confer Wal Fadjri du 27 août, interview de M. Saliou Kandji). Sarraut, Jean Jaurès, Eboué et autres ne doivent plus trembler d'outre-tombe. Qu'on leur laisse leur rue. Il ne s'agit pas d'effacer de nos mémoires tout ce qui est négatif. Au début je croyais que le Magal célèbre le retour de Bamba d'exil. Mais non, le Cheikh a préféré célébrer son départ pour le Gabon. Triste moment pour ses fidèles, mais le début de sa gloire. Donc les douloureux événements ne doivent point être mis aux oubliettes car ils font partie de l'histoire et font l'histoire.
Ne débaptisons plus. Nos héros ou nos grandes figures seront toujours honorés car notre pays est en développement. Des lycées et des collèges sont créés chaque année. Des hôpitaux sont construits à travers les régions. Nos villes grandissent et se modernisent. Une future capitale est en projet. Avec toutes ces actions de développement, il y aura toujours la possibilité d'honorer nos grands hommes et nos illustres femmes (respectons l'approche genre). Ce que nous retenons des chefs d'état qui ont dirigé le Sénégal depuis l'indépendance, c'est que chacun s'est évertué ou s'évertue à donner au Sénégal une place dans l'histoire. Avec Senghor on peut retenir le Festival mondial des Arts nègres. Avec Abdou Diouf différents colloques, notamment sur les grandes figures de l'Islam. Aujourd'hui avec le président Wade, les tirailleurs retrouvent leur place dans notre histoire, dans celle de pays africains frères mais surtout dans celle de la France. Pour terminer je voudrais reprendre ce passage qui se trouve au début de l'éditorial de El Hadj Hamidou Kassé dans le Soleil du 24 août : «La mémoire est comme la lumière rasante du sémaphore, elle éclaire les chemins de l'histoire en maintenant fixe le lien entre les époques dont les épreuves, dans leur versant glorieux comme dans leur côté tragique ou encore ambigu, tissent la conscience nationale et renforce une communauté de destin».
Historien, vous êtes la mémoire de nos peuples; à vous d'éclairer nos dirigeants et nos hommes politiques pour les aider à «tisser la conscience nationale et à renforcer notre communauté de destin». Ceux qui ont écrit sur le 23 août ont eu cette préoccupation et c'est tout à leur honneur.
Be the first to Write a Comment!
Copyright © 2004 Wal Fadjri. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.