Youcef Salami
2 Septembre 2004
Bien qu'elle ne constitue pas un cas atypique dans le monde des affaires, la liquidation en cours de trois banques privées traduit un constat : celui d'un secteur bancaire en mal de réforme, truffé de tares.
De réorganisation en réorganisation, le système bancaire, privé et public confondus, n'arrive pas à suivre le mouvement de restructuration de l'économie nationale. Les dysfonctionnements sont soulignés à un ensemble de paliers. Les banques sont ainsi tenues pour responsables des lenteurs de certains projets d'investissement, faute de crédits. Gérées sous l'aile tutélaire de l'Etat, elles se montrent plus prudentes qu'il n'en faut quand il s'agit des risques liés à l'investissement. De ces insuffisances, les opérateurs économiques en parlent souvent. Mais ne portent-ils pas ainsi la responsabilité sur les seules banques ? Les institutions financières, elles, s'en défendent et estiment que ce n'est pas parce qu'elles disposent de liquidités qu'elles en accordent à qui veut en avoir. Il vaut ce qu'il vaut, cet argument sonne aux yeux des opérateurs, surtout les jeunes promoteurs, comme un refus de la part d'une communauté bancaire qui ne veut pas jouer le jeu, dans une économie tournée à la libéralisation pourtant. La politique des crédits demeure pourtant soutenue par une banque centrale favorable à des taux directeurs plus réduits qu'ils ne le sont aujourd'hui.
La question des crédits se pose encore dans des termes difficiles à négocier, entre certaines entreprises publiques et les banques publiques. On sait qu'il est des entités publiques, dont la masse salariale, pour ne citer que cela, se situe dans des proportions insupportables par rapport au chiffre d'affaires, qui demandent de l'argent aux banques. Pour combien de temps l'Etat continuera à financer à fonds perdus des entreprises publiques ? Une douzaine de sociétés publiques sont dans ce cas. Elles pèsent sur le Trésor public, constate le ministre des Finances, Abdelatif Benachenhou, dans l'une de ses déclarations. Encore faut-il trouver une bonne formule pour s'en débarrasser. Abdelatif Benachenhou fait remarquer que la liquidation ou le maintien d'une entreprise est l'affaire de la nation. Les rapports entre les sociétés du secteur public et les banques sont tels qu'ils empêchent ces dernières de trouver des partenaires avec lesquels elles pourront monter des projets. L'expérience d'une privatisation partielle du Crédit populaire d'Algérie (CPA) a tourné court.
Et pourtant, elle a été mise en chantier dans des conditions favorables. Le CPA a lancé un avis d'appel d'offres pour se faire assister par un cabinet d'affaires et a réceptionné les offres commerciales des soumissionnaires. Aux dires de beaucoup, les institutions financières publiques ne peuvent se mettre en phase avec l'évolution de l'économie moderne que dans un environnement concurrentiel soutenu par des groupes de banques privées solides, reconnues dans le monde des finances. Des groupes différents des succursales privées installées aujourd'hui en Algérie et dont l'expérience a été entamée, après la débâcle d'El Khalifa Bank. Au-delà des faits qui en sont à l'origine, la faillite de trois banques privées en dit beaucoup sur le mode d'organisation du système financier.
Par bien des aspects, ce système est perméable à la mauvaise gestion. Il aura fallu un krach financier pour que les pouvoirs publics décident d'y remettre de l'ordre et de sévir. Et c'est dans ce cadre-là qu'a été toilettée la loi sur la monnaie et le crédit, par une ordonnance votée en octobre 2003. Il y est consigné de trier sur le volet et les actionnaires et les gestionnaires des banques privées à créer. Il y est également mentionné l'augmentation du capital minimal. L'ordonnance adoptée dans une conjoncture politique difficile a été critiquée par nombre d'observateurs. Ceux-ci y ont vu une gestion aux antipodes de la politique monétaire dans une économie libérale prêtée au ministre des Finances, Abdelatif Benachenhou. Ce dernier s'en est défendu et a affirmé que l'ordonnance en question n'affecte en rien l'autonomie de la Banque d'Algérie ou celle du Conseil de la monnaie et du crédit et qu'elle ne constitue en aucun cas un frein pour la création d'établissements financiers privés. Le ministre des Finances noircit le tableau lorsqu'il évoque la banqueroute d'El Khalifa Bank ou celle de la BCIA.
Des conséquences lourdes en ont découlé, la débâcle a coûté cher au Trésor public et à la collectivité. L'affaires Khalifa est partie d'une anomalie majeure : la banque accordait des crédits supérieurs à ses capacités. La commission bancaire de la Banque d'Algérie en savait trop. Elle alternait inspection et contrôle mais pas à temps, fait-on remarquer. Le processus qui s'en est suivi était dans l'ordre des choses, estiment certains. La BCIA, elle, est partie d'une histoire de traites. La décision de la liquidation est jugée injuste par ses responsables, lesquels ont essayé, dans différentes correspondances qu'ils ont adressées à qui de droit, d'entrevoir une solution. Ils n'y parviennent pas. Union Bank est la troisième banque à connaître la liquidation, après avoir été placée sous administration provisoire. Son PDG se dit victime d'une crise systémique du secteur bancaire privé algérien. Il a porté l'affaire devant le Conseil d'Etat et a déclaré que les droits de sa banque seront plus forts, au final. Le seront-ils réellement ? Ce dont certains sont sûrs, c'est que ces faillites en série jettent le discrédit sur le privé, accusé, à tort ou à raison, de faire dans des combines contraires à l'économique.
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