Le Soleil (Dakar)

Sénégal: Les «tirailleurs sénégalais» ou la mémoire pourrie des marchands de l'oubli

Par AMADOU LAMINE SALL*

2 Septembre 2004


opinion

Il est vrai qu'elle est bien finie la mémoire pourrie des marchands de l'oubli !

Il est difficile de ne pas saluer l'initiative du président de la République de faire désormais commémorer par une journée du souvenir, les faits d'armes des «Tirailleurs sénégalais». Qu'il cherche à faire partager cette célébration par toute l'Afrique est encore une façon de fédérer notre continent autour d'un des évènements les plus nobles de son histoire. Cela ne saurait être considéré comme un fait résiduel que de célébrer la part de chair, de sang et de fraternité que les « Tirailleurs sénégalais » ont versé, au-delà de la belle France, au Patrimoine mondial de l'histoire du coeur et de la liberté des peuples.

Il est heureux que ce soit nous, nous les Africains et personne d'autre, qui aient pensé les premiers à créer cette journée de l'hommage et du souvenir. Il faut saluer par ailleurs l'initiative de consacrer la Place de la gare de Dakar à ce souvenir, par l'érection d'un symbole dont je ne puis ici dire la puissance du message, celui-ci étant en cours de réalisation. Il reste que ce symbole visible était nécessaire. Puisse-t-il, par son réalisme, sa force et sa créativité esthétique nous installer dans l'émotion et le respect.

Nous ne reviendrons pas ici au traitement de cette histoire et à l'intérêt que devaient lui porter l'ancienne puissance coloniale. Tout se sait. Tout a été dit, critiqué, dénoncé. Nous ne tairons pas non plus le courage d'hommes politiques français, qui n'ont cessé de respecter ces hauts faits d'armes des « Tirailleurs sénégalais », sans oublier l'essentiel : que leur pays se hâte un jour à réparer le tort financier causé à ceux qui ont la malchance de ne pas être tués sur les champs de bataille et qui vivent aujourd'hui l'humiliation et l'injustice d'être traités séparément, parce qu'ils ne sont pas Français, dit-on. On aurait jamais dû dire cela et de cette manière !

Il est d'ailleurs trop tard, pour ma part, de réparer le mal qui a été fait. Il est désormais une autre histoire, pas belle, trop vilaine même, qui est née à côté d'une autre histoire, celle-là forte et émouvante. Il n'est pas possible que depuis des lustres, aucun gouvernement français ne soit parvenu à rétablir l'équité d'un égal traitement des pensions ! J'ai entendu le Président Wade dire que seule l'Assemblée nationale française et ses députés pourraient peut-être faire quelque chose, sans que rien ne puisse être gagné d'avance !

Mon ami, l'ambassadeur de Tombouctou, me dit toujours en serrant les dents : « tu sais, les Français se sont battus jusqu'aux derniers des tirailleurs » ! Je ne l'aurai pas dit de cette manière ! Il reste à souhaiter que nous tentions, pour ceux qui restent encore en vie, de les prendre nous-mêmes en charge pour que, ce que nous leur donnons, soit plus précieux que ce qu'on leur a pris injustement. L'aventure des « Tirailleurs sénégalais » nous apprend qu'il ne suffit pas forcément toujours qu'une cause soit juste, grande et noble, reconnue comme telle par tout le monde, pour qu'elle bénéficie du même partage, de la même justice ! Ainsi, il arrive bien souvent dans l'histoire qu'il faille du temps pour que le sang donne du lait !

Si au bout de moi-même, finalement, j'ai pensé apporter mon humble contribution à ce que représentera l'évènement du 23 août, c'est que, comme le disait d'une part Oscar Wilde : « la mémoire est le journal intime que nous portons toujours en nous », que j'ai été ensuite sensible à l'initiative enfin prise par le Président, que j'ai été toujours profondément touché et ému par les faits d'armes des « Tirailleurs sénégalais » sur les champs de bataille face à l'occupant, là où ils ont donné leur sang et laissé leur jeunesse, que je n'ai cessé d'être obstinément habité par l'attitude déroutante, je ne dirais pas insultante, d'une France dont tout plaide dans l'élégance d'esprit qui sait avec tant de finesse et de justice la caractériser, à donner une réponse digne à une requête digne, d'autre part.

Que se passe-t-il donc pour que ce problème, apparemment si simple, si transcendant du traitement égal des pensions des anciens combattants de 39-45 en terre occupée de France, ne puisse pas être résolu dans l'équité jusqu'ici en 2004 ? Comment sortir de cet effet de brume ? Cela ne pourrait s'agir, dans le fond, ou suis-je vraiment naïf, d'un manque réel de possibilités budgétaires. Non, ne me dîtes pas que la France n'est pas riche, qu'elle en a simplement l'air ! Je refuse de croire, par ailleurs, à un esprit foncièrement et volontairement discriminatoire de la part des hommes politiques français qui se sont succédé à la tête de l'Etat depuis la fin de la seconde Guerre mondiale. Pour partir de Pompidou, c'était quand même Pompidou, auteur d'une merveilleuse anthologie de poésie, ami et disciple de Sédar Senghor qui n'a pas manqué de plaider ce douloureux dossier ! En hâtant le pas, après Giscard d'Estaing, il y a eu Mitterrand, un sacré grand bonhomme quoi qu'on en dise ou pense, un immense homme de culture. Quant à Jacques Chirac, c'est mon intime conviction, il a le coeur aussi vaste que le Stade de France, sans compter sa légendaire spontanéité, quoiqu'en puisse rajouter les mauvaises langues ! Alors, où est caché le vice ? Je refuse de croire, en pensant à tous ces présidents, à leur manque d'autorité, de hauteur, d'intérêt et de générosité, pour ne pas utiliser ici le terme moins joli et plus connoté de «compassion ».

Arrêtons-nous là, dans cette triste impasse, en attendant que demain les cimetières donnent la parole aux réparations posthumes dans les mots et les bouquets de fleurs, les fraternités et les regrets tardifs et qu'une rue propre ou boueuse porte en une ville de France le titre de « Rue des Tirailleurs sénégalais ».

Ce que je voudrais surtout et de nouveau saluer avec grandeur, respect et fierté, c'est ce profond et lumineux sillon tracé ici au Sénégal, pour que désormais les «Tirailleurs sénégalais», en terre africaine, soient annuellement honorés et rappelés à notre mémoire. Il faudrait d'ailleurs que chaque 23 août, férié ou non, le président de la République aille déposer une gerbe de fleurs et de mil à la Place de la gare, là où est bâti leur monument. Il ne sera pas évident, sans doute, que tous les pays d'Afrique accepteront d'en faire une journée fériée et payée. Qu'importe ! Déjà le souvenir en vaut le prix.

Il nous faut faire émerger des instruments puissants de valorisation, de création, d'organisation, de planification, de promotion pour une Afrique plus offensive, plus concentrée sur ses priorités et ses urgences de développement. Elle doit cesser de donner l'image maudite d'un continent vaincu par la médiocrité, les maladies et que la corruption affronte avec panache et insolence.

Non, l'Afrique ne gérera pas que le passé, en laissant aux autres le soin exclusif de gérer l'avenir ! Bien souvent, le terme « renaissance » m'installe dans le malaise, car nous n'avons jamais été morts, l'Afrique n'a jamais été morte ! La culture, c'est l'entêtement de vivre et non de mourir. Et pour vivre, il faut commencer par être soi-même dans sa propre culture et devenir toujours soi-même dans celle des autres ! Ne jamais oublier qu'il faut habiter à la fois deux maisons : la conscience et l'âme !

Le monument aux « Tirailleurs sénégalais », Place de la gare de Dakar, ne sera pas seulement un monument pour les morts. Ce sera aussi un monument pour les vivants. Ce n'est pas autrement que le projet du Mémorial de Gorée a été conçu. La renaissance culturelle africaine doit investir d'abord notre propre conscience. Elle doit nous faire croire en la transformation de nos propres ressources. Elle doit rendre accessibles et crédibles nos propres productions de savoirs et de savoir-faire. A la fois appel, réponse, volonté et vision, elle doit nous conforter et nous réconforter dans notre apport irremplaçable à l'histoire universelle.

La journée du 23 août à la mémoire des « Tirailleurs sénégalais » participera désormais de cette démarche. Rien ne doit plus seulement appartenir à l'imaginaire isolé de l'Afrique. Nous devons tout partager devant la conscience du monde. Il s'agit d'être toujours vivant ! Dès lors, le président de la République a raison de demander sinon d'exiger, pour ce qui est de l'histoire de France, que les enfants sachent ce qui est arrivé. Il ne faut plus permettre aux livres d'Histoire de se taire ! Ils se sont trop longtemps tu et se taisent encore sur bien des sujets, comme celui tragique de la traite négrière. J'ai eu déjà à le dire et à le redire dans mon tyrannique et douloureux combat pour la réalisation du Mémorial de Gorée : l'Afrique a trop souffert des autres et pour les autres pour laisser faire le silence et les oublis organisés.

Non, l'Afrique n'est pas un livre clos comme on le voudrait ! Qui mieux que nous pourrait proposer au monde une fraternité nouvelle ?

Ce qui se lève ici dans ce pays des braves, ce qui s'est levé avec la naissance de l'Union Africaine, augurent d'un continent qui a son mot à dire au monde. Ce continent est en marche, non seulement dans l'espérance têtue de ses fils, mais dans le culte du travail, malgré son étranglement par le système pervers du piège du remboursement de sa dette. Ce continent donne de plus en plus non des hommes politiques mais des hommes d'Etat car, comme le disait l'autre : « les hommes politiques regardent toujours les prochaines élections, les hommes d'Etat les prochaines générations ».

La journée commémorative du 23 août et l'initiative qui l'a fait naître, ne sont-elles pas déjà un signe, une balise, une lettre ouverte aux enfants de demain, Sénégalais, Africains, fils de la Diaspora ou citoyens du monde ?

Le 23 août ne sera pas seulement que pour le drapeau du Sénégal !

Un autre symbole, bien sûr, c'est que le 23 août est comme on le sait « La journée internationale de commémoration de la traite négrière et de son abolition ». Désormais, il y aura un couple presque indissociable ! Et un couple, n'est-ce pas souvent aussi, une histoire de mort et de résurrection ? Ressusciter à jamais par nous-mêmes et pour le monde libre les faits d'armes des « Tirailleurs sénégalais » ! Garder la flamme par un Mémorial sur la traite pour une mémoire de plus de 100 millions de morts ! Voilà, pour une part, la refondation du monde noir !

Il y a longtemps que j'avais noté sur un vieux carnet souffrant, grignoté par les rats, des citations. L'une d'elle, dont j'ai omis la référence bibliographique, disait ceci : « Avoir raison trop tôt, c'est aussi avoir tort ».L'auteur de ce propos a bien fait d'avoir raison trop tôt sans pouvoir avoir tort d'avoir décidé ce qu'il a décidé : faire aussi du 23 août pour les « Tirailleurs sénégalais », une journée de la mémoire et du souvenir.

Il sera difficile de ne pas applaudir et respecter l'acte opportun posé par le Président de la République du Sénégal.

*Poète - Lauréat des Grands Prix de l'Académie française

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