Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Afrique: La médecine traditionnelle a, cette semaine, focalisé l'attention de la communauté internationale.

Claude-B. Kingué

2 Septembre 2004


Et particulièrement, celle de l'Organisation mondiale de la santé (Oms),qui voudrait voir la riche pharmacopée africaine, notamment, mise à contribution pour soulager divers maux dans notre société. A condition de la rationaliser.

Et dans ce sens, l'on recommande qu'elle soit réglementée, évaluée scientifiquement. Sans doute le faut-il. Mais cette rationalisation suffira-t-elle pour conférer un statut honorable à la médecine traditionnelle si une réappropriation culturelle ne l'accompagne ? Autrement dit, cette médecine se développera-t-elle si nous ne l'assumons comme nôtre ? Comme une réponse que nous aussi avons apportée à nos problèmes de santé ? Une réponse qui a certes ses limites, mais aussi des forces avérées, et sur laquelle il faut avoir un regard objectif.

L'un des principaux handicaps de la médecine traditionnelle est en effet le regard négatif qu'on a sur elle. Elle est ainsi associée au charlatanisme ou, au mieux, à la chance. A son sujet, on ne parle pas de médicaments, mais de remèdes indigènes, avec tout ce que cela connote d'exotique.

D'ailleurs, les termes les plus utilisés sont : écorces, potions, poudre, décoctions, guérisseurs. Un lexique qui témoigne de l'arriération de cette médécine. De sa nature folklorique, par rapport à la médecine des hôpitaux, cliniques et laboratoires d'analyses.

La mauvaise réputation de la médécine traditionnelle africaine tient certes à des faits avérés. Mais la critique qui lui est généralement faite confine à la caricature. Sans nuance, elle perd de vue qu'il en va par exemple du charlatanisme de certains tradi-praticiens comme de l'incompétence de certains médecins. Aveugle, elle ne relève pas le lien qu'il y a entre certains arbres de nos forêts et des comprimés qui nous viennent d'Europe. Discriminatoire, elle n'admet guère la pharmacopée africaine que comme un pis-aller.

Ce discours est venu d'Europe. Il est contemporain de l'arrivée du Blanc en Afrique. Sa charge idéologique est connue depuis longtemps. Mais non seulement il s'est trouvé des relais locaux aussitôt que l'Africain a su lire et écrire le français, l'anglais ou le portugais, il continue aussi à fleurir, des siècles après.

Malgré des exemples d'efficacité d'autres médecines traditionnelles, qui devraient inciter à la nuance, dans la critique. Celle-ci est d'autant plus embarrassante qu'elle n'est plus aujourd'hui le fait des gens nouvellement et sommairement initiés à la science moderne et vivant sous les pesanteurs de la colonisation, comme le furent les premiers évolués africains. Des gens soumis à l'acculturation dans sa forme la plus violente. La critique la plus sévère qu'essuie aujourd'hui la médecine traditionnelle africaine vient en effet d'une élite locale, dont on est en droit d'attendre un jugement plus équilibré, parce qu'elle est plus informée des limites de la science moderne. Parce qu'elle est censée ne rien ignorer de l'aliénation qu'insuffle le discours moderniste. Un discours articulé autour de valeurs peu conviviales, hégémoniques. Parmi cette élite scientiste, il y a les médecins nationaux eux-mêmes. La plupart, tout au moins. Imbibés de la science moderne comme un buvard d'encre, ils ne se posent pas les questions élémentaires du genre : avant, comment faisait-on en Afrique ? Le retour en grâce des médecines douces en Europe, berceau du scientisme pourtant, ne les intrigue pas davantage.

Parmi ces irréductibles du moderne, il y a aussi l'ensemble de la presse nationale, qui relaie, inconsciemment ou non, l'identité folklorique qu'une opinion " scientifiquement correcte " attribue à la médecine traditionnelle. Et lorsque, en de rares occasions, il lui arrive de relever les excès de cette opinion, elle indique à peine la dimension culturelle de cette médecine. En tout cas, les journalistes culturels n'en parlent pas, qui réduisent leur domaine à la musique, à la peinture et aux livres. Vont-ils désormais reconnaître à cette médecine son statut d'élément culturel après le séminaire de formation sur la perception et le traitement des faits anthropologiques auquel ils ont pris part en fin de semaine dernière ? Ce ne serait pas tard. Mais sans doute en faudrait-il plus, et sans doute faudrait-il la participation d'autres acteurs. Pour qu'elle émerge et accède à l'efficacité de son homologue chinoise, par exemple, il faudrait, en effet, à la médecine traditionnelle africaine un ressort idéologique. C'est-à-dire être portée par une vision du monde différenciée, définie par les politiques et cultivée dans les écoles, dès la maternelle.

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