Le Messager (Douala)

Cameroun: Hôpital Laquintinie (Douala) : chasse aux démarcheurs

Hugues Tatchuem (stagiaire)

3 Septembre 2004


L'établissement hospitalier organise la lutte contre ceux qui détournent les malades pour des cliniques privées généralement tenues par son propre personnel.

Le directeur général de l'hôpital Laquintinie de Douala, le Dr. Fritz Ntonè, a présenté à la presse mardi 30 août 2004 les premiers résultats de la lutte contre « les démarcheurs de malades » à l'entrée de cette institution hospitalière. Les démarcheurs de malades sont en fait des personnes qui, postées à l'entrée de l'hôpital, détournent les patients pour les envoyer soit vers des médecins particuliers à l'hôpital, soit vers des cliniques privées. Ces derniers temps, le phénomène a pris des proportions inquiétantes et cela s'est ressenti sur l'activité de l'hôpital. Selon le Dr. Ntonè, «on vendait de moins en moins de carnets et certains services restaient vides toute la journée. » Face à cette situation, 6 jeunes ont créé une association dénommée « Sos hygiène et salubrité » pour éloigner tous ces « démarcheurs des entrées de l'hôpital Laquintinie ».

La chasse aux démarcheurs qui a véritablement débuté le lundi 29 août dernier produit des résultats appréciables. « Avant [lundi] on ne vendait plus des carnets que pour 130.000 f cfa par jour. Mais pour la seule journée de lundi, on a eu une recette de 251.800 f cfa. Par ailleurs, plusieurs services ont reçu à longueur de journée des malades», a révélé le directeur général de l'hôpital. Il ne s'agit que d'un début. En effet, le Dr. Ntonè annonce d'autres mesures plus drastiques pour extirper ce mal. Au-delà de ces jeunes qui, arborant un tee shirt blanc bravent les intempéries pour sauver les patients de l'escroquerie des «démarcheurs », une commission a été mise sur pied pour traquer tous les infirmiers et médecins qui exercent dans des structures privées ou dans leurs domiciles et pour qui les démarcheurs travaillent en réalité.

Le ver est dans le fruit

Ndengué Aimé, vice-président de l'association «Sos hygiène et salubrité » situe l'origine du travail de démarcheur vers 1985. « A cette époque, raconte-t-il, Michel Fosso, alors infirmier en service à l'hôpital Laquintinie était propriétaire d'une clinique privée. Il avait alors placé des gens à l'entrée de l'hôpital pour intercepter les patients et les conduire à sa clinique. » Avec le temps, les autres infirmiers (et même les médecins) non satisfaits de leur salaire mensuel, ont suivi les pas de M. Fosso en ouvrant des cliniques privées et en recrutant à leur tour des rabatteurs pour faire fleurir leur activité. Avec la crise économique et l'augmentation du taux de chômage, plusieurs jeunes leur ont proposé leurs services. Avant la campagne de lutte, « Sos hygiène » en a dénombré 46 qui opéraient aux entrées de l'hôpital.

« Quand ils voyaient les malades arriver, ils les approchaient, leur demandaient ce pour quoi ils étaient là. Quelle que soit la réponse, ils les convainquaient qu'en allant à l'hôpital Laquintinie, ils paieraient plus cher pour un service très lent. Le moral "cassé", les patients n'avaient d'autre choix que d'accepter d'aller dans une clinique privée qui, généralement, est tenue par un infirmier ou un médecin exerçant à Laquintinie », expliquent les membres de «Sos hygiène et salubrité». Malgré des tentatives de lutte contre le phénomène, il persiste. Et pour cause : « Quand nous convoyons un malade vers un centre [privé], nous gagnons 1000 f cfa », indique un démarcheur. Et de poursuivre : « par jour on peut parfois avoir 10 malades et pointer ainsi 10.000 f cfa. » Le métier est donc fortement rémunérateur. Mais l'hôpital en pâtit.

Faire rayonner Laquintinie

Si une quarantaine de personnes, du fait du chômage ont ainsi trouvé de quoi entretenir leurs familles, il faut dire que le bien que procure le phénomène est inversement proportionnel au mal qu'il fait subir aux malades d'une part, à l'hôpital d'autre part. Contrairement à ce que les « démarcheurs » disent, les malades sont très souvent rançonnés dans les cliniques vers lesquelles on les oriente et où ils ne sont pas toujours sûrs que tous les moyens seront mis en oeuvre pour les traiter aussi rapidement qu'avec efficacité. Par ailleurs, l'hôpital qui ne reçoit plus suffisamment de malades a des charges qu'il faut assumer : frais de structures, primes de rendement, salaire du personnel d'appui, maintenance des appareils, etc. Au-delà de cette exigence de rentabilité, l'hôpital Laquintinie, dans sa mission de service public, doit mettre à la disposition des 840 malades qu'il est supposé recevoir - en référence au nombre de carnets vendus à 300f cfa l'unité - les meilleurs médecins et les meilleurs appareils dont l'Etat l'a doté pour assurer la santé publique.

Pour tout cela, il fallait engager la lutte contre les « démarcheurs. » Même si les raisons profondes de l'action de « Sos hygiène et salubrité » restent cachées, la direction de l'hôpital affirme sa volonté de « donner les moyens organisationnels à ces jeunes pour assainir l'entrée principale de l'hôpital Laquintinie. » Il est ainsi question d'améliorer l'image de l'établissement et surtout de lui donner un autre rayonnement. Et le moyen le plus efficace pour le faire était de s'allier à certains « démarcheurs » pour chasser leurs « collègues ». En effet, les membres de « Sos hygiène » sont des anciens démarcheurs qui ont changé de camp.

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