Le Messager (Douala)

Cameroun: Biya voudrait 8% des suffrages pour Fru Ndi

Jean-Baptiste SIPA

3 Septembre 2004


opinion

A moins de 50 jours de l'élection présidentielle qui est toujours présumée avoir lieu au mois d'octobre 2004, on ne peut qu'admirer les efforts apparents que font les opposants politiques camerounais pour se trouver un candidat unique contre Paul Biya.

C'était le souhait profond du peuple en 1992, lorsque l'opposition était sociologiquement majoritaire, et que les techniques de fraudes n'étaient pas encore aussi affinées qu'aujourd'hui par l'Etat-parti Rdpéciste. Et l'opposition n'a pas su profiter de l'opportunité.

En 1997, les ténors de cette opposition, comme s'ils voulaient confirmer leur trahison de 1992, ont montré qu'ils n'étaient plus pressés de libérer le pays du système Biya, non seulement en boycottant l'élection présidentielle, mais en interdisant à leurs militants de se rendre aux urnes pour voter contre le président candidat Biya.

En 2004, le peuple abusé dans sa quasi-totalité a désaffecté l'espace politique ; le rapport des forces a, entre temps, été illégitimement, mais méthodiquement remodulé en faveur du « candidat naturel » du Rdpc. L'opposition, elle-même atomisée, est devenue parlementaire dans sa composante essentielle qui sert désormais d'alibi démocratique au pouvoir Rdpc. Et c'est le moment qu'elle choisit pour jouer à une sorte de colin-maillard, à la recherche d'un candidat unique que l'égocentrisme ardent de ses leaders empêchera sans doute de trouver. D'autant que le Minatd pourrait bientôt annoncer une enveloppe de 2,5 milliards cfa à répartir aux candidats

De la part d'opposants qui en 5+7 ans ont contesté les mandats successifs de M. Biya, sans pour autant transcender leurs chapelles afin de s'accorder sur une stratégie de ralliement avec le peuple la gesticulation actuelle amène au moins deux questions. Se livrent-ils simplement à un faire-valoir en vue d'épater le peuple qu'il croit encore dupe ? Sinon, croient-ils que leur démarche tardive et hasardeuse soit la meilleure stratégie pour parvenir à une alternance au pouvoir, alors qu'en face leur adversaire supposé se livre à une appropriation systématique de l'électorat par des moyens illicites, mais efficaces ? Au moyen de la fortune publique !

Parce que l'élection présidentielle attendue apparaît de plus en plus inutile aux yeux du peuple, le parti-Etat dans toutes ses composantes (administration publique, gouvernement, organes centraux et locaux du parti, et affidés de tous genres ), mobilise tous les moyens permis et non permis, pour assurer le maintien au pouvoir de son président.

Il n'hésite pas à étouffer tous les moyens d'expression des opposants. Tout laisse croire qu'il s'approprie les ressources budgétaires publiques pour les affecter à la corruption des populations appauvries, et à la prostitution des militants et cadres des partis d'opposition. Ce n'est pas Françoise Foning qui pourrait me démentir. Pas plus que ces « élites extérieures » de certaines régions du pays qui enverraient actuellement aux sous-préfets de leurs villages, des listes de noms constituées en ville, aux fins de leur inscription sur les listes électorales locales de quoi légitimer dans quelques semaines la « chartérisation » des électeurs dans les fiefs supposés de l'opposition. Et que dire de l'invasion totale des médias publics par le Rdpc et ses démembrements ?

Les moyens mis en jeu, alors que le corps électoral n'est pas encore convoqué, indiquent manifestement l'objectif de M. Biya qui serait d'obtenir en octobre un score qui justifie et légitime, ou améliore celui réalisé en juin 2002 par le Rdpc dans les circonstances de bricolage et de tripatouillages du scrutin couplé que l'on sait.

John Fru Ndi :

le préféré de Biya

Dans ces circonstances, il n'est pas évident que même avec un seul et unique candidat - et à plus forte raison s'ils sont des dizaines - l'opposition obtiendra plus de 8% des suffrages ; et cela, qu'ils soient « exprimés » par les urnes ou par les sous-préfets. Car, il semble que 8% soit le seuil de représentation que tolérerait l'homme-lion pour le concurrent de l'opposition le mieux placé. Encore que selon les chuchotements entendus dans l'entourage du Minatd, M. Biya souhaiterait que ce mieux-disant soit John Fru Ndi Je n'irai pas jusqu'à établir un rapport entre cette rumeur - qui n'est pas tout à fait d'en bas - et les attitudes ambiguës qu'on accuse actuellement le Sdf d'afficher dans la Cnrr. Car, il peut s'agir d'un simple ballon d'essai.

Mais on sait que pour atténuer les effets de son passage en force, M. Biya voudra donner le change à son hold-up électoral, en proposant à des opposants de son choix, une sorte de partage de pouvoir, selon un scénario déjà vu en Afrique, mais dont la première tentative a échoué au Cameroun après la présidentielle de 1992.

Des observateurs que certain ministre qualifierait d'« esprits mal tournés » pensent que M. Biya profitera de tous les marchandages organisés autour de sa prochaine réélection, pour amorcer une stratégie qu'on peut appeler de « partage des pouvoirs» même si d'aucuns parlent plutôt de « placement à la mangeoire ». Stratégie qui devrait connaître son aboutissement après l'élection du Sénat. On pense ainsi que M. Fru Ndi prendra la présidence du Sénat, M. Ndam Njoya le perchoir du Parlement, et M. Maïgari Bello Bouba la tête du gouvernement C'est mieux que d'être flanqué de 3 vice-présidents comme Kabila au Congo.

En supposant que de telles allégations ne soient pas le fruit de quelques imaginations fertiles, elles suggèrent que le pays amorcera un retour tranquille vers le système monolithique. Réédition, en plus élégant, de l'exploit que Ahmadou Ahidjo réalisa un certain 6 septembre 1966 en créant l'Unc (Union nationale camerounaise) par absorption de tous les partis politiques pré-existant au Cameroun. De quoi nous rappeler que tous les partis politiques qui encombrent le champ politique au Cameroun ne sont en fait que des excroissances du Rdpc. A l'exception de l'Upc dont la fraction Kodock a depuis longtemps consommé son entrisme non avoué au Rdpc, sous prétexte que « l'Upc est un parti de pouvoir ».

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Malheureusement, ce qui pourrait n'être qu'une stratégie d'illusion de la part de M. Biya, a un coût tellement énorme qu'on peut se demander si elle n'est pas pour quelque chose dans l'assèchement du Trésor public. Certains de nos informateurs croient pouvoir affirmer que le président-candidat aurait tenu le langage suivant à l'actuel ministre des Finances et du budget : « j'ai besoin d'argent pour l'élection. » Mais, on imagine bien qu'une élection présidentielle, dans son organisation normale, ne coûterait pas 66 milliards cfa. C'est le montant dont le Fmi constate la disparition. Et c'est le minimum quand on évalue toutes les obligations courantes de l'Etat qui ne sont plus honorées. Dilapider un budget national relativement colossal pour empêcher que se produise dans le pays une alternance démocratique est une preuve, au mieux d'une tentation totalitaire, au pire d'un anti-patriotisme qui vaut haute trahison.

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