Dorine Ekwé
3 Septembre 2004
Lorsque l'on demande, à un bantou de Djoum, quelles sont les principales ressources grâce auxquelles les pygmées vivent, il n'hésite pas outre mesure : " Ils vivent de la chasse, de la cueillette et du vol ", s'entend-on répondre.
Elle est alors loin l'affirmation apprise dans les livres d'histoire par plusieurs générations d'élèves : " Les pygmées vivent de la chasse et de la cueillette ". L'allusion au vol met en exergue les relations conflictuelles qu'entretiennent ces deux communautés voisines. Du côté des pygmées Baka, ce n'est pas toujours avec la plus grande sérénité que l'on appréhende les rencontres avec les populations bantoues avec lesquelles ils partagent le territoire. Le souvenir des sévices infligés par ces derniers, à l'exemple de la bastonnade infligée par le chef du village Minko'o, policier à la retraite, qui a tabassé quelques Baka qui ont refusé de travailler dans des plantations bantoues, est souvent cuisant.
Du côté des bantous, leur complexe de supériorité, les amène le plus souvent à avoir des comportements hautains et méprisants vis-à-vis de ces personnes qui leur servent de boucs émissaires. Placées en position de supériorité, les bantous violent à chaque fois les droits, des pygmées n'hésitant pas, le moment venu, de traiter leurs voisins comme des esclaves.
Une tendance que condamne, Belmond Tchoumba, coordonnateur du programme Ced à Djoum : " C'est une ségrégation qui n'a pas de nom. Nous, en tant que noirs, l'avons subie de la part des colons européens. A chaque fois, on crie au monde entier ces écarts mais nous sommes trop heureux de torturer les populations Baka et pygmées en général, de les considérer comme des sous-hommes".
Ici, c'est très souvent aux pygmées qu'il revient de cultiver les champs des Bantous, sans aucune rémunération ou compensation. Les Baka, à qui n'est reconnu aucun droit foncier sur le territoire n'ont alors d'autre option que de chaparder dans les champs, les produits qu'ils ont pourtant fait pousser à la sueur de leurs fronts. A l'accusation de voleur que leur renvoient les bantous, ils répliquent en affirmant que, ce sont eux qui ont mis en terre les produits qu'on les accuse de subtiliser.
Le problème est d'autant plus accru qu'ici, on ne leur reconnaît aucun droit. Arguant de ce que " tous les Camerounais sont semblables ", les pouvoirs publics n'ont pas cru nécessaire de mettre sur pied des méthodes de répartition des droits et richesses en ce qui les concerne. Si il y a bien l'électricité dans la ville de Djoum, près des campements pygmées, les fils d'électricité disparaissent mystérieusement pour réapparaître un village bantou plus loin. Très peu d'enfants vont normalement à l'école. Ceux dont les parents ont été tentés par l'aventure ont très vite déchanté aux vus des différences criardes qui existent entre eux et les petits bantous. A peine arrivés à l'école, on leur trouve rapidement un nom plus moderne que leurs patronymes pygmées.
Il leur devient alors difficile de décliner facilement leur identité étant entendu que le nom Baka, conspué par les bantous doit très vite être dissimulé. La malveillance des instituteurs qui, il faut l'avouer, ne sont pas toujours formés pour prendre en compte la spécificité que présentent les populations baka dans l'enseignement, est aussi à prendre en compte.
A côté des frères bantous qui les auraient retrouvé sur le territoire, ils vivent perpétuellement, dans leurs cases rectangulaires faites de terre battue et au toit en natte de raphia, d'où s'échappent de petites veloutes de fumée, dans la plus grande insécurité. Les bantous qui le souhaitent, peuvent, du jour au lendemain, les exproprier pour étendre leur terres. Alors que l'arrivée des sociétés forestières les incite à s'installer sur les abords de la route, les populations bantoues quant à elles les repoussent, d'une manière ou d'une autre. Placées en ballottage, les populations pygmées baka ne savent plus exactement où se mettre. La destruction de plus en plus forte de la forêt les déstabilise totalement. Privés de leur lieu privilégié d'habitat, les pygmées voient leur taux de mortalité augmenter depuis quelques années parce que exposés à de nouvelles maladies tropicales.
Pour le représentant de la communauté Baka de Djoum, dans les institutions ils n'ont pas de place et, sont à chaque fois repoussés. Terrés dans les petits campements qui leurs sont concédés ici et là, et dans lesquels ils ne sont pas plus de 50, ils attendent, toujours quelques retombées de la redevance forestière qui tardent à leur parvenir. Et qu'ils n'espèrent d'ailleurs plus : " La communauté Baka demande pourquoi elle n'a pas droit à la redevance forestière alors que nous aussi vivons à côté des arbres ou les exploitants coupent les arbres. On nous ment que l'on va nous faire les cartes avec l'argent de la redevance ( ) et après on ne nous fait pas les cartes ", affirmait, à l'ouverture du festival Libandi 2004 le représentant de la communauté Baka de Djoum.
Dans le même discours, le représentant s'inquiète de ce que, à la veille des votes et autres grands rendez-vous électoraux, aucune campagne n'est faite de leur côté. Le jour du vote, les cartes qui leur ont été faite quelques temps plus tôt, leur sont arrachées par des personnes qui vont voter à leur place. En cas de résistance, elles leurs sont purement et simplement arrachées. Camerounais de leur état, ils aimeraient, eux aussi, voter par eux-mêmes.
Société
Les femmes portent le pantalon
Anne Bidja a la trentaine bien sonnée. Son crâne nu est recouvert d'un vieux foulard aux couleurs fanées. Noué à la hâte, il dégage un front lisse et sans aucune ride. Le large sourire qu'elle nous fait dévoile de petites dents noircies. Devant sa case d'où sort une forte odeur de fumée mêlée de sueur elle est entourée de ses enfants (cinq au total).
Le moment est crucial : dans la famille, on s'interroge sur la nécessité d'envoyer les deux derniers de la famille à l'école lors de la rentrée scolaire prochaine. Finalement il devra attendre encore un peu, la famille n'ayant pas assez de revenus. Ici, ce ne sont pas uniquement les hommes qui sont appelés à prendre des décisions d'importance dans la communauté en général ou dans chaque famille.
Si, comme partout ailleurs, c'est à elle que revient l'éducation des enfants, mais surtout celle des jeunes filles, le rôle de la femme est plus important dans les instances de décisions de la société Baka. On comprend donc pourquoi, contrairement à la plupart des sociétés africaines, elles ont leur représentante dans le grand cercle des initiés. Ici, l'accent est mis sur l'égalité des genres, chacun est libre de ses actes. Selon Belmond Tchoumba, coordonnateur du Ced, " elles ont un rôle essentiel dans la vie de leur communauté. Aucune décision sérieuse ne peut être prise sans leur assentiment, les hommes les consultent toujours. C'est pourquoi, il leur est toujours réservé une place dans les grandes réunions ".
Pouvoirs
Fortes et résistantes, les femmes Baka le sont, malgré leur apparence frêle. En plus de leurs aptitudes naturelles, il faut également compter sur le pouvoir qu'elles acquièrent pendant le Yéyi, l'initiation des femmes baka. Comme les hommes avec l'Edjengui, elles sont initiées pour s'élever dans la société. Elles apprennent par exemple le chant ou le cri des animaux de la forêt qu'elles transmettront ensuite à leurs hommes qui, même initiés, ont besoin de cette nouvelle connaissance pour mieux apprivoiser les animaux qui doivent, plus tard se retrouver dans les marmites familiales.
Il ne sera donc pas rare, à la veille d'une partie de chasse, de voir les femmes transmettre quelques connaissances à leurs époux. Elles leur apprennent ainsi à disparaître face au danger, et à charmer les animaux sauvages. Parallèlement, ce sont elles qui, lors des soirées de réjouissances, rythment la danse.
Un rôle essentiel qui, se vérifie lorsqu'elles sont absentes de ces réjouissances qui manquent alors de piquant, et sont toutes annulées. Ce sont elles qui donnent le ton des festivités.
La vie de la communauté repose aussi sur l'étroit rapport homme - femme, chacun assumant des tâches précises et complémentaires pour la bonne marche du groupe: aux hommes la chasse, aux femmes la cueillette. Dans le campement itinérant, les femmes construisent des huttes dans lesquelles vivront les membres du clan. La maison est une armature d'arbustes recouverte de feuilles. Chaque membre, dans cette société harmonieuse de subsistance, doit être capable d'effectuer tous les travaux nécessaires à sa vie. Ainsi chacun fabrique ses outils usuels, arcs, pièges, haches... La femme ne vit donc pas aux crochets de son mari, et vice-versa.
Edjengui
La terreur est dans la forêt
Dans une petite case en bordure de route, au coeur de la forêt équatoriale, une quinzaine de jeunes hommes sont assis, sur des feuilles de fougères, à même le sol. Le torse nu, les jambes recouvertes par des couvertures, ils ont la mine sérieuse et quelque peu anxieuse. A l'extérieur, Nkolo Ntadé veille. Grand de taille, il est le gardien des initiés, et déroge à la règle qui veut que les pygmées soient de petite taille. Son rôle consiste à donner à manger aux jeunes postulants à l'initiation, et veiller à ce que personne ne vienne troubler leur méditation car dit-il : "enfermés dans la case, ils reçoivent l'esprit d'Edjengui. C'est lui qui s'occupe de leur initiation ".
Durant ce séjour on leur enseigne la vie en société, le métier de chasseur et les mystères de la religion. A l'issue de cette période, ils sont tués rituellement pour renaître comme adultes initiés, compagnons d'Edjengui qu'ils peuvent désormais approcher sans risque. Cette dernière phase est publique; les jeunes sont ramenés au camp, oints de poudre de padouk et rasés, portant un rameau, puis ils sont emmenés dans le sous-bois, cachés aux yeux des profanes par un rideau de raphia, pour être "tués", ce que prouvent des pointes de bois ensanglantées que l'on montre aux mères.
Lorsqu'ils réapparaissent, entourant Edjengui lui-même, une grande masse de raphia blanche, ils sont différents. Et peuvent désormais marcher la tête haute, et non plus le dos recourbé comme c'était le cas avant l'initiation. L'initiation, à l'origine, s'étendait sur près d'un mois. Désormais, elle est réduite, lors du Libandi, la fête traditionnelle des pygmées Baka, à deux ou trois jours, les moyens matériels pour recevoir tous les villages invités étant réduits. Cependant, pour les initiés, cette réduction du temps d'initiation crée une grande différence. " L'initié qui a fait un mois a plus de pouvoir que celui qui n'a fait que deux ou trois jours ", précise Nkolo Ntadé qui, lui, a été initié par deux fois. Chez les pygmées Baka, en effet, chaque homme a la possibilité de se faire initier a plusieurs reprises en accompagnant l'un des membres de sa famille, et devenant ainsi un père d'Edjengui, de jeune initié qui doit absolument se faire accompagner lors de son initiation. Au sein de la communauté Baka, Edjengui ( Jengi à l'Est du pays), est craint tant pour son caractère capricieux que vindicatif.
" Il faut être très fort pour participer à l'initiation. L'Edjengui se nourrit du foie des hommes. Si un enfant n'est pas accompagné, il peut facilement se faire tuer lors de l'initiation ", raconte Emmanuel qui, lui, a été initié sept fois. Sortis de ce cercle d'initiation, les jeunes hommes bénéficient alors de la protection permanente d'Edjengui en forêt ou dans la vie quotidienne. Lorsque l'initié, pendant la chasse se retrouve face à un animal féroce qu'il n'arrive pas à dompter, il lui suffira de crier le nom d'Edjengui qui viendra le sauver en le faisant disparaître. Il est également possible que, face à une situation désespérée, l'initié appelle Edjengui, le dieu de la forêt à son secours. Face à un accident, il est alors possible que la vie du disciple soit épargnée, et qu'il ne s'en sorte qu'avec quelques fractures.
Craintes
Si parmi les pygmées Baka, on voue une admiration démesurée à Edjengui, l'esprit de la forêt est tout aussi craint. Personne n'ose en parler. Pour les initiés, il est interdit d'évoquer les différents rituels qui sont pratiqués pendant l'initiation sous peine de subir les foudres d'Edjengui qui va souvent jusqu'à aliéner ou tuer les fidèles qui ont osé dévoilé à qui que soit les mystères de l'initiation. Il leur est également interdit de manger des carpes et des crabes avant l'âge de 30 ans. De même qu'ils doivent éviter de toucher certaines feuilles de la forêt sous peine d'être victimes d'un malencontreux accident. A eux, il est également interdit de prononcer le nom d'un autre Dieu que celui d'Edjengui. A telle enseigne que certains dénoncent le caractère diabolique du dieu de la forêt, et regrettent parfois d'avoir adhérer au cercle des initiés, d'avoir voulu faire partie de la communauté des Hommes.
Danse
Au rythme du " ndadok "
Dans la fraîcheur de la nuit, de jeunes filles d'environ 15 à 25 ans, ont certaines des chapelets accrochés à leurs cous sous forme de colliers, et se baladent l'air de rien, d'un groupe de danse à un autre, tenant fermement leurs enfants dans leurs bras. Assis sur leurs tambours, les batteurs s'évertuent à donner du rythme et à être en harmonie avec les femmes, placées en demi-cercle qui chantent et frappent dans leurs mains. L'atmosphère s'échauffe, le vacarme se fait plus fort. Les verres d'odontol sont rapidement ingurgités ici et là. L'odeur du chanvre indien dont raffolent les pygmées Baka se fait de plus en plus entêtante. On en est au cinquième jour de la célébration du Libandi 2004, et les esprits sont légers. L'atmosphère est à la fête même si on garde discrètement un oeil sur les bantous perturbateurs. On chante et on danse en effectuant des pas de danses pratiqués par plusieurs générations de pygmées Baka.
Comme lors de chaque grande cérémonie, on a recourt aux chants et à la danse. En effet, ces deux activités assurent les fonctions d'éducation, de socialisation, de divertissement, de véhicules de la culture et de la conservation de la mémoire.
Pour les visiteurs présents venus des villages bantous voisins ou de plus loin, c'est l'occasion de faire une entrée dans l'univers de la danse Baka. De découvrir ces pas souvent brusques qu'effectuent les danseurs. Deux groupes de danse situés à une distance respectable l'un de l'autre se sont formés. L'un sous les ampoules qui, pour l'occasion ont été installées, l'autre dans un coin plus sombre, comme pour garder secret quelque rituel.
Le corps entièrement recouvert de raphia, les danseurs de ce second groupe donnent l'impression d'entrer en transe. Autour deux, des hommes et des femmes chantent ensemble. Ces dernières émettent des sons aigus et tapent, selon le moment de la danse, dans leurs mains. Une certaine distance est laissée entre les danseurs et leurs accompagnateurs qui imposent le rythme de la danse. C'est l'Abale, l'une des nombreuses danses que recèle le patrimoine Baka. Elle est exécutée à la place de l'Elimbo, la danse qui fait hommage aux deux fantômes Baka.
Le premier groupe qui compte en majorité les jeunes baka, est plus compact. Leurs mouvements sont plus contrôlés et ils ne se laissent pas aller à de grands mouvements. C'est le " kole a molé ". Pratiquée chez les Baka cette danse intervient lors du rituel préparatoire à une partie de chasse (notamment la chasse à l'éléphant). D'autres danses telles le " kombalé ", exclusivement réservée au domaine liturgique, l'"Edjengui " et le " Kosé " sont des danses encore pratiquées mais dont les fonctions n'ont pas été dévoilées. A l'occasion de ce 3ème libandi, la plupart des danses étaient accompagnées par le "ndadok ", le chant baka qui anime les séances d'initiation car chez les Baka, chacune des étapes de la vie est marquée de danse et de musique: la première chasse, la taille des dents, les deuils, les retrouvailles... Les soirées de danse ou de divination ouvrent aux rituels et aux interdits de leur organisation symbolique et communautaire. C'est également l'occasion pour les jeunes filles et les jeunes hommes de faire connaissance et de développer des relations pouvant mener au mariage.
Repères
Grandes manifestations culturelles : Edjengui (initiation des hommes), Yeyi (Initiation des femmes). Ces deux initiations n'ont pas de dates fixent.
Population Baka à travers le Cameroun à Djoum : environ 2000
Lieux dans lesquels on les retrouve à travers le pays: Gari-Gombo, Kika, Moloundou, Salakumbé, Sokambo (Est). Lomié, Ngoéla, Doumé (Haut-Nyong)
Religion : polithéistes, mais adhèrent progressivement aux églises catholiques et protestantes de la région selon les intérêts.
Principale cause de discorde : Recettes commune rurale de Djoum : 100 millions de F Cfa/ an, rien pour les pygmées
Spécialiste des affaires Baka : Samuel Nnah Ndobé expert en sociologie rurale
Cohabitation avec les bantous : Tendue
Niveau de scolarisation : encore très bas
Principaux aliments : gibier, Ignames, manioc, fruits de la forêt.
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