L'Express (Port Louis)

Ile Maurice: Hassen Rojoa, directeur de radio plus

Alain Gordon-Gentil

3 Septembre 2004


interview

Port Louis — Un humour vif, de la perspicacité, une simplicité à l'antenne en ont fait l'un des hommes de radio les plus populaires. Mais Hassen Rojoa, c'est aussi un professionnel de la radio depuis 14 ans qui a travaillé à France Inter et à NRJ notamment avant de venir s'installer à Maurice. Entre les lignes, sans vraiment l'admettre, il reconnaît les faiblesses des radios privées, mais reste convaincu que les choses s'améliorent graduellement. En attendant, chaque matin il donne son plus. Et ça marche.

Quelques heures après l'annonce faite par le Premier ministre que Ashok Radhakissoon n'allait pas être reconduit à la présidence de l'Independent Broadcasting Authority (IBA), celui-ci reprend son poste. Comment avez-vous interprété ce gentil vaudeville ou cet imbroglio ?

Je pense qu'il y a eu tout un cinéma autour de cette nomination, mais qu'il s'agit en fait d'un one decision making. Ashok Radhakissoon est, à l'heure actuelle, celui qui connaît le mieux ce domaine. Il n'a pas fait trop de vagues. C'est un gentleman qui comprend les choses. Il faut que l'IBA soit un organisme libre. Je me pose la question de savoir si le président a les mains libres.

Il pourrait courir le risque d'être instrumentalisé ?

Quand on voit les comités qui sont en train d'être mis sur pied, quand on voit ce qui s'est passé après notre canular du 1er avril 2004, notamment, que certaines décisions ne viendraient pas de l'IBA mais de l'hôtel du gouvernement alors on a tout compris.

Quand on travaillé dans des radios en France et que l'on revient à Maurice pour constater qu'un canular peut mettre un gouvernement en émoi et alerter l'IBA, on se dit quoi ? Que nous restons sur le plan politique, un pays du Tiers-Monde ?

Cela me fait rire. Puis, je me dis que c'est normal quelque part. La radio n'a que deux ans et le gouvernement n'est pas encore habitué. Il ne sait pas encore ce qu'est une radio. Chez nous, nous privilégions l'humour D'où nos canulars.

Les Mauriciens ont-ils, comme le pensent certaines personnes, perdu leur sens de l'humour ?

Je le pense très sincèrement. C'est une des raisons de notre ton humoristique. Je crois que nous devons aider les gens à retrouver leur humour. Je trouve le Mauricien particulièrement stressé. Je considère qu'une de mes missions, c'est de l'aider à retrouver son sourire.

La question est : doit-on faire une radio qui ressemble à son public, ou un public qui ressemble à sa radio ?

Je pose la question autrement. Est-ce qu'on fait une radio privée ou une radio de service public ? Les deux n'ont pas du tout les mêmes fonctions. Une radio privée vit à cent pour cent de la publicité. Elle travaille principalement en fonction des annonceurs. Je ne peux pas me permettre de passer à une heure de grande écoute un débat sur la philosophie ou la récolte du maïs au 16 e siecle.

Entre les débats philosophiques et les inepties que l'on entend quelquefois sur les antennes des radios privées, il n'y aurait pas de mi-chemin ?

Une radio doit informer, éduquer, distraire. Il y a les infos, les chroniques et la musique. Nous sommes une radio de proximité. La grande confusion est venue du fait que la MBC radio ne joue pas du tout son rôle de service public. Elle a raté sa mission. Elle ne connaît plus sa mission. Elle essaie de faire du privé, en se lancant à la chasse à l'audimat. Ce n'est pas son rôle. Si je reprends l'exemple français, la chaîne France Culture occupait 2% de l'audience puis elle est passée à 4%. Elle n'ira pas plus loin. Mais le rôle du service public, c'est d'offrir cette diversité. La MBC passe autant de publicité à l'antenne que les radios privées. On oublie qu'après tout, les radios privées, c'est un business comme un autre. C'est une entreprise qui a besoin de s'équilibrer financièrement.

Vous avez travaillé en France aussi bien dans des radios privées que dans des radios publiques. Après 14 années d'expérience à la radio, êtes-vous en mesure de marquer une préférence pour l'une ou l'autre ?

Cela n'a rien à voir. Mais je pense sincèrement que le service public est un défi beaucoup plus dur à relever. Il y a une exigence de pluralité, de qualité, de créativité, de renouvellement. C'est vraiment difficile. Je me pose la question de savoir si à Maurice, nous avons les gens avec les compétences pour faire de la radio de service public.

Les Mauriciens sont de plus en plus formés, les moyens techniques de plus en plus performants, pourtant il suffit de voir une grille de programmes radios d'il y a 30 ans à Maurice pour se rendre compte que la qualité dont vous parlez était au rendez-vous. Que conclure ? Nous régressons avec appétit ?

La qualité est quelque chose de subjectif, je pense.

Contrairement à la médiocrité qui, elle, s'entend

Quand on regarde ce que fait TF1 en France et que l'on sait qu'il est numéro Un, on peut se poser la question sur la population. A Maurice, si on va vers une certaine qualité dans le service public, est-ce que ce sont les gens qui demandent ça ? Il faut qu'il y ait une volonté d'offrir du saumon à ceux qui demandent du cari bringelle. Il faut les faire essayer. C'est cette volonté du service public qui n'est plus là. Nous n'avons plus de gens de cette qualité

On doit se poser la question: il y a 30 ou 40 ans, des hommes de radio comme Luc Legris ou Daniel Dupuch ou d'autres concevaient des programmes de qualité avec des moyens dérisoires

Qui sont les gens qui sont d'un certain niveau et qui veulent faire de la radio ? Soyons francs. Y-a-t-il un bon recrutement ? Les radios privées ont cette épée de Damoclès de la recette publicitaire sur leurs têtes

Comme toutes les radios privées du monde. Ce qui ne les empèche pas d'être de bon niveau

Nous avons aussi de bonnes émissions. Que ce soit les débats ou autres. Mais le problème vient aussi du fait qu'il n'y a pas autant de gens aussi intéressants dans un petit pays que dans un grand. Alors, nous sommes forcément limités.

Vous êtes la figure de proue de Radio Plus avec un très fort taux de popularité. Avez-vous quelquefois peur de vous brûler, d'être autant en lumière ?

Non, je n'en ai pas peur. J'ai eu la chance d'être formé pour la radio. J'ai 14 ans de métier derrière moi et je suis bien préparé. Nous avons commencé les radios privées avec des gens pas formés pour. Ma mission à Radio Plus, c'est de faire aussi de la formation. Assurer la relève. Créer l'émulation. Je veux participer à la pérennité de cette radio.

Tout ça ne répond pas à ma question : quand on est trop en lumière, on peut se brûler

Je fais ce métier depuis 14 ans. Si j'avais à me brûler, cela aurait déjà été fait. Quand on a la notoriété, on a la grosse tête. Je l'ai eu au départ en France. Ici, non. J'ai dépassé ce cap. J'ai simplement envie de faire des choses pour la radio, pour le pays. Non, je ne risque pas de me brûler. On m'entend beaucoup à la radio, mais on ne me voit pas ailleurs. Je fais mon métier.

Cela ne vous gêne pas que votre voix soit à la fois à l'antenne et à la publicité ?

C'est vrai que ça peut être gênant. Cela peut choquer. Mais à Maurice, on a un vrai problème de voix. Ce n'est pas évident d'avoir de nouvelles voix.

Les raisons de votre succès vous paraissent claires et évidentes ?

Nous essayons de voir à long terme et de mieux positionner Radio Plus. Nous essayons de savoir avec précision les attentes de la population, des annonceurs. Nous essayons de faire la meilleure radio possible Il n'y a pas de recette magique. Radio Plus est une radio de proximité. Proche du public. Et le public le sent. Il sent que nous bougeons avec lui. J'entends dire que Radio Plus, c'est un one man show. C'est faux. Sans l'équipe, nous ne sommes rien. C'est vrai que je suis formé à la radio et que j'ai une certaine vision des choses. Je ne sais faire que ça dans ma vie. Mais sans cette équipe, toutes mes idées ne resteraient que des idées. On ne peut pas faire un pâtissier diriger une radio. Il faut un professionnel. C'est un métier.

Un mois après l'explosion de Grand-Baie, estimez-vous, avec le recul, que les radios privées ont, ce jour-là, rempli leur rôle ?

Je ne parle que pour Radio Plus. J'étais à l'antenne depuis 5 heures du matin et je n'ai pas eu le temps d'écouter les autres. Je suis satisfait qu'on a fait très attention à ce qu'on disait à l'antenne. Il n'y a pas eu de mots irresponsables. Les mots terroriste, attentat n'ont jamais été utilisés. Les gens qui sont passés à l'antenne étaient tous sur les lieux de l'explosion. Intervenants et journalistes. Ils ont raconté ce qu'ils voyaient. A aucun moment de la journée, nous n'avons donné la parole ni ouvert le micro aux auditeurs. C'était voulu. C'était pour éviter tout dérapage. Nous avons donné le micro à des spécialistes sur les explosifs par exemple. Je crois que nous avons passé ce test avec succès.

Les prochaines élections législatives seront-elles pour vous un test déterminant?

Nous avons déjà, à Radio Plus, travaillé sur un plan détaillé de cette couverture. Tout est planifié de A à Z. Technique, ressources humaines et contenu rédactionnel. Nous allons être un vrai miroir. Nous aurons bien sûr des débats politiques et je dois vous dire que nous avons déjà lancé les invitations. Les thèmes sont déjà choisis.

Dans un débat retransmis sur Radio One et Radio Plus autour de la décision du Premier ministre de surveiller de plus près la parole des radios, on a cru comprendre qu'une partie de la presse écrite était objectivement du côté du gouvernement

Soyons clair : on se voile la face. Dans un pays comme Maurice, si on croit que certains journaux ou certaines radios sont libres et objectifs, on se trompe. C'est tout simplement impossible. A partir de là, chacun est libre de comprendre ce qui doit être compris quand les radios sont attaquées.

L'autre jour, dans votre bulletin d'informations, vous avez annoncé qu'Eric Staufffer avait été emprisonné et vous avez rappelé qu'il avait été reçu en grande pompe officielle par le Premier ministre Paul Bérenger. Dans le bulletin sui-vant, une heure plus tard, cette partie de l'information avait disparu. Il s'est passé quelque chose entre ces deux bulletins?

Non, absolument rien. Souvent, d'un bulletin à l'autre, l'information évolue et change. Et puis nous avons le timing et une hiérarchie de l'information à respecter. Il ne faut pas accorder de l'importance à ce qui n'en a pas. L'information a été diffusée, c'est le principal. Si nous ne voulions pas passer l'information, nous ne l'aurions pas passé du tout. Vous voulez me demander s'il y a eu pression?

Oui.

Non, il n'y a absolument rien eu. Point à la ligne.

Trouvez-vous qu'il existe une certaine tension dans les relations entre la presse écrite et la presse parlée ?

Chacun fait son métier. Je respecte la plume de mes confrères et je m'attends à ce qu'on respecte mon travail. Ce sont deux métiers totalement différents. Je respecte les critiques de la presse écrite. Mais il faudrait que ce soit un aller-retour. Que la presse écrite accepte d'être critiquée par les radios. Mais si la presse écrite va se servir de petites frustrations pour régler des comptes personnels, alors là elle va commencer à ressembler à la "presse people" française.

Quand on écoute les émissions au téléphone sur les radios locales, on entend souvent n'importe quoi, alors que dans d'autres pays, on constate beaucoup de mesure. Que faut-il en conclure ? Que vous ne savez pas choisir ceux qui passent à l'antenne ou que le niveau des Mauriciens est désespéremment bas ?

On cite toujours les mêmes radios comme France Inter. Or, ce sont des radios qui touchent une certaine partie de gens qui ont l'habitude de la radio. Ici, les gens sont entrés dans un nouveau monde. Ils découvrent une nouvelle forme de liberté. Il y a forcément dérapage quand les gens expriment leur colère alors qu'il n'avaient pas l'habitude de parler sur une radio. Mais je trouve que ça s'apaise tout doucement. Les gens s'habituent. Les gens réalisent l'importance de la radio. Et les hommes politiques s'en rendent compte

En se contentant souvent de brancher un téléphone, de mettre un animateur à l'antenne, les radios privées n'ont-elles pas déçu les Mauriciens sur le plan de la créativité ?

Il y a eu un problème de positionnement des radios FM. On les a prises pour des boîtes à paroles. Cela a été un problème. Aujourdhui, il y a moins de bla-bla. Il y a des news et de la musique.

Un auditeur à l'humour féroce confiait qu'après deux ans d'existence, les radios libres avaient juste réussi à le faire douter s'il fallait dire "le prochain chanson" ou "la prochaine disque"

(Silence) Parler bien français n'est pas forcément un gage de qua-lité ou de supériorité

Si on décide sur une radio de parler dans une langue, n'importe laquelle, le minimum requis est de le faire correctement, non ?

Oui, vous avez raison. Quand on ne maîtrise pas bien une langue, il faut en choisir une autre. Après tout, oui, votre auditeur a peut-être raison Ce qu'il faut, c'est mettre les auditeurs à l'aise. La qualité, c'est ce qu'on va dire, pas dans quelle langue on va le dire.

Dans un entretien à un journal vous disiez: "La radio a besoin de contre-feux." Les vélléités de muselage actuellement en cours pourraient passer, aux yeux des autorités, comme des contre-feux

Cette réaction primaire et négative des autorités répond à une certaine logique de première lecture. Mais les hommes politiques auront à apprendre à vivre avec. Peut-être même savoir cohabiter avec. Je crois que les échéances électorales pour bientot ajoutent un peu de confusion à la lecture des événements.

Avez-vous envie de vous embarquer dans une trajectoire politique ?

Je crois être au service de la population à travers ma radio. La politique, c'est vrai, m'intéresse. Mais il y a a une anorexie de la vision politique. Je suis un homme de gauche et je ne me retrouve pas dans les partis existants. J'aimerais qu'on s'occupe plus de social. Le fossé entre les riches et les pauvres m'inquiète vraiment. Si je fais de la politique, je serais candidat indépendant.

Etes-vous un homme heureux de vivre ainsi vos passions ?

J'essaie de l'être. Mais le bonheur est toujours à venir. Il faut avancer vers lui. C'est comme l'horizon. On ne l'atteint jamais. Mais il faut toujours se diriger vers lui. Le bonheur, ce sont de petits moments. Pas un état d'esprit.

"La MBC radio ne joue pas du tout son rôle de service public. Elle a raté sa mission en se lançant à la chasse à l'audimat."

"Quand on a compris que les décisions ne venaient pas de l'IBA mais de l'hôtel du gouvernement alors on a tout compris!"

"Dans un pays comme Maurice, si on croit que certains journaux ou certaines radios sont libres et objectifs, on se trompe."

"Il faut qu'il y ait une volonté d'offrir du saumon à ceux qui demandent du «cari bringelle». Il faut les faire essayer."

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