Bréhima TRAORE, Boubacar SYLLA et Madieng SECK
29 Septembre 2004
Les pays du Sahel, où la lutte anti-acridienne au sol s'essouffle, demandent l'aide de la communauté internationale pour mener une lutte aérienne d'envergure contre les criquets. Mais les fonds des donateurs se font attendre multipliant les risques pour l'Afrique de l'Ouest et du Nord-Ouest.
(SyfiaMali/Mauritanie/Sénégal) - Dans sa dernière note d'information sur le péril acridien, le Club du Sahel et de l'Afrique de l'Ouest (Csao) de l'Ocde lance un appel pressant pour une intervention immédiate dans les onze pays (1) du continent touchés par les criquets. Selon le Club, des conditions climatiques adéquates ont favorisé une recrudescence des invasions en Afrique, au risque de compromettre les récoltes presque arrivées à maturité au Sahel.
Le Mali, par exemple, avec sept régions sur huit touchées par l'invasion des criquets pèlerins, risque une catastrophe. La guerre n'est pas encore perdue mais la situation sur le terrain, fin septembre, semble échapper aux 24équipes de lutte terrestre, dont 2 libyennes et 6 algériennes venues à la rescousse.
Confinés pendant longtemps au nord du pays, dans la bande sahélienne frontalière avec la Mauritanie, les criquets sont maintenant dans la région de Mopti (au nord-est) et auraient envahi l'Office du Niger (au centre), le grenier à riz du pays. Selon le ministre malien de l'Agriculture, le déficit céréalier pour la campagne 2004-2005 pourrait atteindre 450000 t. Ces bestioles causent de tels ravages que le président Amadou Toumani n'a pas hésité à les qualifier d'«armes de destruction massive», au cours de son adresse à la nation, le 22septembre, à l'occasion de la célébration de l'indépendance du pays.
L'inquiétude est d'autant plus forte au Mali que la Mauritanie voisine, pays charnière de plus d'un million de km2 entre le Maghreb et l'Afrique noire, donc grand réservoir de criquets, vit sa plus forte invasion depuis quinze ans : 1,6 million d'hectares infestés, selon le ministre mauritanien du Développement rural. Au Sénégal, les populations du Bassin arachidier (centre-est) et du Nord-Ouest s'attendent, elles, à voir les récoltes de mil, d'arachide et de niébé détruites.
Fin septembre, on estimait que trois à quatre millions d'hectares étaient infestés par les criquets en Afrique de l'Ouest. En octobre, une mission de la Fao sur le terrain devrait préciser l'ampleur des pertes subies par les agriculteurs.
Face à l'urgence, les autorités maliennes estiment que seule la lutte aérienne est désormais en mesure de contenir l'invasion. Pour l'heure, seuls trois avions d'épandage sont sur le théâtre des opérations alors qu'il en faudrait plus du double. "Pour réduire les dégâts, nous mobilisons les populations pour la lutte manuelle (creusement de tranchées pour piéger les bandes larvaires, brûlage de pneus dans les champs, etc., Ndlr) a déclaré le ministre malien de l'Agriculture. Cette insuffisance des aéronefs fait craindre le pire puisque c'est la même situation qui prévaut en Mauritanie".Yall Zakaria, gouverneur dans l'est de la Mauritanie, fait la même analyse : "Nous avons ici un hélico de l'armée mauritanienne, trois avions venus du Maroc mais c'est encore insuffisant. Pendant ce temps les criquets gagnent du terrain. Dans les départements de Kobenni et de Djiguéni, connus pour l'importance de leur cheptel, ils ont tout bouffé et les troupeaux transhumant au Mali ne trouveront rien là-bas."
La Mauritanie a besoin de renforts en avions d'épandage pour traiter rapidement plus d'un million d'hectares. "Des avions avec une véritable force de feu, à l'instar des déploiements de force impressionnants que tout le monde a vu en Irak", lance, indigné, un jeune agronome sénégalais pour qui ce siècle ne devrait plus connaître des invasions de criquets. L'envoi d'avions par les pays du Maghreb au Sénégal et en Mauritanie a été particulièrement apprécié. Solidaires, ces pays se sentent directement concernés par la lutte anti-acridienne en Afrique de l'Ouest puisque de son efficacité dépendra leur propre sort. L'Afrique du Nord-Ouest pourrait, selon la Fao, être envahie par les criquets dès octobre.
Mais la lutte aérienne coûte très cher et doit être soigneusement planifiée. Selon un document de la Fao, "le coût d'exploitation d'un aéronef et du pesticide qu'il épand est de l'ordre de 10 000 dollars US par jour". Les avions, qui ont une plus grande autonomie de vol, sont mieux adaptés que les hélicoptères. Ils peuvent soit être loués localement soit, s'il n'y en a pas assez de disponibles sur place, être loués à des compagnies étrangères : une solution très onéreuse.
Le nerf de la guerre antiacridienne reste bien évidemment l'argent. La Fao, qui coordonne les dons, estimait, à la mi-septembre, que près de 100 millions de dollars étaient nécessaires pour venir à bout des criquets. A cette date, les pays donateurs n'avaient encore approuvé qu'un total de 24 millions de dollars et n'en avaient réellement versé que 4 à la Fao.
Mais les Sahéliens ne restent pas les bras croisés. Partout, les citoyens sont mis en contribution. Au Sénégal, une quête nationale a été organisée : plus de 400millions de FCfa ont été réunis. Également sollicités, les Maliens de l'intérieur et ceux de la diaspora ont contribué à hauteur de 600 millions de FCfa. Une goutte d'eau comparé aux besoins mais une prouesse par rapport aux fonds effectivement versés par les pays donateurs.
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