Libération (Casablanca)

Maroc: Le piratage "légalisé" par la télévision

Amina Talhimet

29 Novembre 2004


Quand une chaîne publique ou semi-publique nationale, peu importe, se met à vanter le "génie" des pirates de Derb Ghallef, c'est qu'il y a vraiment quelque chose qui ne va pas dans notre pays.

Le reportage diffusé lors du JT de 2M vendredi s'est intéressé au chaos momentané provoqué par la disparition du bouquet français TPS du paysage satellitaire marocain. Une disparition qui, a priori et logiquement, aurait dû être saluée par une chaîne de télévision marocaine forcément victime de la concurrence déloyale du bouquet TPS qui s'adresse à peu près au même public que celui de 2M.

Mais non, dans ce reportage d'une longueur quasi provocante pour notre modeste intelligence, 2M nous a expliqué que nous n'avions plus à nous inquiéter de la disparition de TPS parce que les "génies" de Derb Ghallef avaient "trouvé" le code et que dans les prochains jours, les téléspectateurs marocains allaient enfin pouvoir retrouver leurs programmes favoris. Nous sommes en plein délire. Non seulement la chaîne de télévision marocaine évoque ce "drame social" comme s'il s'agissait d'un problème existentiel pour elle, mais en plus elle nous explique que nos pirates font un travail salutaire.

Eriger l'illégalité en génie dans un pays où l'on a encore toutes les difficultés du monde à rendre intelligibles les deux valeurs les plus fondamentales de la citoyenneté, à savoir les droits et devoirs, est complètement irresponsable et insensé.

Bien sûr que la disparition du bouquet TPS de notre non paysage télévisuel est mal vécue par le téléspectateur marocain. Il est évident que nous perdons là une bouffée d'oxygène. La presse écrite s'est d'ailleurs longuement attardée sur ce piège satellitaire. Pas toujours pour les bonnes raisons là encore. Parce que rien ne peut justifier le piratage. Et que si nous avons tous profité du décryptage illégal des cartes TPS, il est aberrant de se révolter, du moins publiquement, lorsqu'une entreprise prend la décision de mettre fin à un virus qui met sa vie en danger. La presse écrite a pourtant une "excuse", la télévision n'est pas un média concurrent.

Et ne pas évoquer ce problème qui affecte une toute petite partie de la société marocaine et non pas tous les Marocains, puisque généralement le manque a probablement plus concerné les débats et les émissions de divertissement, que le cinéma accessible sur les chaînes arabes ou "grâce" aux DVD souvent là encore piratés. Car, si un problème, parce que c'en est un, doit réellement susciter des interrogations et même, on ose à peine le dire, tirer la sonnette d'alarme, c'est bien celui du "manque" que peut provoquer l'absence de programmes strictement franco-français au Maroc. Un problème qui va bien au-delà du simple fait de s'ouvrir au monde ou d'aiguiser la curiosité des gens, puisqu'il met le doigt sur l'échec poignant d'un paysage audiovisuel marocain qui n'a toujours pas su fédérer les téléspectateurs marocains ou susciter ne serait-ce que le minimum d'intérêt requis.

Ni TVM ni 2M n'ont su saisir leur chance ni avant l'arrivée massive des chaînes satellitaires, ni depuis l'officialisation de la libéralisation du paysage médiatique marocain.

Le reportage de 2M, vendredi dernier, est symptomatique de l'état de délabrement psychologique de notre paysage télévisuel. Le plus tragique, c'est que ce n'était très probablement pas fait exprès.

Quelques semaines plus tôt, c'est sur TVM en pleine cérémonie de remise de "Jamours", prix récompensant ce qu'il y a de moins pire à la télévision, qu'un comique a fait hurler de rire le public en désignant une partie de cette Afrique sub-saharienne que nous aimons tant, de "cafards". La première chaîne de télévision ne s'est pas excusée pour cette insulte raciste et révoltante. Et le comique encore moins.

Voilà très probablement, au moins une raison parmi des millions d'autres, qui poussent un certain nombre de téléspectateurs marocains à se jeter dans les bras de chaînes où ce genre de propos sont interdits et quand ils échappent à la vigilance des télévisions, ils suscitent de vrais débats de société.

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