Fraternité Matin (Abidjan)
Bourahiman Ouattara
1 Décembre 2004
Abidjan — Comme les Français, les dirigeants africains sauront-ils rectifier le tir lors de la prochaine consultation sur la Côte d'Ivoire, le 10 décembre à Addis Abeba ?
Unis pour l'intérêt supérieur de la France, des organisations et groupes parlementaires français se démarquent peu à peu de l'Elysée quant à sa gestion très controversée de la crise ivoirienne. L'intense campagne de presse menée par Paris via sa ministre de la Défense Michèle Alliot-Marie n'empêche pas l'opposition française d'exiger toute la lumière sur une affaire qui met à mal la diplomatie africaine de la France.
Que s'est-il passé réellement à Abidjan et à l'intérieur, notamment à Bouaké et les villes en zone gouvernementale ? L'opinion française et internationale veut le savoir. Les déclarations contradictoires faites au fil des jours par les autorités françaises et les cris d'une Côte d'Ivoire victime amènent des organisations internationales et des formations politiques françaises à rechercher la vérité sur la récente crise ivoiro-française. Une commission d'enquête ? C'est ce que réclament la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme (FIDH), la Ligue française des droits de l'Homme (LDH). Ces deux organisations non gouvernementales demandent d'une part au gouvernement français d'ouvrir une enquête de commandement et d'autre part au Parlement de décider de la création d'une commission d'enquête chargée d'examiner les conditions d'intervention de l'armée française.
La classe politique se désolidarise de l'Elysée en emboîtant le pas des organisations de défense des droits de l'homme. Selon l'Afp, le sénateur communiste et ancien secrétaire général du Parti, Robert Hue a demandé mercredi la création d'une mission d'information parlementaire sur la situation en Côte d'Ivoire. Après hésitation, les groupes socialiste et communiste à l'Assemblée nationale française ont déposé ce mercredi une demande de commission d'enquête sur le rôle de la France en Côte d' Ivoire lors des récents troubles. Les socialistes veulent aller plus loin en évoquant l'intention d'étendre les prérogatives de la commission parlementaire au « rôle de la France dans la crise en Côte d'Ivoire depuis la tentative de coup d'Etat" de septembre 2002 ». L'on s'en souvient que des soldats français avaient été inculpés pour braquage des agences de la Banque centrale des Etats de l'Afrique de l'ouest (BCEAO) à Bouaké, Man et Korhogo (zone rebelle).
Depuis la récente crise, Paris a multiplié des déclarations contradictoires. La ministre de la Défense avait affirmé dès les premiers instants que les soldats français ont fait preuve « d'extrême retenue » et que de ce fait n'avaient pas tiré sur les manifestants. Elle avait ajouté que les victimes ivoiriennes étaient le fait de soldats ivoiriens qui s'étaient interposés entre l'armée française et les jeunes patriotes à l'hôtel Ivoire. Quelques jours après, la ministre nuance ses propos, affirmant que « Les militaires français ont toujours réagi à la fois dans le cadre des règles, c'est-à-dire avec des tirs de sommation, puis des tirs de dissuasion, et ils n'ont de toute façon agi qu'en totale légitime défense ». Elle reconnaît enfin que les soldats Licorne ont tué « une vingtaine d'Ivoiriens, civils et militaires et qu'environ 80 soldats français ont été blessés durant ces événements.
Abidjan dénombre officiellement 57 civils tués et plus de 2.200 blessés au cours de ces affrontements.
Résolument, la compréhension de la crise ivoirienne vire à la condamnation de la France qui, selon la FIDH, continue de minimiser « l'ampleur de la tragédie provoquée par la brutale intervention de ses forces armées ». Que dire alors des dirigeants africains face à leur indifférence sur les faits relevés qui condamnent la France ?
Rappelons qu'après les évènements sanglants de novembre, il y a eu d'abord la condamnation unanime par la classe politique française de l'incident qui a causé la mort de neuf soldats français à Bouaké. Puis, s'en est suivie la résolution française votée par le Conseil de sécurité des Nations unies, après le soutien manifeste de six chefs d'Etat africains qui ont exigé l'embargo immédiat sur tout trafic d'armes à destination de la Côte d'Ivoire. Ni le conseil de sécurité, ni les dirigeants africains et ceux de la Francophonie réunis la semaine dernière à Ouagadougou n'ont dénoncé la réaction demeurée et outrancière de la France qui, au mépris de la souveraineté de l'Etat de Côte d'Ivoire, a anéanti tout son aéronef militaire et civil au sol. Aucune des instances n'a non plus eu la moindre pensée pour les victimes ivoiriennes tuées par les soldats français dans la période de 7 au 9 novembre 2004, à Abidjan et à l'intérieur du pays. Le président Chirac a pu alors parlé d'une « dérive anarchique et fasciste » du régime ivoirien.
Aujourd'hui, la vérité rattrape le mensonge, provoquant l'indignation d'intellectuels africains et européens, mais également de leaders politiques hexagonaux et d'associations internationales de défense des droits humains.
Comme les Français, les dirigeants africains sauront-ils rectifier le tir lors de la prochaine consultation sur la Côte d'Ivoire, devant réunir 15 chefs d'Etat des pays membres du Conseil de paix et de sécurité de l'Union africaine (UA), le 10 décembre à Addis Abeba ?
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