Pr. Mohamed Laoudi
14 Décembre 2004
Un an après l'entrée en vigueur de la dernière réforme, la question serait toujours comment aller au-delà des prétendues trop d'urgences liées comme d'habitude à la « conjoncture » socio-économique ou politique qui entravent tout vrai débat portant sur les difficultés d'application, la définition des compétences et l'excellence académique, et prendre ainsi le temps nécessaire pour mener la réflexion en dehors du cadre traditionnel de la double tutelle ministérielle et politique.
Alors que la question des rapports de l'enseignement supérieur et le chômage des diplômés doit constituer un support particulièrement intéressant pour la réflexion sur la problématique plus élaborée et plus sociétale de l'éducation dans ses corrélations avec l'emploi des jeunes, autour duquel se développe dangereusement une véritable nervosité sociale.
Au-delà des insuffisances et de l'inefficacité du système pédagogique usité qui ne sont plus à prouver, le projet actuel n'a pas manqué de reprocher une fois de plus à l'université le fait d'ignorer, dans l'enseignement et les formations qu'elle proposait, la nouvelle donne émanant de la saturation de la fonction publique et surtout les nouvelles exigences du monde économique. L'institution universitaire serait plus exactement accusée de ne pas être capable de répondre aux demandes en éducation par défaut de professionnalisation, autrement par défaut de reconnaissance des besoins du présumé potentiel économique en place !
Le fait de se servir de l'université comme bouc émissaire, avec surtout l'intention de disculper un système socio-économique se trouvant presque au pied du mur, n'est qu'un leurre. La formule ne saurait être interprétée de manière aussi crédule. Car, il s'établit une vision trop simpliste et réductrice, limitant l'analyse des liens entre formation et emploi à une adaptation terme à terme comme s'il s'agissait d'un pays économiquement développé. Le tissu économique national, on le sait, reste largement dominé par le secteur dit "informel" et l'entreprise de type familial. Dans ce cas, la recherche de nouveaux créneaux de formation et des efforts prévisionnels de la réforme universitaire ne risque-t-elle pas d'être mise en échec plutôt par l'état apathique et l'esprit rentier du capital national ?
Quoi qu'il en soit, la première année de la réforme s'est caractérisée par d'importantes contraintes émanant des insuffisances d'ordre administratif faute de formation préalable du personnel, d'un manque d'information aussi bien des étudiants que du corps enseignant sur les modalités pédagogiques de la réforme, des problèmes de financement, etc. Or, aucun établissement universitaire ne peut bien fonctionner dans le nouveau système sans d'importants moyens financiers et humains. Prise en tenailles entre une multitude de contraintes, l'université reste loin d'avoir des impacts économiques ou d'être un élément déterminant de la vie et de l'organisation de l'espace urbain. A titre d'exemple, les parcs scientifiques développés par l'Université de Cambridge et ses collèges offrent des milliers d'emplois. Une telle symbiose des universités avec leur espace local ou régional est-elle envisageable dans le cadre du projet actuel de la réforme ?
En absence d'une vision globale de la question de l'éducation, on a en fait élaboré une réforme sans que des analyses soient faites sur les difficultés qui ont fait échouer l'application des précédentes tentatives de changement. Tandis que la création d'universités ou d'antennes dans plusieurs villes du Royaume et la dispersion des locaux universitaires voire l'implantation des bâtiments, souvent éloignés les uns des autres à travers les marges urbaines, reste fortement influencée par la crainte que le milieu universitaire a traditionnellement inspiré par rapport à l'ancien régime. Aussi, si l'université des temps modernes n'est plus cette forteresse où s'enferment étudiants et encadreurs, on ne saurait que déplorer avec amertume l'inexistence de véritables campus universitaires et l'isolement de nos universités retirées de l'histoire au risque de devenir le terreau d'une mouvance obscurantiste de plus en plus menaçante.
L'université réussie aujourd'hui est-elle celle où les chercheurs, les artistes, les intellectuels de tout bord, les citoyens y pénètrent, traversent ses entreprises, utilisent ses équipements. Bref, une vaste institution où l'on ne percevra plus les limites de l'enceinte universitaire. Il ne suffit plus d'ailleurs de s'adapter à une situation conjoncturelle qui est synonyme d'évolution et changements souvent très rapides. Faut-il avoir les moyens d'élaborer une politique de développement à terme de la région et son université dans une perspective d'ensemble des relations socio-économiques et culturelles. Or, comment peut-on intégrer l'université dans son espace économique et social, comme on se plaît à le répéter depuis quelques années, sans faire aussi pénétrer la société et le milieu périphérique dans l'université ?
S'appuyant maladroitement sur la théorie technologico - fonctionnaliste élaborée dans des milieux fortement industrialisés, la dernière réforme prône la nécessité de qualifications très poussée comme l'exige d'ailleurs l'ouverture du pays à la mondialisation. Ainsi, pour les tenants des éléments normatifs de l'efficacité recherchée, la vocation de l'université est de favoriser une bonne insertion sociale par le biais d'une formation professionnelle. Mais les exigences d'efficacité et de « professionnalisation », les plus pressantes, semblent jusqu'à présent, soit après une année d'application de la réforme, se rapporter essentiellement aux objectifs présumés, et non aux moyens de les réaliser ou de s'en approcher.
En fait, c'est dans la cohérence de l'ensemble de la formation et le rapport entre enseignement supérieur et secondaire, entre l'enseignement d'excellence et l'enseignement de masse que se situent aujourd'hui l'efficacité et la réussite de la réforme. Les expériences dans les pays développés ont démontré par ailleurs que la formation professionnelle donnée à un niveau universitaire moyen n'offre pas une garantie sur le long terme. On s'est ainsi affronté à une certaine obsolescence des formations à échéance plus ou moins rapide, tandis que l'adaptation au marché du travail n'est jamais aussi satisfaisante que le capital mondialisé le souhaite. Que dire encore d'un pays comme le Maroc où d'autres facteurs que les compétences acquises ou les mérites, tels que le népotisme, le clientélisme, la corruption, les relations familiales et le favoritisme, s'avèrent beaucoup plus décisifs dans l'embauche.
Toute création de filières à caractère professionnel au sein de l'université en plus de celles des facultés et grandes écoles traditionnellement professionnalisantes serait fort plausible. Et, il y a autant de possibilités : maîtrises de sciences et technique, d'informatique appliquée à la gestion ou aux systèmes d'information géographique, d'administration économique et sociale, de langues étrangères appliquées, d'urbanisme et aménagement de l'espace, etc. Le premier cycle de l'enseignement supérieur serait-il en quelque sorte destiné à pallier les inconvénients d'un enseignement secondaire des plus médiocres. Des passerelles ont été même prévues, avant d'être pratiquement annulées, pour faciliter le passage d'un module à un autre dans le but de rendre les formations acquises dans les différentes facultés plus fiables. En vain. Des problèmes d'efficacité de l'enseignement et des nouveaux systèmes de valeurs introduits persistent jetant la suspicion sur les solutions proposées dans la réforme.
La réalité de la réforme maintient en fait particularités et discordances traditionnelles aussi bien entre universités et grandes écoles, qu'entre facultés des lettres, des sciences ou de droit d'une part et facultés de médecine ou de chirurgie dentaire d'autre part, sans oublier le statut particulier de l'Université Al Akhawaine. Le projet initial de la réforme prétend en substituer principalement trois types de filières. Il doit y avoir explicitement des filières courtes « professionnalisantes » ne dépassant guère trois ans, et des filières longues issues du système universitaire traditionnel de 4 à 5 années terminant par l'octroi d'une licence ou une maîtrise. Mais il n'existe aucune garantie de débouchés professionnels immédiats ou éventuels. Dans le meilleur des cas,on a effectué, comme à l'Université Hassan II, un dénombrement des métiers à partir de l'Internet ! N'est-on pas en train de proposer des formations dans des secteurs d'emploi plutôt fictifs ou répondant aux débouchés extérieurs ?
On dédaigne toutefois de signaler implicitement l'existence parallèle des filières de formation de l'élite comportant un enseignent long suivi forcément d'un enseignement complémentaire dont la charge incombe de plus en plus aux écoles spécialisées privées ou à l'extérieur. Pour le reste, on risque dans le conteste national actuel d'aboutir encore à des formations précipitées d'un nombre croissant d'étudiants qui ne trouvent guère preneurs faute tout simplement de marché national de travail effectif et non du contraire.
Sur le plan pédagogique, faut-il admettre désormais que pour certaines universités, le noyau de l'organisation des modules ne peut être constitué que par des disciplines proprement académiques, mais autour desquelles peuvent se développer des unités de valeur spécialisées. Intrinsèquement, dans les grandes écoles et les facultés à vocation professionnelle comme à la faculté de médecine ou de chirurgie dentaire, l'introduction de disciplines analytiques traitant de la philosophie, des sciences sociales, des problèmes économiques et de gestion, permettront-elles aux futurs professionnels de saisir les interactions et les implications sociales de certains développements scientifiques.
Cependant, la recherche de cette alliance entre formation académique et formation professionnelle suppose une dynamique bien particulière et une capacité d'adaptation exceptionnelle que les moyens matériels et humains disponibles sont loin d'être capables d'assurer dans les conditions actuelles, soit un an après l'entrée en vigueur du nouveau projet. La réussite de la réforme ne peut être ainsi dissociée de la nécessité de profondes transformations et l'ouverture démocratique de l'ensemble du système d'enseignement, d'asseoir une véritable politique de recherche, de la formation du personnel, de la révision du statut de l'enseignant.
Après une année d'expérimentation, il est sans doute encore temps de faire une première évaluation et de réfléchir profondément sur les rapports de l'enseignement supérieur et de la formation professionnelle. Mais le tout dépend aussi aujourd'hui de la volonté de vilipender la médiocratie ambiante en encourageant les jeunes compétences, des liens de l'enseignement supérieur avec l'environnement socio-économique qui doivent être coordonnés dans le cadre d'un véritable projet de développement soutenu. D'autant que le rôle de l'Etat reste prépondérant en matière de gestion par l'intermédiaire du ministère de l'Education, même si la réforme reconnaît certaines compétences aux conseils d'universités.
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