Fara Sambe
28 Janvier 2005
L'Organisation des nations unies a commémoré, ce lundi 24 janvier, l'horreur des déportations nazies considérées comme les pires crimes contre l'humanité. Mais, si les actions de lobbying ont attiré davantage l'attention sur celle des Juifs, l'histoire des Noirs Africains et Antillais qui en furent victimes risque de rester encore longtemps méconnue.
Ils furent pourtant nombreux, du fait de leur présence dans les métropoles coloniales ou en tant que « Tirailleurs sénégalais » postés en Europe, à subir le même sort que leurs frères de l'espèce humaine. Et en l'absence de données statistiques, c'est un documentaire de l'Ivoirien Serge Bilé, tourné en 1995, qui a révélé l'ignominie de cet oubli. Yves-Marie Labe, qui s'en est inspiré dans un article du « Monde Télévision », daté du 29 au 30 juillet 2001, pense qu'il est impossible de « tenir la macabre comptabilité ».
Atteinte à la protection du sang et de l'honneur allemands
L'auteur de cet article qui en inspira d'autres poursuit : « On ignore le nombre de celles et ceux qui furent déportés et qui moururent dans les camps de Neuengamme, de Ravensbrück, de Dora ou de Dachau, noirs de peau, originaires du Sénégal, de Côte d'Ivoire, du Congo, du Cameroun, voire de Guinée équatoriale, leurs papiers d'identité indiquaient une nationalité qui n'était pas leur, celle de la puissance coloniale d'alors ».
Il convient de rappeler avec Yves-Marie Labe que la loi dite de Nuremberg (confère le tribunal qui devait juger plus tard les premiers nazis) condamnait à la discrimination, à la déportation et à l'extermination Juifs, Tziganes et Nègres, dans le même sac. S'agissant des Noirs, la plupart des cas cités concernent des résistants ou des contrevenants aux lois nazies. Serge Bilé donne les exemples du chanteur de Negro spirituals John William (interprète de la chanson de Lara), d'un Sénégalais nommé Dominique Mendy et d'un Allemand Noir Théodore Michaël. Selon le motif évoqué par le culte nazi, « Ils portaient atteinte à la protection du sang et de l'honneur allemands »
Le sort des Noirs impliqués dans la tragédie
Au moment du procès d'un ressortissant de la Gironde soupçonné d'avoir été responsable de la déportation de ses compatriotes, la journaliste de Jeune Afrique, Catherine Akpo, revenait sur le sujet pour expliquer que « le dossier risque de se refermer définitivement sans qu'à aucun moment le sort des Noirs impliqués dans cette tragédie ait été évoqué. Soldats, résistants, déportés dans les camps de concentration en Allemagne ou prisonniers de guerre dans les stalags de la zone occupée, de nombreux Africains et Antillais ont pourtant donné leur jeunesse - et souvent leur vie - pour que la démocratie triomphe en Europe » (In Jeune Afrique, n°1927 du 9 au 15 décembre 1997) ». Pourtant, ils furent beaucoup plus nombreux que les exemples recueillis à travers les témoignages et en l'absence de statistiques. Le Sénégalais Dominique Mendy était du lot
Un nommé Husen était du nombre. Soldat dans l'armée coloniale au Tanganyika, il avait eu la malencontreuse idée de déclarer la naissance de son enfant né d'une maîtresse allemande. Car les « bâtards de Rhénanie » tels qu'on les appelait n'étaient pas acceptés, « au nom de la pureté de la race aryenne ». Catherine Akpo écrit : « Arrêté, jugé, il fut déporté au camp d'Oranienburg-Sachsenhausen, ouvert dès 1933. Il n'en revint jamais ». Elle cite également Erika N'Gando, une jeune Camerounaise d'à peine 35 ans lorsqu'elle fut déportée à Ravensbrück où le retrouva Renée Haute Coeur, en février 1944. Et d'autres « Noirs, certains originaires des colonies européennes en Afrique, d'autres des Antilles, ont connu la déportation. Tel Carlos Grevkey, originaire de Fernando Po, en Guinée équatoriale. « Plus rocambolesque, dit Catherine Akpo, s'il ne s'était achevé tragiquement, fut le parcours de Jean Nicolas, Haïtien résidant en Martinique, déporté sans les camps de la mort, d'abord à Buchenwald, puis à Dora-Mittelbau », etc. La liste est loin d'être exhaustive.
Lever un coin de voile sur la chape d'oubli.
On comprend donc que la commémoration d'hier, doit aussi lever un coin de voile sur cette chape d'oubli. Car, comme l'a dit Akpo, « Dans les camps, la différence de couleur de peau disparaissait, la solidarité entre enfants d'une même « patrie », fut-elle colonialiste devenant le seul viatique ». La plupart des témoignages font état d'une nouvelle fraternité qui s'est tissée, comme dans les tranchées lors des grandes guerres. Dans le cas d'espèce, Yves-Marie Labe parle de « la fraternité du malheur ».
La conclusion revient à Catherine Akpo qui demande : « En France, en Allemagne, en Suisse, les autorités demandent pardon aux survivants de l'Holocauste et à leurs familles. Mais Husen, Erika, Carlos, John, Jean et beaucoup d'autres dont l'Histoire n'a pas livré le nom n'ont-ils pas droit, eux aussi, à des excuses ? »
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