Hirondelle News Agency (Lausanne)
18 Février 2005
- Située dans la partie la plus méridionale du Rwanda, à la frontière avec le Burundi, la pittoresque et romantique ville de Butare se targue d'être supérieure à toutes les autres régions du pays.
Lors du génocide de 1994 qui a fait un million de victimes parmi les tutsis et les hutus modérés, 20% ont été tués à Butare.
Au commencement, les colonisateurs belges, qui avaient vite repéré cette ville comme une perle rare parmi leurs possessions au Rwanda, l'avaient rebaptisée Astrida, en honneur à la rêne Astrid de Belgique. A l'avènement du catholicisme au Rwanda, c'est sur la colline de Save, à quelques kilomètres seulement du centre-ville de Butare, que les pères blancs choisissent d'ériger leur première mission en 1900.
La ville grandit en tant que siège de plusieurs institutions d'enseignement, dont l'Université nationale et le grand séminaire de Nyakibanda. La majorité de ces institutions sont gérées par la puissante église catholique. Considérées comme le "berceau du savoir", c'est dans ces écoles qu'a transité l'élite du pays.
A la suite de l?attentat contre le président Juvénal Habyarimana dans la nuit du 6 avril 1994 qui a déclenché le génocide anti-tutsi, tout le pays s?est embarqué dans une folie meurtrière à l'exception de Butare, «la préfecture rebelle», selon l'expression du sociologue français André Guichaoua, témoin expert au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR). Une seule ombre au tableau : des massacres se produisent dans la commune de Nyakizu, dont l'ex-maire, Ladislas Ntaganzwa, est toujours en fuite.
Ailleurs, c'est le calme. Nombre de ceux qui avaient pu échapper à la violence dans d?autres régions du pays ont trouvé refuge à Butare. Cependant, leur espoir s'envole le jour fatidique du 19 avril, deux semaines après que les massacres ont commencé ailleurs dans le pays.
Un président, un chef de gouvernement et une femme ministre
Le gouvernement intérimaire mis en place après la mort du président Habyarimana avait beaucoup de «poids lourds» originaires de Butare.
A sa tête se trouvait le nouveau président, Théodore Sindikubwabo, un septuagénaire perçu comme le faire valoir d?un noyau dur de l?armée, véritable détenteur du pouvoir.
Parmi les autres natifs de Butare figuraient le premier ministre Jean Kambanda, le chef d'Etat major de la gendarmerie, le général Augustin Ndindiliyimana, ainsi que la ministre de la famille et de la promotion féminine, Pauline Nyiramasuhuko.
Le parquet du TPIR est d?avis que les autorités originaires de Butare subissaient une pression énorme pour donner l?exemple dans leur propre fief.
Ainsi le 19 avril 1994, le président Sindikubwabo, accompagné d'autres hautes autorités militaires et politiques, organise une cérémonie d?installation d'un nouveau préfet à Butare. Il blâme la population pour «n?avoir pas travaillé», un euphémisme pour signifier le refus de participer aux massacres.
Dans un discours devenu célèbre, diffusé à la radio, le nouveau président fustige violemment ceux qui croyaient que ce qui se passait dans le pays ne les concernait pas. Il les somme de «s'écarter du chemin et de nous laisser travailler.» Ce discours controversé a été diversement interprété. La défense de Pauline Nyiramasuhuko entend faire comparaître le linguiste rwandais Eugène Shimamungu pour en faire une analyse différente de celle de l'accusation.
Pas de pitié même pour la reine
Le procureur du TPIR attribue le retard de Butare à soutenir les massacres à trois facteurs.
D?abord, historiquement, cette préfecture comptait une forte représentation de la population tutsie qui y cohabitait paisiblement avec la majorité hutue.
Ensuite, depuis le retour du multipartisme en 1991, le Parti social démocrate (PSD, opposition) dominait la scène politique, le MRND, le parti présidentiel, y jouant un rôle moins important par rapport au reste du pays. Ainsi, la structure organisationnelle des milices pro-MRND, Interahamwe, fer de lance du génocide, y était moins élaborée et ses adhérents moins nombreux.
La dernière raison est que sur les onze préfectures du Rwanda, Butare était la seule ayant un préfet tutsi. Jean Baptiste Habyalimana s?était publiquement opposé aux massacres et avait réussi à maintenir le calme dans sa préfecture.
Habyalimana a été arrêté et tué peu après le discours de Sindikubwabo, le 19 avril. Le lendemain, des renforts provenant de la Garde présidentielle, du bataillon para- commando et des Interahamwe étaient acheminés à Butare par avion pour marquer le début des massacres.
Parmi les premières victimes figuraient l?ancienne reine du Rwanda, Rosalie Gicanda, présentée par le parquet du TPIR comme «symbole historique de tous les Tutsis».
Quand les tueries ont pris fin en juillet 1994, le nombre de morts s?élevait à 220.000. Les massacres avaient commencé tardivement, mais, paradoxalement, les victimes étaient plus nombreuses que dans toute autre région du pays.
L?élite de Butare devant la justice
Quand le TPIR a été créé en 1994, la première personne condamnée pour génocide a été l'ancien premier ministre Jean Kambanda. Il a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité en 1998 après avoir plaidé coupable.
Quant à l'ancien président Théodore Sindikubwabo, il est présumé mort en exil et n?a pas été mis en accusation. Les procès du général Ndindiliyimana et de Pauline Nyiramasuhuko sont en cours au TPIR.
L'ex-ministre Nyiramasuhuko se démarque de toutes les personnes poursuivies pour des crimes commis à Butare en 1994. Elle est non seulement la première femme poursuivie pour génocide mais encore elle est inculpée d'encouragement aux viols.
Pauline Nyiramasuhuko est jugée avec son fils, Arsène Shalom Ntahobali, leader présumé de la milice Interahamwe à Butare, ainsi que quatre anciens dirigeants natifs de cette région: les anciens préfets Alphonse Nteziryayo et Sylvain Nsabimana et les anciens maires Joseph Kanyabashi et Elie Ndayambaje.
Un médecin, un soldat, un prêtre?
Comme s'il s'agissait d'illustrer le cosmopolitisme de la région, la liste des personnes accusées de crimes commis à Butare comporte des personnalités issues de divers horizons. Parmi elles, un homme d'église. L'abbé Hormisdas Nsengimana était recteur du collège Christ Roi de Nyanza, un établissement scolaire géré par l'église catholique. Il est accusé d?avoir joué un rôle dans le meurtre de ses collègues, des prêtres tutsis, et des étudiants qui vivaient dans son école. Arrêté au Cameroun en mars 2002, son procès n'a pas encore commencé devant le TPIR.
La liste comporte également des officiers de l'armée: le lieutenant-colonel Tharcisse Muvunyi, ancien commandant de l'Ecole des sous officiers (ESO) de Butare, son adjoint, le capitaine Ildephonse Nizeyimana ainsi que le capitaine Ildephonse Hategekimana, ancien commandant du camp militaire de Butare.
Alors que Muvunyi et Hategekimana sont détenus par le TPIR, Nizeyimana est toujours en cavale. Ils sont tous accusés d'avoir commis des crimes de génocide à Butare même s'ils ne sont pas originaires de cette région. Le procès de Muvunyi commencera le 28 février.
Un autre officier non originaire de Butare, le colonel à la retraite Aloys Simba, est accusé d'y avoir dirigé la «défense civile» ainsi que dans la préfecture voisine de Gikongoro.
L'objectif principal de la défense civile était de traquer et de tuer des Tutsis ainsi que toute personne suspectée de collaborer avec l'ex-rébellion du Front patriotique rwandais (FPR) actuellement au pouvoir à Kigali.
Figure aussi en bonne place sur cette liste d'accusés, l'ancien ministre de l'enseignement primaire et secondaire, André Rwamakuba. Né dans Kigali rural (centre), il a vécu et travaillé pendant plusieurs années à Butare comme médecin. Il lui est notamment reproché d'avoir tué des patients tutsis, certains sur leurs lits d'hôpital.
Be the first to Write a Comment!
Copyright © 2005 Hirondelle News Agency. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.