Fraternité Matin (Abidjan)
Bakayoko Zeguela
3 Mars 2005
Abidjan — Les laboratoires dealent avec le corps médical les laboratoires dealent avec le corps médical
Sans laboratoires pharmaceutiques, il n'y a pas de médicaments pharmaceutiques. C'est l'évidence même. Mais là où il n'y a plus d'évidence, c'est lorsque les laboratoires pharmaceutiques rédigent des ordonnances toutes faites et que le corps médical les contresigne et les distribue.
Les faits se passent précisément à la PMI de Yopougon Attié ou Sicogi. Cette formation sanitaire a en face d'elle la pharmacie "Les trois ponts".
En complicité avec les laboratoires, plusieurs établissements hospitaliers prescrivent des médicaments chers à de pauvres patients.
Sans laboratoires pharmaceutiques, il n'y a pas de médicaments pharmaceutiques. C'est l'évidence même. Mais là où il n'y a plus d'évidence, c'est lorsque les laboratoires pharmaceutiques rédigent des ordonnances toutes faites et que le corps médical les contresigne et les distribue.
Les faits se passent précisément à la PMI de Yopougon Attié ou Sicogi. Cette formation sanitaire a en face d'elle la pharmacie "Les trois ponts". Pendant plusieurs jours et chaque fois en fin de matinée, nous avons abordé des femmes avec des ordonnances médicales en main. Des femmes soit qui sortent de la PMI, soit qui sortent de la pharmacie. Cela pour vérifier des rumeurs insistantes qui nous sont parvenues sur les prescriptions dans cette formation sanitaire.
Les femmes avec qui nous avons eu à échanger avaient pour la plupart des enfants qu'elles venaient de faire vacciner. Les ordonnances se justifiaient ainsi pour la plupart par le fait que "la femme (la sage-femme) dit de donner les médicaments à l'enfant pour ne pas que son corps chauffe à cause de la piqûre". Mais quelles prescriptions pour juste protéger l'enfant d'une fièvre ? En principe, on prescrit un paracétamol de 620 F, qu'on pourrait diviser et écraser dans de l'eau à cause de la faiblesse du pouvoir d'achat des patientes. Cependant, c'est avec stupeur qu'on découvre que ce sont les médicaments de spécialité les plus chers qui sont recommandés avec des ordonnances d'au moins 4225 F. En plus, ce sont des ordonnances sur lesquelles la liste des médicaments a été saisie. Quel personnel médical va-t-il prendre le temps de dactylographier une ordonnance ? Par ailleurs, nous avons remarqué qu'en fonction des jours, toutes les femmes avaient le même type d'ordonnances. Des ordonnances sur lesquelles on ne prenait même pas la peine d'écrire le nom de l'enfant. Mais les cachets, eux, ne manquaient pas. C'est ainsi que nous avons pu constater que ces ordonnances étaient remises pour la plupart par des sages-femmes et des infirmières. Des ordonnances identiques, qui puent la consigne d'un délégué médical ou d'un laboratoire pharmaceutique. En tout cas, des prescriptions qui sont liées à des promotions outrancières de produits pharmaceutiques.
On a la nette impression qu'avec ces ordonnances, peu importe la personne à qui on les remet. Et parce qu'elles sont analphabètes, les patientes sont manipulées. L'anecdote suivante nous a été racontée sur les ordonnances à la PMI de Yopougon : une dame qui a exprimé son désir à la pharmacie d'avoir des médicaments à efficacité égale, mais beaucoup moins chers a été renvoyée par la sage-femme qui lui avait remis l'ordonnance. "Elle ne voulait plus bien me recevoir. Elle dit que si je n'achète pas ce qu'elle a prescrit, elle n'est plus responsable de mes soins". Faut-il en rire ou en pleurer ? La patiente qui avait un problème gynécologique a dû retourner les médicaments, parce qu'effrayée.
Les ordonnances dont nous parlons ici, ont le chic d'aligner les produits d'un même laboratoire, même si l'équivalent le moins cher existe ailleurs. Comme si on était en cosmétique où on s'abonne à une gamme de produits.
A certains enfants dont nous avons abordé les mamans, il était fait des prescriptions antipalustres qui mettent réellement à mal la politique de santé publique visant à lutter contre cette maladie qui fait plus de ravage chez les moins de cinq ans et chez les femmes enceintes. Nous avons pris le soin de demander à ces mamans si leur enfant fait souvent le palu ou s'il "chauffe souvent". Le constat est que ce sont les antipalustres de dernier cri, et de dernier recours qui sont le plus prescrits. Des antipalustres d'au moins 4000 F. Contre les antipalustres de premières intention. Comment réduire alors le taux de résistance aux antipalustres qui semble être le grand problème dans le traitement de cette affection ? Et souvent cet antipalustre est accompagné de fortifiants, de paracétamol, de fer, etc, tous à des prix élevés. C'est ainsi que nous avons vu des dames faire un choix en pharmacie, alors qu'il leur a été expliqué que l'antipalustre va de pair avec la prise du paracétamol. Mais comment honorer une ordonnance complète si le produit le moins cher coûte 4000 F ? Et dire que souvent ce sont des ordonnances pour des traitements présomptifs ou "en attendant des examens de recherche de typhoïde ou autre". Si le patient doit honorer une ordonnance de 11000F et qu'après les examens il s'avère qu'il ne souffre pas de paludisme, il lui faut faire face à d'autres achats notamment des antibiotiques, dont on lui prescrira encore les plus chers qui existent.
Sur le billard : Vous avez dit cadeaux?
Il se raconte des choses à la PMI de Yopougon-Sicogi. Des choses que vous rapportent des patients, des vigiles, des filles et garçons de salle et même des sages-femmes et infirmiers qui disent ne pas apprécier la pratique (vrai ou faux ?), mais se disent impuissants. Il se raconte en effet qu'on a vu des délégués remettre des pagnes aux sages femmes "les plus méritantes pour loyaux services". Mais malheureusement au détriment de la santé de leurs concitoyens. Les "plus méritants", c'est celles qui auront prescrit le plus de médicaments de tel ou tel laboratoire pharmaceutique, celles qui auront le plus grugé les pauvres malades en leur remettant des ordonnances pour acheter des médicaments dont ils n'ont pas forcément besoin. Des médicaments qu'ils n'avaient pas besoin d'acheter à des prix aussi élevés. Cadeaux quand tu nous tiens !
Mais ces sages-femmes, infirmières ne se sentent pas plus coupables que d'autres, puisque, disent-elles "on n'est pas les seules, les patrons, eux, voyagent...". Les patients ne valent-ils pas mieux que des pagnes Wax ou des voyages?
Les calendriers et autres agendas ne sont que du menu fretin. Les prescriptions valent aujourd'hui beaucoup plus chères.Les ordonnances déjà honorées seraient même présentées à l'argentier pour prouver effectivement que les médicaments prescrits ont été achetés. Que c'est triste !
Certains responsables toujours prompts à mener la politique de l'autruche au lieu de mener leurs propres enquêtes vont certainement minimiser la chose. Ce serait un cas isolé. Mais que non! ouvrez les yeux ! A moins de ne pas vouloir voir, ce qui se passe à la PMI de Yopougon n'est pas un cas isolé. La pratique qui ne date pas d'aujourd'hui est plus exacerbée dans les structures sanitaires qui ont en face d'elles ou à proximité une officine. Pourquoi? Peut-être parce qu'on est plus sûr que le patient va acheter tout de suite. Surtout que si on lui fait croire qu'il doit s'en procurer tout de suite. Et l'analphabétisme aidant, cela marche souvent. En tout cas nous avons beaucoup de preuves de patriotisme à donner. Oui, là aussi, c'est faire preuve de patriotisme en ne rackettant pas ses patients au profit des firmes pharmaceutiques. A bon entendeur , salut.
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