Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Censure musicale : ces garde-fous qui étouffent l'expression artistique

Mbagnick Ngom

11 Avril 2005


Entre la création de commission de contrôle ou le simple fait d'installer la peur dans le milieu des artistes de sorte à rendre peu fertile leur imagination, les autorités ne manquent pas de parades pour canaliser certains leaders d'opinion. Pour les artistes, qui dénoncent cette politique de censure, il leur faut apprendre à faire face à «ceux qui s'arrangent à intimider sans se mouiller».

Les artistes, qui s'activent dans des activités ludiques et utilisent des supports efficaces de communication, ont le privilège de faire partie du cercle restreint des leaders d'opinion. Aujourd'hui, face à ce qui est qualifiée de «provocation à dessein» ou de discours pouvant conduire à des dérives, leur liberté d'expression est mise à rude épreuve, dans certains pays. Des échanges lors du séminaire sur «La censure musicale et le développement musical en Afrique de l'Ouest», tenu ce week-end à Gorée, on apprend qu'en Mauritanie «la censure est légalisée». Parfois les artistes se voient couper le son pour peu qu«'ils s'aventurent sur le terrain politique (...) ». Cette volonté de canaliser les artistes dans leur expression, explique le Mauritanien Mohamadou Abdoul dit Mody Diop, a mené à la mise sur pied d'une commission de contrôle. Ainsi, «les musiciens doivent soumettre les textes de leurs chansons à cette commission pour appréciation, avant la réalisation d'un album», indique Mody Diop.

Au Nigeria, où l'émergence des radios communautaires «qui opèrent dans un environnement déréglementé» avait suscité des craintes, souligne Sola Olorunyomi, «la même commission a été créée pour amener les artistes à se conformer aux règles préétablies». Seulement, ce comité de censure semble jouer un rôle double. Il vise, face aux réactions peu calculées des fanatiques, à protéger les musiciens qui s'inspirent des textes de la charia pour composer leurs chansons. Le scénario ghanéen, note Rex Omar, est plus dangereux avec ces sectes qui exigent des musiciens la production de musique gospel. Le message dans certains milieux religieux se veut clair : «Si vous écoutez une musique laïque, vous êtes vu comme un prostitué», fait remarquer Rex Omar.

Au Ghana, informe-t-il, tout le monde va à l'église. Selon lui, la musique d'église est tellement appréciée qu'il s'est vu obliger de «produire un album de gospel anonyme où il n'y avait même pas de photo pour arriver à vendre quelques 200 mille copies».

Dans ce pays, où la plupart des artistes sont habités par un sentiment de peur certains en sont arrivés à boycotter des prix, mis en compétition pour stimuler la créativité musicale.

Dans d'autres contrées, au-delà du boycott des «cadeaux empoisonnés», certains artistes se sont tout simplement lancés sur les chemins de l'exil. C'est notamment l'histoire vécue par le musicien congolais, Saintrick qui vit au Sénégal. «Il m'était impossible d'exercer ma musique au point de vue des paroles dans mon pays d'origine où les artistes étaient contraints à adhérer à l'Union nationale des écrivains et artistes congolais», témoigne Saintrick qui ajoute «l'autocensure était installée dans cet Etat communiste où tout le monde espionne tout le monde (...). Et les musiciens savaient pertinemment qu'il fallait s'allier au parti-Etat pour espérer se produire sur les scènes prestigieuses». Au Sénégal, où Saintrick trouve que «les artistes vivent dans un havre de paix», certains participants au séminaire organisé par le Forum mondial de la musique et de la censure, Freemuse en anglais (voir encadré), n'en ont pas moins dénoncé une «censure pernicieuse». Notamment avec entre autres, le musicien Ouza, le politicien, Talla Sylla. Mieux, avance le rappeur Didier Awadi, «la censure existe au Sénégal. Et les autorités vous le font savoir, même si c'est de manière implicite».

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