Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Mamadou Mignane DIOUF, Coordonnateur national de la Semaine mondiale d'action sur le commerce : "Avec l'Omc, notre souveraineté alimentaire est menacée"

Propos Recueillis Par Ibrahima Diaw

12 Avril 2005


Les altermondialistes, du Nord comme du Sud, retroussent leurs manches avec l'organisation d'une semaine mondiale pour le commerce équitable.

C'est pour réclamer de l'Organisation mondiale du commerce (Omc) et des autorités gouvernementales l'instauration d'un commerce équitable, profitable à tous. Au Sénégal, la tenue de cette manifestation donne l'occasion au coordonnateur national, Mamadou Mignane Diouf, de se prononcer sur l'impact des accords de l'Omc sur les productions locales.

Wal Fadjri : Vous entamez aujourd'hui une semaine d'action sur le commerce équitable. Que visez-vous à travers cette manifestation?

Mamadou Mignane Diouf : A travers cette manifestation, nous voulons inviter les dirigeants du monde à revoir le système commercial international qui fait la part belle aux pays du nord. Il faut qu'ils renégocient les accords commerciaux afin de donner des avantages à nos producteurs de base. Pour cela, il est nécessaire de parvenir à la jonction Etat-Producteurs-Société civile. La semaine mondiale sera un moment fort de mobilisation des acteurs du Nord, tout comme ceux du Sud qui réclament un autre système commercial international. Ici au Sénégal, le Radi qui coordonne la campagne, va s'associer avec les Ong membres du Congad, les centrales syndicales, etc., pour dire non à tous ceux qui veulent imposer aux pays pauvres ou en voie de développement une libéralisation systématique du marché, des accords commerciaux inéquitables, une privatisation globale des services publics de première nécessité. Il s'oppose aussi à une libéralisation du marché au mépris des règles élémentaires d'échanges, à une liquidation des filières agricoles des pays africains face aux surplus des produits subventionnés du Nord sous la complicité de l'Omc et un désengagement de l'Etat dans la prise en charge des besoins des citoyens.

Wal Fadjri :Vous dénoncez la complicité de l'Omc dans ce que vous appelez la liquidation des filières agricoles des pays africains. Quel est l'impact des accords de cette organisation sur l'économie sénégalaise ?

Mamadou Mignane Diouf : Cet impact est négatif à tout point de vue. Un tour d'horizon du secteur agricole permet d'en avoir une idée. Les revenus tirés de l'arachide dans les régions productrices ont chuté de 73 à 48 %. La filière avicole a perdu environ 2 500 emplois en quatre ans. La facture laitière s'alourdit, les oignons et les tomates souffrent d'une concurrence déloyale, le coton a fait aussi les frais de ces accords.

Wal Fadjri :Quels sont les effets de ces règles sur la filière nationale de l'oignon ?

Mamadou Mignane Diouf : Quand le gouvernement a investi des milliards dans le fleuve Sénégal pour construire des barrages, c'était pour permettre aux producteurs d'exploiter les terres de la vallée avec cette eau. Dans cette exploitation, il était prévu de produire de l'oignon en quantité suffisante. Aujourd'hui, les populations du Walo produisent plus de 100 000 tonnes d'oignon par an alors que la consommation à annuelle du Sénégal ne dépasse pas 40 000 tonnes. A cause de l'importation des oignons de la Hollande qui sont largement subventionnés, les paysans nationaux peinent à écouler leurs productions. Wal Fadjri :Que faut-il faire pour relancer cette filière ?

Mamadou Mignane Diouf : Il faut que les pouvoirs publics protègent les filières locales contre le libéralisme du marché en les soutenant financièrement, en les assistant et en les accompagnant dans les systèmes d'écoulement. L'Etat doit aussi s'investir pour interdire toute importation d'oignon pendant la période de récolte pour permettre aux producteurs locaux de pouvoir écouler leurs produits. Wal Fadjri :Et pour ce qui concerne la filière riz?

Mamadou Mignane Diouf : Pour ce qui est du riz, le Sénégal importe en moyenne 600 000 tonnes par an représentant une enveloppe financière de 150 000 millions de dollars. Au même moment, notre pays a un potentiel de production de 1,6 million de tonnes par an. Alors, l'Etat fait de sorte que ce potentiel ne soit pas atteint pour satisfaire certains privilégiés qui importent de la brisure de riz à 60 F Cfa le kg sur le marché international pour le revendre à 250, voire 300 francs. Cela empêche les producteurs locaux et la Saed d'écouler leurs productions qui restent en souffrance dans la vallée. Aussi, non seulement, les producteurs s'endettent auprès des banques, mais ils s'appauvrissent. Pendant qu'ils importent du riz d'Asie, les Sénégalais enrichissent les cultivateurs thaïlandais et appauvrissent les producteurs sénégalais. Les jeunes qui pouvaient exploiter les terres, gagnent la ville où ils exercent de petits métiers qui leur permettent à peine de gagner de quoi manger alors qu'ils pourraient constituer des groupements de producteurs que l'Etat soutiendrait par des financements. En dehors de l'enveloppe financière que l'Etat perd annuellement, ces exportations constituent aussi un danger pour la santé des Sénégalais. Dites-vous bien que depuis l'introduction de cette variété de riz chez nous, beaucoup de Sénégalais sont diabétiques à cause de sa forte teneur en glucose.

Wal Fadjri :Certains évoquent aussi le coût de production assez élevé du riz de la vallée pour justifier sa mévente.

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Mamadou Mignane Diouf : C'est un mauvais procès qu'on fait au riz local qui est même proposé à 90 et 150 francs. Je vous assure que le coût de production du riz au Sénégal est très bas. Le problème est que ce même coût est subventionné en Europe contrairement à ce qui est pratiqué ici. Il s'y ajoute que les conditions techniques et financières constituent un lourd fardeau d'endettement pour les paysans sénégalais.

Wal Fadjri :Mais les responsabiltés ne sont-elles pas partagées à ce niveau ?

Mamadou Mignane Diouf : Absolument, elles le sont. Aux Sénégalais, il faut un réflexe de patriotisme qui les amène à privilégier le produit local face aux importations, tout en exigeant la qualité. Et sur ce point, il revient à l'Etat d'encadrer les producteurs locaux dans le sens de la compétitivité pour mieux faire face aux surplus de productions des pays du Nord qui envahissent le marché local.

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