Littérature tunisienne à travers les âges
Pour être une figure centrale de la lutte menée contre le paganisme en Afrique septentrionale, Saint Augustin n'en est pas pour autant la seule. Il représente même une figure tardive. Nous l'avons dit, il est plutôt celui qui s'attache à donner à ses concitoyens des armes contre le retour possible du paganisme, suite à l'effondrement de l'empire romain, plutôt que celui par qui s'introduit sur nos terres et dans les usages de nos ancêtres de l'époque une religion qui professe le monothéisme. Précisons à ce sujet que, comme ce fut le cas dans l'Égypte des Pharaons quelques siècles plus tôt, un certain monothéisme d'État est pratiqué par les Romains autour de la divinité solaire qu'est Saturne, en remplacement de la triade Jupiter Junon Minerve. Largement inspiré de la pensée stoïcienne, ce monothéisme constituait manifestement un moyen d'unifier les pratiques religieuses à travers les différentes régions de l'empire, dans un but essentiellement politique. En Afrique romaine, cette sorte de monothéisme avait laissé se développer, dans les campagnes et les villages, un culte centré autour de l'ancienne divinité phénicienne Baal, rebaptisée Saturne.
C'est donc à la fois contre un polythéisme local et un monothéisme politique que les premiers Chrétiens d'Afrique ont à lutter.
Persécutions
Né deux siècles avant Saint Augustin, Tertullien (155-222) compte certainement parmi ces derniers. Auteur de nombreux textes où il est largement question de discipline chrétienne, il mène la guerre aux moeurs païennes telles qu'elles se manifestent autour des spectacles, de la toilette et des habitudes vestimentaires des femmes, etc. Ses écrits, rédigés en latin et marqués du sceau du rigorisme, ont marqué les débuts de l'Église à travers tout l'Empire : on les retrouve très tôt jusqu'en Angleterre, où l'énergie qu'ils contiennent semble convenir aux représentants du christianisme, confrontés chaque fois aux excentricités des moeurs païennes.
Carthaginois comme Tertullien, Saint-Cyprien (200-258) se distingue de son prédécesseur par une légendaire indulgence. C'est lui qui prend la défense de ceux que la persécution de l'empereur Dèce avait poussé à renier leur foi, et cela contre le camp soutenu par le Pape lui-même, Etienne 1er, pour lequel ces apostats avaient besoin d'un nouveau baptême. Il reste dans l'histoire de l'Église chrétienne une des premières références en matière de pensée de l'unité et de l'organisation de l'Église, avec son De Catholicae Ecclesiae Unitate Un des premiers exemples de martyr aussi, puisqu'il mourra décapité sous le règne de l'empereur Valérien, un autre adepte de la persécution des Chrétiens.
Toutefois, dans la lutte contre les «hérésies» qui font leur apparition au sein des courants de la pensée chrétienne, et dont les écarts par rapport à l'orthodoxie touchent aux fondements mêmes de la doctrine, c'est incontestablement la figure de Saint Augustin qui va s'imposer comme une puissance remarquable de définition et de redéfinition du dogme.
Parmi ces hérésies, l'arianisme. Sur le plan de la doctrine, il s'agit d'un courant qui conteste l'identité de nature divine entre le Père et le Fils. Pour les adeptes de l'arianisme, la divinité du Fils est une divinité seconde, issue de celle du Père, créée par lui : elle ne saurait donc lui être comparée.
Et hérésies
Or c'est cette doctrine qui sera la religion officielle en Tunisie avec l'arrivée des Vandales. Ces peuplades germaines, dont les élites s'étaient converties à l'arianisme, domineront l'Afrique septentrionale, et la Tunisie en particulier, de 439 à 534.
Tout commence avec les attaques menées en Europe orientale par les armées du fameux Attila (395-453). Il s'agit des Huns, venus des steppes d'Asie centrale. Par un effet de domino, les peuples germains qui nomadisaient dans le nord-est de l'Europe, et dont le spectacle de l'Empire romain en décadence avait déjà aiguisé des convoitises, se ruent soudainement sur les provinces de l'Empire. En fait, certains parmi ces peuples, comme les Wisigoths, finissent par s'allier aux Romains et luttent à leurs côtés contre les nouveaux envahisseurs. D'autres, et c'est le cas des Vandales, s'allient au contraire aux Huns et saccagent ce qu'ils peuvent sur leur passage.
Dès le tout début du Ve siècle, en 401, les Wisigoths avaient pénétré en Italie. Lorsqu'ils y retourneront, en 410, pour mettre Rome à sac, les Vandales, de leur côté, avaient pillé la Gaule depuis 406 et, en 409, fait irruption dans la péninsule ibérique. Pressés par leurs cousins Wisigoths, devenus entre-temps alliés des Romains, mais aussi attirés par le gouverneur d'Afrique Boniface, désireux de se venger de certains stratagèmes ourdis contre lui à Rome pour le déloger, c'est donc d'Espagne qu'ils gagneront ensuite les rivages de l'Afrique du Nord. Nous sommes alors autour de l'année 429. Dix années plus tard, ils seront les maîtres de Carthage, après être venus à bout des armées romaines chargées de défendre les provinces d'Afrique et après avoir, semble-t-il bien, semé la désolation sur leur passage.
La fin de l'Empire romain
Certains historiens, notons-le, ont mis en doute le «vandalisme» des Vandales, l'imputant à une sorte de campagne de dénigrement orchestrée contre eux par les catholiques romains. Il n'est certainement pas exclu que ce qui a été écrit à leur sujet cachait l'intention de les présenter sous un jour défavorable. Toutefois, une campagne de dénigrement relève assez de l'anachronisme. On se demande aussi à quoi il servait de persuader que les Vandales étaient abominables si, sur le terrain et au quotidien, chacun pouvait s'apercevoir qu'il n'en était rien. N'était-ce pas offrir à ses adversaires des raisons faciles de persuader les populations que les auteurs de tels propos maquillaient sans vergogne la réalité et que c'est d'eux, bien plutôt, qu'il s'agissait de se défier ? Et pouvait-on faire le récit de destructions et de crimes commis tandis que les villes et les villages seraient intacts, leurs habitants vaquant sereinement à leurs activités habituelles et les commerçants de passage voyant cela et pouvant en témoigner ? Passons.
C'est ensuite de cette même ville de Carthage que, forts de leur puissance maritime, et sous le règne de Genséric, les Vandales iront à leur tour, en 455, saccager Rome, mais aussi dévaster la Grèce et menacer Constantinople.
L'effondrement de l'Empire romain, sous la pression conjuguée des Huns et des Germains, et qui sera définitif en 476, avait été prévu de longue date. Constantin le Grand, celui-là même qui fit du christianisme la religion officielle de l'Empire romain, a fondé en 330 la ville de Constantinople - aujourd'hui Istanbul -, précisément pour parer aux conséquences de cette éventualité. Constantinople sera ainsi la capitale de l'Empire romain d'Orient et, avec la chute de Rome et de la partie occidentale de l'Empire, la capitale de l'Empire romain tout court, ou Empire byzantin (476-1453).
Arius et l'arianisme
Pendant tout le temps que dure la présence vandale en Tunisie, soit près d'un siècle, l'arianisme est utilisé comme religion nationale, surtout pour neutraliser l'influence sur la population de l'Église catholique, demeurée fidèle à Rome. L'élite intellectuelle, si l'on en croit les témoignages de l'époque, a été exilée en Sicile et en Sardaigne. Un des rares écrits qui soit parvenu de cette époque est l'oeuvre d'un évêque prénommé Victor, qui constitue précisément un témoignage des persécutions des Vandales.
On note cependant une certaine diffusion de la doctrine arienne en dehors de la minorité germanique.
Curieusement, c'est encore un berbère, natif des régions orientales de l'empire romain d'Afrique, qui a été à l'origine de cette doctrine autour de 319 : Arius. L'un des premiers conciles de l'Église, réuni sous le règne de Constantin, le concile de Nicée (325), va se prononcer contre l'arianisme et développer à cette occasion, d'ailleurs, les principes en vertu desquels est formulé le monothéisme chrétien : l'unité de Dieu dans les trois personnes de la Trinité. L'événement est à souligner car c'est cette même formulation du dogme chrétien, suite à la querelle de l'arianisme, qui va donner lieu bien plus tard à maints débats théologiques passionnés entre chrétiens et musulmans. C'est au cours de ce concile qu'apparaît, en particulier, la notion centrale de « consubstantialité » entre le Père et le Fils.
Saint Augustin, qui meurt à Hippone pendant le siège de la ville par les Vandales en 430, a toutefois laissé le récit d'une rencontre avec un évêque arien, un certain Maximin. Il a également laissé deux livres, à travers lesquels il prolonge sa réponse. Ces textes ne sont pas les premiers à avoir été écrits contre le courant de l'arianisme. Avant ceux de Saint Augustin, il y a eu notamment ceux de Saint Athanase (293-373), un natif d'Alexandrie qui prendra part au Concile de Nicée. Mais, sur cette question comme sur beaucoup d'autres, la réponse d'Augustin présente, de l'avis de la plupart des chrétiens, une puissance toute particulière. Pas moins puissant, mais surtout original pour l'époque, est son texte De la Trinité, où l'évêque fait une comparaison entre les trois personnes constitutives de la Trinité et, d'un autre côté, les trois facultés de l'âme humaine.
La domination vandale sur la Tunisie prend fin en 534, avec la victoire de l'armée byzantine du général Bélisaire sur le dernier roi vandale, Gélimer. Mais ce retour dans le giron de l'Empire romain, appelé désormais byzantin, n'en a pas pour autant rétabli dans l'ancien domaine de Carthage la littérature classique qui avait trouvé auparavant son épanouissement à travers les grands hellénisants et les grands latinisants africains, qu'ils fussent de culture païenne ou monothéiste : Juba II, Terence, Florus, Apulée, Augustin, mais aussi Fronton, Macrobe, Tertullien

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